Syrie : la théorie du chaos

Répression féroce et attentats terroristes

Syrie : la théorie du chaos

El Watan, 12 février 2012

La situation en Syrie risque de déraper dangereusement à tout moment. Bien qu’elle soit déjà intenable avec son lot quotidien de morts parmi les civils et l’armée loyale à Bachar Al Assad, le recours aux attentats à l’explosif fait craindre «l’irakisation» du pays.

Le ministre irakien adjoint de l’Intérieur, Adnane Al Assad, a déclaré hier que des armes sont déjà acheminées en contrebande à l’opposition à partir de son pays. «Les armes sont transportées de Baghdad à la province de Ninive (nord). Elles partent ensuite de Mossoul (capitale de la province) en Syrie par le passage de Rabiya (nord-ouest) car ce sont les mêmes familles qui vivent des deux côtés de la frontière», a-t-il déclaré hier à l’AFP. S’il est vrai que le régime de Damas est indéfendable, il est tout aussi vrai qu’il y a quelque part une volonté de précipiter la Syrie dans le chaos. Et dans cette confusion générale, il est bien difficile de saisir les tenants et les aboutissants d’un incroyable regain de violence.

Le fait est qu’un général de l’armée syrienne, Issa Al Khawli, directeur de l’hôpital (militaire) de Hamich, a été abattu hier matin à Damas, devant sa maison. Pour les médias officiels, la cause est entendue : «C’est un groupe terroriste.» Et cette hypothèse – abstraction faite de la propagande du régime Al Assad – paraît plausible tant elle intervient simultanément aux révélations du ministre irakien faisant état d’un acheminement d’armes depuis son pays vers la Syrie. La guérilla que mènent l’opposition et les militaires déserteurs pouvait en effet recourir aux attentats ciblés contre des personnalités du régime pour amener ce dernier à cesser ses tueries.

John McCain joue le cow-boy

Pour cause, le bras armé de Bachar Al Assad, qui mène une offensive contre Homs depuis une semaine, ne semble pas vouloir baisser les armes. Au moins quatre personnes, dont une femme, ont été tuées hier suite au pilonnage du quartier Bab Amr, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). Près de 450 personnes ont péri à Homs depuis le 4 février. A défaut de pouvoir faire face à l’armada de l’armée «loyaliste», les déserteurs pourraient donc être tentés par le recours au terrorisme. Ceci d’autant plus que l’horizon semble bouché du côté des Nations unies où les Russes et les Chinois ont pratiquement verrouillé le jeu.

Signe aussi que la tentation du chaos «constructif» est à l’étude même en Occident, le sénateur américain ultraconservateur, John McCain, a appelé hier les Etats-Unis à envisager d’armer l’opposition. «Nous devrions commencer à envisager toutes les options, y compris celle consistant à armer l’opposition. Le bain de sang doit cesser», a-t-il lancé, selon l’AFP. Cela rappelle étrangement son voyage en Libye pour soutenir le CNT… C’est dire que le scénario d’un armement de l’opposition syrienne et sa reconnaissance politique n’est plus une vue de l’esprit en Occident. Il est d’ailleurs significatif de noter la multiplication des appels au secours lancés par les opposants en exil ou les rebelles en Syrie. Face à la répression féroce et le blocage au Conseil de sécurité, on s’achemine lentement mais sûrement vers l’armement des rebelles syriens.

Le Qatar suit sa feuille de route

Le Conseil national syrien (CNS), qui regroupe la majeure partie des opposants, et l’Armée syrienne libre (ASL) qui revendique 40 000 soldats ayant fait défection, appellent les hommes d’affaires syriens et arabes à financer les opérations menées par les rebelles contre le régime de Bachar Al Assad. Dans le même ordre d’idées, CNN révélait que le Pentagone et le Centcom, le commandement militaire américain chargé du Moyen-Orient et de l’Asie centrale, procédaient à un «passage en revue préliminaire des capacités militaires américaines» pour se tenir prêts à tout scénario. «Dans ce genre d’analyse, les militaires étudient généralement toutes les options de l’aide humanitaire, du soutien aux groupes de l’opposition ainsi que des frappes militaires, même si ces dernières sont peu vraisemblables», estime CNN. Pour sa part, l’émir du Qatar, cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani, s’est dit favorable à l’envoi de troupes arabes en Syrie afin de «mettre fin à la tuerie».

Les observateurs s’attendent à ce qu’il se décide de financer et armer les rebelles, voire d’envoyer des instructeurs pour prêter main-forte à l’ASL. Le Qatar s’agite aussi pour obtenir la reconnaissance du CNS, un conseil composé d’islamistes, de nationalistes, de libéraux et d’indépendants, adoubé par les Frères musulmans, majoritaires. «Nous avons des assurances qu’une reconnaissance arabe (du CNS) interviendra dans un proche avenir», a déclaré à l’AFP Ahmed Ramadan, membre du comité exécutif du Conseil. Et si cela venait à être confirmé lors de la réunion d’aujourd’hui de la Ligue arabe et du CCG au Caire, la réédition de la «formule libyenne» en Syrie sera alors une question de semaines. Ironie de l’histoire, la Libye est le seul pays qui reconnaît actuellement le CNS comme seul interlocuteur légitime en Syrie…

Hassan Moali