Les limites de la solidarité maghrébine pendant la guerre d’Algérie

Les limites de la solidarité maghrébine pendant la guerre d’Algérie

Boubekeur Ait Benali, 13 avril 2013

Le prolongement de la guerre d’Algérie va créer un climat délétère entre le GPRA (gouvernement provisoire de la République algérienne) et le président tunisien, Habib Bourguiba. Bien que le pays hôte ait soutenu sans ambages, pendant les trois premières années, la révolution algérienne, la découverte du pétrole en 1956 a suscité des appétits et a changé par la même occasion la donne. Dès lors, les relations algéro-tunisiennes évoluent –et c’est le moins que l’on puisse dire –en dents de scie. Peu à peu, les revendications tunisiennes sur la rectification des frontières deviennent persistantes. Dans un rapport de la mission du GPRA à Tunis du 5 avril 1960, les rédacteurs dénoncent, sans fard ni acrimonie, le chantage des autorités tunisiennes. Alors que le peuple algérien lutte pour sa libération du joug colonial, décrivent-ils, voilà que le pays frère mène une campagne d’intimidation. Plus grave encore, après la conférence de Tanger, en avril 1958, la propagande tunisienne relaye le discours français d’une Algérie limitée à sa partie nord.

Néanmoins, bien que le président Bourguiba se soit abstenu à rendre public le différend frontalier, l’évolution de la politique du général de Gaulle en faveur de l’Algérie va sortir le président tunisien de ses gonds. Dans son discours du 21 juillet 1959, il affiche nommément ses visées frontalières. Pour avoir une idée précise du litige, Rédha Malek, dans « l’Algérie à Evian », explique l’origine du problème. « La convention franco-turque du 19 mai 1910 fait descendre sa frontière avec la Libye jusqu’à la borne 233, exactement jusqu’à Garet El Hamel, à une quinzaine de kilomètres au sud de Ghadamès, tandis que la convention franco-tunisienne de 1955 lui accordant l’autonomie interne en limite le tracé à la borne 220, non loin de Fort Saint. L’écart est sans doute dérisoire : une vingtaine de kilomètres carrés », note le futur négociateur du GPRA.

Mêlant des revendications frontalières et la recherche de privilèges, Bourguiba relègue la fraternité au second plan. Ainsi, au moment où la guerre fait rage en Algérie, une période correspondant au lancement des opérations Challe, le président tunisien marchande avec la France des intérêts. « Cette même année de 1958, alors que l’Algérie était à feu et à sang, le gouvernement tunisien prenait une grave responsabilité : 1- en accordant à la France l’autorisation de faire évacuer le pétrole algérien par un pipe-line traversant la Tunisie. 2- en formulant des revendications frontalières », lit-on dans le rapport de la mission du GPRA du 5 avril 1960.

Quoi qu’il en soit, en dépit des réponses mesurées du GPRA, l’offensive tunisienne, à l’approche notamment de l’ouverture de la négociation entre la France et le GPRA, va crescendo. En fait, malgré le discours officiel du président Bourguiba en faveur de l’indépendance de l’Algérie, dans les coulisses, il fait tout pour doubler la diplomatie algérienne. À ce titre, la rencontre de Rambouillet, le 27 février 1961, entre Bourguiba et le général de Gaulle est la preuve irréfutable confirmant les visées expansionnistes du président tunisien. En fait, bien que sa visite consiste à s’entretenir avec le général de Gaulle sur l’évacuation de la base de Bizerte, occupée jusque-là par l’armée française, la préoccupation de Bourguiba se situe ailleurs. « Mais la question de Bizerte n’est pour le président Bourguiba qu’un détour pour en venir à l’essentiel […] Ne pourrait-on pas modifier la frontière de telle sorte que la Tunisie soit mise en possession de terrain pétrolifère ? Mais je ne puis donner suite à cette demande du président », évoque le général de Gaulle cette rencontre dans ses mémoires.

En tout cas, en agissant de la sorte, Bourguiba va porter un coup à terrible à la solidarité maghrébine. À partir de là, les rédacteurs du rapport du 5 avril 1960 tirent les leçons qui s’imposent. Ils suggèrent au GPRA de revoir sa politique envers la Tunisie. Enfin, pour eux, si le chantage continue, il faudra chercher un autre pays d’accueil. « La perte de la Tunisie comme base importante pour la révolution (transit des armes, installation du GPRA, etc.), cela ne serait pas tellement catastrophique puisque de toute façon il n’y a pas grand-chose que nous fassions parvenir à l’intérieur », soulignent les rédacteurs.

En somme, contrairement à la position marocaine, Bourguiba veut devancer le GPRA en réclamant une portion du Sahara à la France. D’ailleurs, dans son ultime manœuvre, il va jusqu’à tenter de semer la zizanie entre les chefs de la révolution. Faisant allusion aux positions de Ferhat Abbas dans les années trente, Bourguiba « espère que le CNRA fera revenir à la raison les éléments qui, au moment où nous croupissions dans les geôles françaises, se demandaient si l’Algérie faisait partie de l’Afrique ou de l’Europe ». Peine perdue, puisque les chefs de la révolution, bien qu’ils ne soient pas d’accord sur beaucoup de sujets, sont unanimes sur l’intégrité territoriale de l’Algérie. Enfin, malgré le chantage tunisien et les pressions françaises, le GPRA tient bon.