Un coup d’Etat en cas de victoire d’Ennahda en Tunisie: Les fabulations d’un ex-ministre tunisien

Un coup d’Etat en cas de victoire d’Ennahda en Tunisie: Les fabulations d’un ex-ministre tunisien

par Salem Ferdi, Le Quotidien d’Oran, 7 mai 2011

Un coup d’Etat militaire est en préparation en Tunisie en cas de victoire des islamistes d’Ennahdha aux élections du 24 juillet prochain.

La récente visite de Beji Caïd Essebssi en Algérie avait pour but de «se coordonner» dans une telle éventualité. Ce sont les éléments de la «bombe» lancée par l’ancien ministre de l’Intérieur du gouvernement tunisien de transition, Farhat Rajhi, qui suscite les polémiques en Tunisie. Le pouvoir algérien, qui a eu recours à l’annulation des élections législatives en janvier 92 après un premier tour tenu le 26 décembre 1991, remporté par les islamistes du FIS, se retrouve mis en cause par les propos de l’ancien ministre tunisien. «Le dernier voyage du Premier ministre tunisien Béji Caïd Essebsi à Alger (le 15 mars) a consisté à se coordonner sur ce point», a-t-il affirmé, impliquant ainsi Alger dans le projet de coup d’Etat présumé. Le parallèle avec la situation algérienne de 1991 est très clair : victoire électorale islamiste, arrêt du processus électoral…

«Si le mouvement islamiste Ennahda (Renaissance) gagne les prochaines élections, le régime sera militaire (…)». Le message vidéo de Rajhi, posté sur Facebook, est tombé alors que certaines informations évoquent des sondages non publiés qui créditent le mouvement Ennahda de 40% des intentions de vote des Tunisiens. L’Algérie, présentée dans certains cercles comme étant «hostile» à la démocratisation en cours de la Tunisie, se retrouve ainsi accusée dans les préparatifs d’un présumé coup d’Etat anti-Ennahda. L’ancien ministre de l’Intérieur, qui est manifestement hostile à une telle perspective, a également mis en avant une motivation régionaliste chez les présumés concepteurs du coup d’Etat. «Depuis l’indépendance, la vie politique est dominée par les gens du Sahel tunisien», comme les anciens présidents tunisiens Habib Bourguiba et Ben Ali; et «après le changement de situation – la chute de Ben Ali le 14 janvier -, ces gens ne sont pas prêts à céder le pouvoir». «Si les résultats des prochaines élections vont contre leurs intérêts, il y aura un coup d’Etat militaire», a-t-il ajouté.

Rétractation

Selon lui, «la nomination du général Rachid Ammar au poste de chef d’état-major interarmes n’est qu’une préparation à ce coup d’Etat». Il a mis en avant Kamel Eltaïef, un proche de Ben Ali, entré en disgrâce, comme exerçant un pouvoir occulte au sein du pouvoir et qui serait ainsi au cœur du clan de Sahéliens.

Les propos de l’ancien ministre suscitent une grande polémique. Jeudi, il a maintenu ses déclarations en affirmant, sur les ondes de la radio tunisienne Express FM, «avoir parlé spontanément et clairement» et ne «rien regretter». En début de soirée, jeudi, sur Hannibal TV, Farhat Rajhi était loin d’être aussi catégorique. Il a affirmé qu’il avait été piégé par les journalistes et qu’il s’agissait d’une discussion ouverte qui n’était pas destinée à la diffusion. Il s’agit, a-t-il dit, d’un simple avis personnel dans lequel il évoque des hypothèses. Il affirme qu’il n’a que respect et considération pour les forces de sécurité intérieure et pour l’armée nationale, dont il salue l’esprit républicain et la loyauté. « Pour avoir côtoyé M. Rachid Ammar tout au long de la période que j’ai passée au ministère de l’Intérieur et durant laquelle tous deux avions été exposés à l’assassinat, je sais quelles nobles valeurs l’animent, ainsi que l’ensemble de l’armée. Aussi, je peux témoigner de l’engagement et des sacrifices des forces de sécurité et de l’armée ». La rétractation totale de Rajhi suscite, dans une Tunisie où la parole est libérée, le soupçon qu’elle a été faite sous pression. L’ancien ministre avait pris les devants en affirmant que «personne parmi les officiels ne m’a contacté et je n’ai subi aucune pression», tout en disant avoir en «haute estime le gouvernement et les institutions de la République. Et je ne fais prévaloir que l’intérêt du pays, encore plus en ce moment précis, tant nous voulons tous réussir la transition démocratique », a-t-il conclu.

Le chargé de la communication du gouvernement tunisien, Moez Sinaoui, qui avait dénoncé «la propagation de fausses informations, ce qui suscite le doute, porte atteinte à l’ordre public et manipule les sentiments des citoyens», lui a demandé de présenter clairement ses «excuses» aux Sahéliens, au Premier ministre, aux pays frères et à tous ceux qui ont été accusés par lui.

Ennahda calme le jeu, les services américains accusés

Ennahda, directement concernée par l’éventuel coup d’Etat, a choisi de ne pas mettre de l’huile sur le feu et a réaffirmé sa confiance en l’armée. Abdelwahab Hani, le chef d’un parti (Al-Majd) a défendu l’ancien ministre et a affirmé que la transition démocratique tunisienne est l’objet de manipulation par les services américains. Il cite à ce propos l’International Foundation for Electoral System (IFES), créée par George Bush père, pour «manipuler les élections dans les pays en transition» et qui va mener la Tunisie «au bord du précipice, comme elle l’a déjà fait en Géorgie et ailleurs». Sur l’avenue Bourguiba, une manifestation de soutien à Rajhi a été dispersée brutalement par la police. L’affaire traduit en tout cas clairement les appréhensions en Tunisie à l’approche des élections prévues le 24 juillet, qui donneront une indication, très attendue, du poids des islamistes tunisiens dans l’échiquier politique. L’idée d’une «participation» ou d’une «consultation» d’Alger sur l’hypothèse d’un coup d’Etat anti-islamiste, avancée implicitement par l’ancien ministre, paraît moins sérieuse que sa lecture «régionaliste» et les réalités économiques et sociales qu’elle recouvre.


ANGOISSES TUNISIENNES, REFERENCES ALGERIENNES

par M. Saadoune, Le Quotidien d’Oran, 7 mai 2011

Le coup d’Etat le «plus drôle» de l’histoire. Certains, en Tunisie, ont choisi de traiter par de l’humour teinté de mépris les affirmations de l’ancien ministre de l’Intérieur, Farhat Rajhi, sur un plan présumé de coup d’Etat militaire en cas de victoire des islamistes d’Ennahda aux prochaines élections.

Il faut dire que M. Rajhi, malgré sa réputation «d’homme propre», a prêté le flanc à ce traitement moqueur, en passant d’une «confirmation» de ses propos à une rétractation pure et simple. Avec, comme il se doit, une mise en cause des journalistes qui l’auraient piégé.

L’argumentaire est tellement faible que certains en arrivent à croire à une rétractation «sous pression». Pourtant, il semble bien que M. Rajhi n’avait pas d’«informations» sur un présumé plan de coup d’Etat anti-islamiste qui serait «coordonné» avec Alger. M. Rajhi se livre en réalité à des spéculations qui ont cours en Tunisie et dans les chancelleries occidentales, où l’on attend de connaître le score des islamistes avec beaucoup d’appréhension. Une victoire trop franche des islamistes mettrait un bémol aux lectures qui présentent les révolutions arabes comme étant des mouvements post-islamistes. Et les spéculations vont bon train d’ailleurs sur le score présumé du mouvement islamiste.

La sortie de Rajhi sur un coup d’Etat militaire, pour excessive qu’elle soit, renseigne d’abord sur le climat qui règne dans la Tunisie en transition et en proie à une réelle crise sociale. La tentation est grande chez certains «républicains» et «laïcs» tunisiens de faire de l’exemple algérien une référence, alors qu’il s’agit justement d’éviter de se retrouver dans cette situation. Le scénario algérien a été trop coûteux pour qu’il puisse servir de modèle : même les Algériens, de tout bord, l’admettent.

Les islamistes d’Ennahda semblent, eux, avoir essayé de tirer le maximum d’enseignement de l’expérience catastrophique de l’ex-FIS. Ainsi, ils ont choisi de ne pas tenir compte des affirmations sur l’existence d’un complot à leur encontre et ont affirmé leur confiance dans l’armée. En outre, et cela est primordial, le conseil de la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution a adopté le scrutin sur les listes à la proportionnelle, avec le plus fort reste, comme mode de scrutin pour les élections.

On ne refait pas l’histoire avec des «si», mais un scrutin proportionnel aurait permis, en 91, d’éviter une amplification de la victoire du FIS qui, avec 35% des voix, s’est retrouvé, dès le premier tour, majoritaire à l’assemblée. Un mode de scrutin proportionnel, décrié parfois pour «l’in- gouvernabilité» qu’il occasionne, permet une représentation plus fidèle des courants d’opinions et empêche des situations d’hégémonie.

Cette question, fondamentale, les Tunisiens l’ont tranchée avec sagesse et cela devrait leur éviter la grande polarisation qui a marqué la situation algérienne. L’argument que la proportionnelle crée des problèmes de gouvernabilité est fondé sur une hypothèse pessimiste. Dans une approche plus positive, on peut penser qu’elle contraint à la concertation, à la négociation et au consensus qui sont, on le sait, bien plus préférables à des situations de crise pouvant déboucher sur la violence.

La référence à une «coordination» entre Alger et Tunis pour un présumé coup d’Etat est très légère. Mais si les Tunisiens cherchent à trouver des enseignements dans le cas algérien, ils ont beaucoup à prendre.