La crainte du syndrome algérien

La Tunisie post-révolution

La crainte du syndrome algérien

El Watan, 28 mars 2011

Soixante-dix jours après la destitution des «régents» de Carthage, l’effervescence illumine le quotidien des Tunisiens qui retrouvent la voie confisquée des décennies durant.

Le débat contradictoire rime avec les difficultés engendrées paradoxalement par la révolution du 14 janvier et les événements secouant actuellement la Libye. Le deuxième partenaire économique de la Tunisie, après l’Union européenne. Même si la machine économique se met en branle, l’impact de la révolution est ressenti par les différentes branches. Pour l’illustration, les dégâts occasionnés par les derniers événements avoisinent, nous dit-on, 2,5 milliards de dinars (soit 1,5 milliard d’euros). Les troubles qui ont freiné l’outil de production affectent le taux de croissance. Le taux de 5% n’est pour de nombreux opérateurs économiques plus réalisable. Ce coup d’arrêt a accentué les difficultés du marché de l’emploi.
En plus de 150 000 chômeurs existants, des milliers de Tunisiens (le nombre dépasse, nous dit-on, 40 000), travaillant en Libye, sont aujourd’hui sans emploi.

D’après les mêmes sources, 20 000 autres chômeurs sont enregistrés depuis la révolution du 14 janvier. Le mouvement de grève des employés des administrations, d’entreprises tunisiennes et étrangères, a aggravé les difficultés de l’économie qui fait connaissance avec les mouvements sociaux des salariés exigeant de meilleures conditions de travail et une revalorisation des salaires. Les remous secouant actuellement la Libye risquent d’engendrer des impacts négatifs sur l’économie de la Tunisie où plus de 30 entreprises libyennes ont investi. Cela dit, la Révolution du jasmin a permis au citoyen tunisien de vaincre sa peur et d’exprimer en toute liberté son opinion. Pour preuve, la laïcité, le rôle des femmes dans la société, le multipartisme et le tourisme, ces sujets focalisent l’attention des Tunisiens. «Avant la chute de la dictature de Ben Ali, la Tunisie ne comptait que huit partis, dont la moitié était des «annexes» ou «filiales» du défunt RCD. Aujourd’hui, le nombre avoisine les 45 formations. Avec les nombreux dossiers déposés, ce chiffre pourrait, sans exagération aucune, atteindre la centaine. La légalisation d’un aussi important contingent de formations politiques, n’arrange pas les affaires d’un pays de 11 millions d’habitants. Cette perspective est périlleuse pour la démocratie et la stabilité politique du pays. Avec autant de partis, la société tunisienne court le risque de son atomisation. La pluralité politique est non seulement le moteur d’une véritable démocratie, mais le rempart contre le moindre abus du pouvoir.

Néanmoins, la perspective d’une pléthore de formations politiques aura à coup sûr un impact négatif sur la démocratie naissante. Avec une telle approche, le peuple tunisien ne sera pas, à mon sens, représenté comme il se doit», souligne Mondji, un vieux syndicaliste, qui argumente : «Avant de tracer les contours du régime politique sous lequel devront vivre les Tunisiens, les partis, qui auront la lourde tâche de choisir le projet de société, doivent non seulement fusionner en grands pôles politiques, mais rendre public leur programme pour que les électeurs puissent choisir leurs élus devant siéger au niveau de l’assemblée constituante.» Ne voulant pas revivre l’expérience Ben Ali, les Tunisiens, dans leur majorité, sont pour un régime parlementaire. «Pour mener à bien sa mission, le gouvernement doit, à travers ce modèle, obligatoirement disposer de la confiance de la majorité parlementaire», précisent de nombreux Tunisiens rencontrés non loin Boudjaafar, la célèbre corniche de Sousse. En abordant le futur projet de la société tunisienne, le débat se cristallise vite sur la question de la laïcité qui divise. Une frange du mouvement associatif et des islamistes sont pour, les conservateurs affichent, quant à eux, un niet catégorique. «Même s’ils ne le disent pas ouvertement, les islamistes sont les premiers à tirer profit de l’instauration d’un Etat laïc qui leur permettra d’investir en toute légalité des milliers de lieux de culte qui seront, qu’on le veuille ou non, dévoyés de leur mission.

Profitant d’une telle aubaine les islamistes tunisiens vont, j’en suis convaincu, emboîter le pas à leurs homologues algériens. Lesquels ont fait des mosquées des tribunes de la propagande guerrière qui a mis votre pays à feu et à sang. Comme la religion est une question sérieuse, le moment n’est pas opportun pour la mettre entre les mains des religieux qui vont non seulement remettre en cause de nombreux acquis de la société tunisienne, mais imposer par la force leur modèle de société. Pour ne pas revire la douloureuse expérience algérienne, les Tunisiens sont avertis», souligne Moncef, un médecin qui a suivi ses études à Alger. Nahed, une jeune journaliste, n’est pas, à l’instar de la majorité des femmes tunisiennes, de cet avis. «Aujourd’hui, la laïcité constitue pour nous une exigence, car on ne peut pas parler d’une égalité totale dans les droits entre les deux sexes dans un Etat où il y a séparation entre le religieux et le politique. Pour barrer la route aux islamistes qui font tout pour revoir de fond en comble le code du statut personnel (CSP), on doit bien étudier le point relatif à la gestion des mosquées, lieu d’endoctrinement. En les laissant entre les mains des islamistes, ces espaces deviendront à coup sûr des usines à fabriquer des fanatiques qui deviendront inévitablement des terroristes.

Ceci me pousse à dire que débattre de tous les sujets est certes un signe de bonne santé d’une société qui fait sa mue, mais discuter avec une déconcertante légèreté d’un sujet aussi épineux, sans réellement en mesurer les conséquences, pose problème», explique Nahed qui tenait à mettre le doigt sur la situation sécuritaire qui prévaut en Tunisie, où les citoyens, qui ont pris l’habitude de veiller jusqu’à une heure tardive, retrouvent leurs réflexes. «Comme vous le constatez vous-mêmes, le Tunisien qui est un fêtard n’a pas changé son mode. Il nous est impossible de rater une soirée hors de la maison. Hélas, cette campagne de désinformation a, en ce mois de mars coïncidant avec les vacances de printemps, fait très mal au secteur du tourisme», déclare, non sans une certaine amertume, la journaliste.
En parlant de tourisme, il faut savoir que soixante jours après le déclenchement de la Révolution du jasmin, ce secteur, moteur de l’économie tunisienne, se trouve à la croisée des chemins. Le secteur, qui représente plus de 450 000 emplois et contribue à 7% du produit intérieur brut (PIB) national, peine à retrouver son activité. Selon de nombreux professionnels rencontrés à Tabarka, Hammamet, Sousse et Monastir, la saison est compromise. Sachant que par rapport à l’année dernière, 40% de réservations pour la haute saison sont annulés. Accueillant en moyenne sept millions de touristes par an. La plupart des hôtels des régions touristiques sont fermés et seules quelques unités ouvertes tournent avec 30% de leurs capacités. Pour la relance du secteur qui fait le maximum pour limiter la casse, les Tunisiens en appellent à la solidarité des Algériens…

Kamel Beniaiche