La Tunisie entre convulsions politiques et contestation sociale

La Tunisie entre convulsions politiques et contestation sociale

Le Président appelle l’armée à protéger les outils de production

El Watan, 11 mai 2017

Le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, est intervenu hier dans un discours annonçant le recours à l’armée pour protéger dorénavant les sites de production des mouvements sociaux susceptibles d’empêcher leur exploitation.

Contestation sociale, deux ministres limogés et démission du président de l’Instance supérieure indépendante électorale (Isie). Tels sont les événements connus récemment par la Tunisie. Evénements qui ont contraint le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, à intervenir hier dans un discours annonçant le recours à l’armée pour protéger dorénavant les sites de production des mouvements sociaux susceptibles d’empêcher leur exploitation.

«Nous savons que c’est une décision grave, mais elle doit être prise», a déclaré le président tunisien, cité par l’AFP. «Toute personne voulant manifester peut manifester, dans le cadre de la loi (…). Mais si tu veux manifester et que la première chose que tu fais, c’est stopper la production de la Tunisie (…), si vous bloquez notre peu de ressources, où allons-nous ?» s’est-il demandé. Car «qu’avons-nous en Tunisie ? Nous avons du phosphate, un peu de gaz et de pétrole, et nous avons du tourisme, de l’agriculture», a-t-il ajouté.

Or, «le phosphate s’est arrêté pendant cinq ans», a relevé le Président en allusion aux protestations sociales ayant bloqué la production pendant de longues périodes, dans le bassin de Gafsa au centre du pays. Et de poursuivre : «C’est pourquoi, du fait de toutes ces considérations (…), la décision, c’est qu’à partir de maintenant l’armée va protéger les sources de production», a déclaré Béji Caïd Essebsi. Pour le Président, «l’Etat a le devoir de protéger ses ressources, les ressources du peuple tunisien (…).

La démocratie, sa condition essentielle c’est l’Etat de droit». Et une fois que l’armée commencera à protéger les sites, traiter avec elle sera «difficile». «Je vous mets en garde dès maintenant», a indiqué Béji Caïd Essebsi. Il a par ailleurs critiqué les appels à manifester contre un projet de loi dit de «réconciliation» qu’il a proposé à l’été 2015, et dénoncé par la société civile et certains partis comme une tentative de «blanchir la corruption».

L’actuel gouvernement d’union, à l’exemple de ses prédécesseurs, se trouve face à une grogne sociale croissante, et Youssef Chahed est à son tour confronté à la montée de mouvements sociaux, entre autres à Tataouine au sud, Kairouan (centre) ou à Kef (nord-ouest). Les mouvements sociaux prennent régulièrement l’allure de sit-in bloquant des routes et les accès à certains sites de production. «Il n’y aura plus de barrages, de routes coupées», a mis en garde Béji Caïd Essebsi.

«Le président de la République, dans le cadre de ses prérogatives constitutionnelles, a pris une initiative. Bonne ou pas bonne, lui pense qu’elle est la solution. Mais le Parlement l’examinera (…), c’est la règle du jeu», a dit Béji Caïd Essebsi, en accusant ses adversaires d’«agiter la rue». Mettre en doute «le pouvoir législatif, cela je ne l’accepte pas», a-t-il déclaré. «Le processus démocratique en Tunisie est menacé», a observé le président tunisien, sans donner plus de précision.

Aussi, il a fustigé la démission choc, la veille, du président de l’Isie, Chafik Sarsar, alors que les premières municipales après la chute du régime de Zine Al Abidine Ben Ali sont fixées au 17 décembre prochain. Ce dernier a justifié sa décision par le fait qu’il ne pouvait plus travailler de manière «impartiale» et «transparente». Mais pour le président Essebsi, quelles que soient les raisons d’une telle décision, «elles ne sont pas au niveau des grands problèmes de la Tunisie».

Et «nous, ce que l’on veut, c’est l’intérêt supérieur de la Tunisie avant tous les intérêts», a relevé le chef de l’Etat. En février, le chef du gouvernement, Youssef Chahed, a procédé à un remaniement marqué par un changement de titulaire au poste stratégique de ministre de la Fonction publique, et un ancien syndicaliste a été remplacé par un dirigeant de la centrale patronale. Face aux critiques, le chef du gouvernement a purement et simplement supprimé le portefeuille.

Le 30 avril, Youssef Chahed a limogé les ministres contestés des Finances et de l’Education, à savoir Lamia Zribi et Néji Jalloul. Mme Zribi a été au coeur d’une polémique sur la dépréciation de la monnaie nationale, tandis que le départ de M. Jalloul est réclamé avec insistance depuis plusieurs mois par un syndicat. Le limogeage des deux ministres intervient quelques jours après la visite d’une délégation ministérielle, menée par le chef du gouvernement, à Tataouine, agitée depuis plusieurs semaines par des mouvements sociaux.

La délégation a été accueillie par une grève générale à Tataouine, selon des journalistes, même si la puissante centrale syndicale UGTT s’est démarquée de l’appel à cesser le travail. M. Chahed a annoncé des mesures en faveur de cette région qui se sent marginalisée et où les revendications portent notamment sur les conditions de recrutement et la répartition des revenus des entreprises pétrolières de la zone.

«Le droit de Tataouine au développement n’est pas une faveur», a déclaré à cette occasion le chef du gouvernement, en affirmant que les mesures allaient «créer près de 2000 emplois de manière quasi-immédiate» dans la région. Face aux difficultés, le pays a dû conclure un nouveau plan d’aide de 2,9 milliards de dollars sur quatre ans auprès du Fonds monétaire international (FMI). Le déficit public continue de se creuser, la croissance a plafonné à 1% l’an dernier. Les autorités tunisiennes espèrent un taux d’environ 2,5% en 2017.
Amnay idir