Le compte-à-rebours malien déclenché

Le compte-à-rebours malien déclenché

Hocine Belalloufi, La nation, 24 Octobre 2012

Le spectre de la guerre se précise au Mali depuis que le Conseil de sécurité de l’ONU, sous l’impulsion de la France et des Etats-Unis, a voté une résolution ouvrant la voie à une intervention militaire des pays de la Cédéao. Qui peut affirmer qu’elle ne débordera sur le territoire des autres pays du Sahel et du Sahara ?

On sait, à tout le moins depuis le « coup de l’éventail » du Dey d’Alger, que la diplomatie constitue une arme redoutable. Elle peut parfois attiser à souhait une querelle, envenimer profondément les relations entre pays voire justifier les pires tragédies aux yeux d’opinions publiques soigneusement conditionnées. Les exemples sont légions. Le dossier des armes de destruction massive irakiennes monté de toutes pièces par les diplomaties anglaises et étasuniennes relevait justement de ce registre. Le feuilleton du nucléaire iranien a pris le relais et se poursuit depuis plusieurs années. La Syrie et le Mali constituent les deux derniers grands exemples de diplomatie belliqueuse dont le but est de pousser à la guerre.

L’équité commande toutefois de préciser que la diplomatie contribue parfois à rapprocher les points de vue, à surmonter certaines incompréhensions voire à établir la paix.

Enfin, la diplomatie peut également avoir pour fonction de masquer l’essentiel : une attaque militaire, des intérêts économiques occultes à préserver ou à satisfaire… Les diplomates se révèlent alors excellents comédiens ou, c’est selon, sacrés bonimenteurs… Rappelons-nous comment a fini Mouammar Kadhafi pourtant reçu en grandes pompes par ses amis occidentaux qu’il accueillait généreusement en vacances dans son propre pays quelques mois seulement avant qu’ils ne se jettent sur lui telle une meute affamée sur un cerf blessé.

Dans quel registre classer le discours actuel d’une certaine diplomatie occidentale qui clame, à qui veut bien l’entendre, que seul le sort du peuple malien lui tient à cœur et qu’il n’existe, promis juré, aucune divergence d’approche avec l’Algérie sur ce dossier ? La diplomatie algérienne tente pour sa part d’éviter toute intervention militaire étrangère au Mali. Mais elle adopte depuis peu un discours volontairement conciliant à l’égard des va-t-en guerre de tous poils. « L’Algérie, a affirmé le porte-parole des Affaires étrangères, a toujours affirmé qu’il était légitime de recourir à tous les moyens, y compris la force, pour éradiquer les groupes terroristes et leurs affiliés du crime transnational organisé dans le Sahel et n’est pas exclusivement pour le tout politique ».

Les pays du front dessaisis du dossier malien

En décodant le discours diplomatique national, il apparait que les autorités algériennes sont toujours réticentes vis-à-vis d’une intervention militaire intempestive susceptible de déstabiliser toute la région. Comme le signalait à juste titre Abdelamalek Sellal il y a quelques jours, une guerre pourrait provoquer la formation d’«un foyer d’insécurité qui risque de perdurer » et de s’étendre à d’autres maillons faibles : Niger, Mauritanie, Burkina Faso, Libye… L’Algérie elle-même ne pourra être épargnée. Les combats ont de fortes chances de s’étendre à tout le Sahara. Le pays devra par ailleurs faire face à un afflux de réfugiés chassés par les combats, ce qui ne manquera pas de provoquer une crise humanitaire.

Pourquoi le discours officiel a-t-il ainsi évolué ? La réponse est à rechercher dans le revers politique des pays du champ (Algérie, Mali, Mauritanie, Niger) qui ont fondé le Comité d’état-major opérationnel conjoint (Cemoc) qui ambitionnait de résoudre le conflit malien dans un cadre régional, sans ingérences extracontinentales. Tout en affichant leur fermeté à l’égard des groupes armés islamistes, des trafiquants de drogue et autres contrebandiers, les membres du Cemoc replaçaient la question de la sécurité au Mali dans le cadre de la résolution de la crise politique qui frappe ce pays. C’est pourquoi ils exhortaient les différents acteurs de la scène politique malienne, tant à Bamako que dans le Nord du pays, à privilégier la négociation pour résoudre leurs différends.

Le dessaisissement des pays du champ par les grandes puissances occidentales favorables à une intervention militaire a constitué un revers diplomatique et politique pour l’Algérie mais aussi pour tous les autres pays du Cemoc partisans d’une voie pacifique de règlement du conflit. C’est la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (Cédéao), traditionnellement très proche de l’Elysée, qui enverra 3 000 soldats au Mali, sous couvert de la résolution 2071 du Conseil de sécurité de l’ONU et avec le soutien de l’Union africaine (UA). Les puissances extrarégionales qui tirent les ficelles du conflit resteront en retrait, ce qui ne les empêchera pas d’apporter un soutien logistique (renseignement, transport aérien, drones, formation…) complété par « l’intervention ponctuelle » de quelques commandos d’élites…

Les autorités algériennes et françaises étant déterminés à signer un partenariat stratégique liant les deux pays entendent éviter toute interférence négative venue de la crise malienne. C’est pourquoi, les responsables des deux pays nient toute divergence sur les objectifs des deux pays au Mali. La Cédéao, dont on connaît le degré d’autonomie, courtise les autorités algériennes que l’on souhaite associer ainsi que la Mauritanie.

Une seule option : le sécuritaire

Les déclarations et rencontres multiples qui forment l’actuel ballet diplomatique ne peuvent masquer le fait que l’option sécuritaire a été privilégiée sous la pression des grandes puissances, française et étasunienne en premier lieu. L’Hexagone considère la région du Sahel comme stratégique pour au moins une raison : l’uranium. Exploités par le géant mondial du nucléaire, Areva, le gisement d’Imouraren dans le massif de l’Aïr est proche du Mali et de l’Algérie.

Paris vient d’annoncer le 21 octobre sa décision de reprendre sa coopération militaire avec le Mali. Celle-ci avait été suspendue à la suite du coup d’état militaire du 22 mars dernier. La France avait été alors imitée par l’UE qui vient également de décider de renouer sa coopération militaire avec Bamako.

Après une courte période de flottements, les Etats-Unis ont emboité le pas à leurs alliés du Vieux continent en annonçant une participation multiple à la campagne malienne de la Cédéao : formation, livraison d’armes, transport de troupes, drones… Washington rêve depuis longtemps déjà d’installer une base opérationnelle du Commandement militaire américain pour l’Afrique (Africom) sur le continent Noir. La toute récente nomination du général David Rodriguez comme futur Commandant de l’Africom, en remplacement du général Carter Ham, peut-elle relever de la pure coïncidence ? L’une des principales missions de cet ancien Ancien numéro deux de la Force internationale d’assistance à la sécurité (ISAF) déployée en Afghanistan sous l’autorité de l’Otan ne consistera-t-elle pas à permettre enfin aux GI’s de disposer d’une base militaire permanente au Sahel ?

On est loin des déclarations de la Conférence d’Alger sur la sécurité et le développement qui s’était tenue en septembre 2011. A une stratégie privilégiant des opérations militaires du Cemoc intégrées au lancement de projets socioéconomiques visant à soustraire à Aqmi les populations pauvres, isolées et ignorées de la région, a succédé une stratégie purement sécuritaire basée sur une offensive de quelques milliers de soldats de la Cédéao. Des bailleurs de fonds, à l’instar de la Banque africaine pour le développement (BAD) ou la Banque islamique de développement (BID) devaient confirmer leurs engagements financiers. Il est clair que le conflit qui s’annonce ne peut que remettre en cause cette démarche globale et menacer les projets économiques communs tel celui du gazoduc transsaharien reliant le Nigéria à l’Algérie via le Niger dont l’entrée en production a été planifiée pour 2015. Le conflit risque également d’empêcher l’achèvement des tronçons restants de la route de l’unité africaine reliant les différents pays de la région et de provoquer des dégâts sur ceux déjà réalisés.

La guerre peut-elle encore être évitée ? Le compte-à-rebours déclenché peut-il être stoppé ? Cela semble peu probable. Les Etats-membres du Cemoc, en admettant qu’ils en aient réellement la volonté, ne pourront certainement pas empêcher une intervention militaire étrangère au Mali. Seul le peuple malien en a théoriquement les moyens. Encore faut-il qu’il se rassemble autour d’une initiative politique globale, seule à même de résoudre la grave crise politique, économique et sociale qui frappe le pays.

Nous sommes de toute évidence entrés dans une phase active et avancée de déstabilisation du Sahel susceptible de déboucher sur toutes les aventures.