Bruit de bottes aux frontières algériennes

Point de vue : Bruit de bottes aux frontières algériennes

par A. Benelhadj, Le Quotidien d’Oran, 30 octobre 2012

Mme Clinton était hier à Alger. L’objet de sa visite est transparent : une intervention militaire au nord Mali s’impose et l’Algérie est appelé à y participer. En gros ce que la France exige depuis longtemps déjà, dans la continuité d’une politique de la canonnière adoptée depuis la fin de la guerre froide et « Tempête du désert » si on laisse de côté l’épisode Chiraco-villepiniste en 2003. Il ne serait pas équitable de prêter à Nicolas Sarkozy plus qu’il ne peut rembourser (ceci va avec cela).

Jusque-là les Algériens ont tenté, avec quelques succès de jouer subtilement (compte tenu de la francophilie ambiante à Alger) Paris contre Washington qui y trouvait quelques intérêts : conforter des relations avec un pays exportateur d’hydrocarbures et qui occupe une position géostratégique méridionale de la Méditerranée au Sahel, tout en jouant finement à contrôler la politique française dans une Europe atlantiste, avec une Allemagne désormais émancipée qui se tourne dangereusement vers une Mitteleuropa historiquement et culturellement germanique et surtout vers Moscou. L’axe Berlin-Moscou-Pékin ne peut s’échafauder, on peut le présumer, au-delà de ce que les intérêts des Etats-Unis peuvent tolérer.

Evidemment, ce serait une grave erreur pour l’Algérie de se laisser entraîner dans un cycle de violence et de belligérance qui a commencé en Afghanistan, puis en Irak et de proche en proche en un « Printemps arabe » recyclé dans la déstabilisation d’un ensemble géopolitique qui va de l’Océan Indien à l’Océan Atlantique avec deux points chauds (et même brûlants) : le Caucase et le Proche Orient (axe Iran-Syrie-Hezbollah). Ceci pour achever complètement la logique issue de la chute de l’Union Soviétique et des démocraties populaires.

Ce serait encore une plus grande erreur de croire l’Algérie tentée de renégocier à son avantage le règlement du conflit sahraoui qui traîne depuis la mort de Franco en 1975 et des accords de Madrid abusivement réinterprétés au bénéfice de Rabat. Ce calcul à courte vue serait évidemment erroné. Pour le comprendre, il conviendrait de prendre distance et considérer les événements avec le recul nécessaire à leur compréhension.

1.- Le Maroc s’est assuré habilement le soutien du puissant lobby israélo-américain pour faire contrepoids à la démarche légaliste de la diplomatie algérienne dont les initiatives onusiennes sont demeurées totalement infructueuses. Par exemple, la carte James Baker (secrétaire d’État de grande qualité sous Bush Sr.) a lamentablement échoué. On en reste aux déclarations de principes sans conséquences sur le terrain.

Les relations anciennes et continues entre le Maroc et Israël sont confortées par les liens que les monarchies du Golfe entretiennent avec l’« État hébreu ». Les pétromonarchies ne s’en cachent d’ailleurs plus. Le Qatar encore moins que les autres. A défaut de relations diplomatiques formelles, les échanges économiques et militaires sont un secret de polichinelle : il est vrai que l’ouverture d’une ambassade israélienne à Riyad risquerait de troubler la prétention sempiternelle du royaume à la tête de la communauté des croyants.

Pour compléter le tableau, nous avons là une démonstration pédagogique que la richesse n’est pas toujours compatible avec l’intelligence.

Cela se verra en toute évidence, et reconnu tel, lorsque les pactes seront sans objet : ces pays ne se conforment ni aux principes de la démocratie (constitutionnellement violée), ni aux lois de l’économie (des gaspillages non mesurables de ressources naturelles et technologiques) ni même aux lois élémentaires de la géographie : le Maroc a été admis au sein du Conseil du Golfe.

2.- La France est de nouveau dans le giron américain, à supposer qu’elle l’ait quitté un jour. Elle ne gêne plus la politique étrangère américaine. Et ceci depuis longtemps : avec la levée du veto gaulliste sous Pompidou de l’entrée dans la CEE de la Grande Bretagne, avec la coopération discrète d’un Giscard doctrinalement atlantiste, avec les contorsions florentines d’un Mitterrand résolument anti-communiste et anti-soviétique et cela s’est terminé par un Sarkozy ouvertement pro-sioniste et pro-américain qui a achevé le retour programmé de son pays dans le système intégré de l’OTAN en 2008. Entre-temps, les Français ont assisté aux confusions chiraquiennes. Reste la rhétorique gaullienne universellement partagée, vendue à chaque élection à des citoyens complètement déboussolés. Ce qui explique pour une large part les succès électoraux en faveur des extrêmes et surtout la croissance irrésistible du taux d’abstention.

Paris n’est plus en état de disposer de ses forces armées en totale souveraineté. De plus, ces dernières décennies la défense a été une des principales variables d’ajustement des arbitrages budgétaires. Certains généraux français qui pratiquent l’autodérision rappellent qu’en se serrant un peu, tous les soldats français tiendraient dans le stade de Saint Denis.

Le mythe de l’armée professionnelle dotée d’unités projetables rapidement à des milliers de kilomètres, composées de soldats d’élites technologiquement suréquipés, intégrés dans un système militaire organisé à l’échelle de la planète est source de dangereuses méprises. Les Israéliens et les Américains qui se posent en modèles du genre, s’adonnent à ce jeu depuis des décennies, en vain. A l’exception de quelques succès tactiques (des drones pilotés à partir du NORAD, sous le Mont Cheyenne par exemple), l’Afghanistan, l’Irak ou la Palestine sont dans l’état que l’on sait : des bourbiers chaotiques intégrables. L’Europe abandonne peu à peu son industrie militaire qui rejoint le sort fait à son industrie tout court. Avec une séparation naïve entre l’une et l’autre, alors que les Américains ont toujours articulé l’une à l’autre, en faisant jouer pour assurer la compétitivité de leur industrie civile, la clause irréfutable de la sécurité nationale. Le Rafale (que Washington a décrété obsolète et invendable) sera sans doute le dernier avion de combat français. Il en sera de même de l’Eurofighter Typhoon qui n’est acheté que par les pays qui le fabriquent.

Les espoirs suscités par le marché indien sont entretenus par des médias en mal de spectacle. En revanche, l’échec récent de la fusion précipitée BAE-EADS ne sera pas sans lendemains. Celle-ci correspond à un paysage géostratégique dessiné par Washington, BAE étant contrôlé par un fonds de pension US. Plus qu’un système de défense, l’OTAN est le fidèle serviteur de l’industrie américaine et le garant de ses débouchés.

Toutefois, que ce qui précède d’abuse pas : la solidarité atlantique est une dimension stratégique fondamentale de la politique extérieure des Etats-Unis. Nous ne sommes plus dans le contexte de la guerre Est-Ouest.

Si un choix devait être fait entre un pays européen et un pays tiers, ce dernier se ferait de périlleuses illusions à se croire prioritaire, quelles que soient ses capacités de négociations à un instant donné.

On a beaucoup glosé sur le lieu de naissance et sur l’ascendance d’Obama. On en a déduit une psychologie politique dont abusent les stratèges en chambres qui peuplent les plateaux des médias « chauds ». Obama a en charge des intérêts considérables qui dépassent sa personne. Les décisions américaines sont le produit de délibérations complexes entre une multitude d’acteurs dont beaucoup sont inconnus du grand public.

Tout le reste relève de fictions que Hollywood excelle à entretenir chez les adeptes des théories du complot ainsi confirmés dans leurs délires. La meilleure manière de dissimuler un complot n’est-il pas d’en faire une exhibition publique ?[1]

3.- Les Etats-Unis ont des objectifs clairs : se positionner au Sahel pour achever de contrôler une région riche en ressources naturelles. Tous savent que ce n’est pas seulement pour les besoins énergétiques de l’économie américaine. C’est un atout maître pour contrôler toute la planète et en particulier certains concurrents globaux : le Japon, l’Europe, la Chine…

Débiteurs nets, l’Amérique a un besoin crucial de l’épargne mondiale pour, avec le dollar comme monnaie de transactions et de réserve, recycler ses déficits.

El Qaïda, la barbarie islamiste, le terrorisme religieux… est une romance commode qui sert ici et là selon les besoins de la com’ pour rationaliser les désordres et cautionner la violence qui y répond sans qu’il ne soit jamais complètement possible d’établir et de vérifier objectivement les liens de causes à effets.

L’Algérie, bien avant les soulèvements populaires en Tunisie et en Egypte, bien avant l’agression de la Libye, est au cœur de ces enjeux sahéliens. L’un après l’autre, les pions sont avancés, à partir du Maroc, de la Mauritanie, voire de Tunisie et de Libye ainsi que des pays du Golfe. On signalait il y a peu au nord Mali des ambulances frappées du sceau qatari…

Il y a des fraternités dont l’Algérie ferait une économie salutaire. Les Algériens se souviennent que Saddam Hussein avait été sciemment trompé en juillet 1990 par April Glaspie, l’ambassadrice US à Baghdad, qui l’assurait que son pays serait indifférent à une intervention irakienne contre le Koweït. « Les Etats Unis ne prendraient pas position dans la querelle entre l’Irak et le Koweït ». « Ils ne sont pas concernés par une querelles entre Arabes » confirmait le Secrétaire d’État. On sait ce qu’il en advint.

Les autorités algériennes ont joué la montre et ont rebondi sur les multiples obstacles de la vie politique internationale pour éloigner l’idée d’intervention militaire inéluctable. Elles ont raison : l’ouverture d’un front au Mali représenterait une grave menace pour l’Algérie (et aussi pour les pays du Maghreb), sans régler de quelques manières que ce soit les différents dans et entre les pays du sahel. Inutile de compter sur l’Europe méridionale : elle n’est plus en état de distinguer ses intérêts à long terme.

L’Amérique a le plus grand respect pour ses adversaires qui se tiennent debout et que mépris pour ceux qui se couchent. Certes, il y a des bouteilles vides qui ne tiennent debout que grâce à l’étiquette. Mais adopter la station droite ne signifie pas pérorer et bomber le torse adossé au désert et à ses mirages. Sans contreparties objectivement opposables, sans alliances et intérêts effectivement partagés, les pantalonnades ne sont d’aucun secours et emportent facilement ceux qui pèsent excessivement sur leurs désirs. Il n’est pas interdit d’être intelligent, spécialement quand on a la responsabilité d’une nation.

Le sort de Kadhafi ne suffit-il pas à éclairer les esprits sagaces ?

1- Le film « Opération Lune » de William Karel (2002) fut de ce point de vue un tour de passe-passe magistral.