La crise syrienne change de nature

La crise syrienne change de nature

Hocine Belalloufi, La Nation, 14 Février 2012

La batterie de mesures décidées ces derniers jours par la Ligue arabe, dans la foulée de la tentative avortée de condamner le régime syrien au Conseil de sécurité de l’ONU, marque un tournant majeur et décisif dans la crise syrienne. Tournant qui modifie la nature même de cette crise. Le problème fondamental, désormais, est celui de la défense de la souveraineté de la nation et de l’Etat syriens.

Cela fera bientôt une année que la crise syrienne a éclaté. La révolte d’une partie de la population et de l’opposition contre le régime d’El Assad s’est transformée, au fil des mois, en une véritable guerre civile qui n’a malheureusement pas encore atteint son point culminant. A l’encontre des visions unilatérales qui soutiennent que cette guerre civile se réduit à un complot fomenté à Washington ou, à l’inverse, au combat démocratique d’un peuple confronté à une dictature sanguinaire, il s’agit de saisir que ces deux aspects – révolte populaire et ingérences extérieures – sont inextricablement entremêlés dans cette crise. Il s’avère tout à fait arbitraire de chercher à dissocier l’aspect résistance d’une partie de la population qui combat un régime dictatorial à l’aspect déstabilisation du régime par des forces étrangères (Etats-Unis, France, Qatar, Arabie saoudite, Turquie, opposition libanaise…). Arbitraire parce que la réalité peut être disséquée, pour les besoins de l’analyse, mais pas ignorée dans son caractère éminemment contradictoire. On ne peut se contenter de retenir qu’un seul aspect, qui corrobore une vision ou une inclination préétablies, et rejeter, masquer, occulter, l’autre aspect ou les autres aspects qui ne confortent pas cette vision ou inclination.

Un régime dictatorial, antipopulaire et compromis avec l’impérialisme

Le caractère dictatorial du régime d’El Assad, sa caricaturale transformation en monarchie républicaine avec la mainmise d’une même famille sur les principaux leviers de commande du régime, l’omniprésence de sa police politique, la répression aussi impitoyable que stupide de tout ce qui exprime une différence, peuvent difficilement être niés. Pas plus que ne peut être ignorée la corruption qui s’est particulièrement développée depuis que le régime a initié, au cours des années 1990, une politique de libéralisation qui s’est traduite, comme partout ailleurs, par une exacerbation de la polarisation entre une minorité de nouveaux riches (importateurs, commerçants, entrepreneurs) et une majorité qui, si elle n’est pas dans la misère, est pauvre. Comment ignorer que le régime baasiste, autoproclamé défenseur de la cause palestinienne et de la Nation arabe face à la domination étrangère de l’Etat colonial d’Israël et des puissances impérialistes, a rendu d’immenses services à ces deux ennemis des peuples de la région : en 1970, en ne soutenant pas la résistance palestinienne qui se faisait massacrer à Amman (Septembre noir jordanien) ; en 1976 par son intervention militaire au Liban, aux côtés des forces d’extrême-droite phalangistes alliées d’Israël et des Etats-Unis, contre le Mouvement national libanais dirigé par Kamel Djoumblatt que soutenait la Résistance palestinienne ; en 1985, en achevant le travail d’expulsion de cette même résistance armée palestinienne du Liban (bataille de Tripoli), commencé trois années plutôt par Tel-Aviv ; en 1990, enfin, en participant militairement à la coalition dirigée par les Etats-Unis en vue d’agresser et de détruire l’Irak. D’une manière générale, on peut affirmer que Damas a joué, depuis 1973, la carte du statu quo dans le conflit avec Israël.

Un régime qui refuse de se soumettre

Ce lourd passé explique en partie et légitime en même temps la révolte sincère d’un pan de la population et de l’opposition syriennes qui ont cru que le régime pouvait tomber dans la foulée de la chute de Ben Ali et de Moubarak.

Mais toute analyse objective de la situation syrienne ne peut ignorer que la compromission du régime baasiste de Damas avec l’impérialisme n’en a jamais fait, pour autant, une simple marionnette entre les mains des Etats-Unis et de leurs alliés européens. Adepte de la realpolitik la plus cynique qui soit, El Assad père na jamais franchi la ligne rouge qui en aurait fait un simple avatar d’Anouar El Sadate. Le régime alaouite a toujours joué son propre rôle dans des scénarios écrits et réalisés par lui-même et à son seul profit. Cela l’a amené, entre autres, à refuser de cautionner l’annexion du Golan et l’occupation du Liban-sud par Israël, à passer une alliance stratégique avec la République islamique d’Iran et à soutenir politiquement, militairement et matériellement le Hezbollah libanais qui représente la colonne vertébrale de la résistance nationale libanaise.

Toutes les tentatives, en particulier celles sonnantes et trébuchantes des « frères arabes saoudiens et qataris », de récupération du régime syrien en vue de casser l’axe Téhéran-Damas-Beyrouth ont échoué. Cet axe s’est au contraire consolidé avec l’intégration de Bagdad en son sein. Paradoxal bilan de l’agression de l’Irak en 2003 par les troupes de la coalition anglo-américaine.

L’aspect ingérence prend le dessus sur l’aspect révolte populaire

Les deux aspects de la crise syrienne – révolte populaire et ingérence étrangère – ont jusqu’à ces derniers mois cohabité dans une sorte d’équilibre sans que l’un ou l’autre ne l’emporte. On pouvait alors soutenir le droit du peuple syrien à changer de régime tout en condamnant et en refusant les ingérences des grandes puissances et de leurs relais.

Mais la situation a évolué ces dernières semaines avec la tentative des pays de l’OTAN et de leurs relais arabes de faire adopter par le Conseil de sécurité de l’ONU une Résolution préparant le terrain à une intervention étrangère. La Russie et la Chine ont fait un sort à cette misérable tentative.

Un tournant majeur s’est produit ces derniers jours avec la décision d’une Ligue arabe, sous totale domination des monarchies pétrolières du Golfe, de rejouer le scénario libyen. Réunie le 12 février dernier au Caire, l’honorable correspondante a fait une offre d’intervention militaire aux grandes puissances, intervention déguisée en « mission de paix de l’ONU et des pays arabes ». Décidés à étrangler le régime de Damas, les « frères arabes » ont annoncé la fin de leur coopération diplomatique et annoncé des sanctions économiques. Enfin, dans le but de « faire cesser les violences », ils ont décidé d’apporter une aide financière et matérielle à la rébellion armée.

Nous assistons ainsi à une offensive politique générale contre la Syrie. Washington, Paris, Londres et Berlin, Doha, Riad et Ankara ainsi qu’El Qaïda, sans oublier l’opposition libanaise pro-impérialiste, ont uni leurs efforts pour faire tomber le régime de Bachar El Assad. Qui peut croire le prince Saoud El Fayçal lorsqu’il tente de masquer son ingérence en Syrie par son prétendu souci de ne plus laisser « de temps au régime syrien pour qu’il continue à massacrer son peuple ». Depuis quand, le régime saoudien se soucie-t-il du sort des peuples ? Ne sait-il pas ce qui se passe dans son propre pays et chez ses voisins du Bahreïn, d’Oman et du Yémen ? L’Emir du Qatar et son Premier ministre, ministre des Affaires étrangères, peuvent-ils être crédibles en défenseurs de la démocratie, alors que celle-ci est totalement inexistante chez eux ?

Le nouveau régime tunisien – islamistes et laïcs confondus – incontestablement démocratique et légitime jusqu’ici, vient de commettre sa première faute stratégique en s’intégrant à cette sainte-famille qui a décidé de la perte du régime syrien. Tunis abritera bientôt une réunion des « Amis de la Syrie » pour « discuter des moyens de faire cesser les violences », c’est-à-dire, en d’autres termes, de renverser le régime syrien. Le nouveau régime de Tunis n’aura décidément pas bénéficié d’une période de grâce : aussitôt installé, la décantation de la situation politique et sociale interne (révolte sociale des classes et des régions déshéritées), et externe (exacerbation de la crise dans le monde arabe), l’auront contraint à choisir son camp. Dans les deux cas, il n’a pas hésité en se rangeant à celui des dominants. Regrettable et en même temps tellement prévisible. Mais n’est-ce pas par la désillusion que la conscience des peuples s’aiguise ?

L’enjeu politique principal

En prenant le pas sur la dimension révolte populaire, l’aspect ingérence étrangère a fait que la défense de la souveraineté, de la stabilité et de l’unité de l’Etat syrien, menacées par les grandes puissances, est devenue l’enjeu politique principal.

La paix en Syrie et la démocratisation du régime constituent désormais le Cheval de Troie de l’ingérence étrangère qui vise à détruire ce pays et son indépendance comme l’a souligné avec force l’intellectuelle syrienne Nadia Khost*. C’est pourquoi nombre d’opposants au régime baasiste combattent ce dernier tout en refusant l’ingérence étrangère et en dénonçant les dérives de la partie de l’opposition qui prépare le terrain à cette ingérence comme l’illustre la demande de Radwan Zyiadé, membre du Conseil de salut national, en faveur d’une application de l’article 7 de la Charte des Nations-Unies qui autorise une intervention militaire étrangère contre la Syrie.

Les opposants qui refusent l’ingérence ne renoncent pas, pour autant, à combattre pacifiquement le régime d’El Assad, en exerçant des pressions afin de le contraindre à une démocratisation des institutions. Le régime a déjà lâché du lest en acceptant une nouvelle loi électorale qui permet aux représentants des candidats de surveiller les urnes. Une nouvelle loi a été élaborée sur les médias et devrait permettre d’autonomiser le secteur de l’information par rapport au régime. De même qu’une nouvelle Constitution est en cours d’élaboration entre membres du régime et opposants et représentants d’associations avant d’être soumise à référendum. Une nouvelle loi met fin au monopole de la représentativité politique du parti Baas. Quatre nouveaux partis ont été créés.

La démocratie pour sauver l’Etat syrien

Ces réformes signifient-elles que le régime syrien est devenu démocratique ? Certainement pas. Mais une réelle transition s‘est ouverte qui contraint le régime à démocratiser la vie politique du pays. On ne comprend pas très bien, dans ces conditions, pourquoi l’opposition devrait s’entêter à faire la guerre au régime et à implorer l’occident d’intervenir alors même qu’il s’avère possible d’arrêter le massacre et d’entamer un processus de démocratisation de l’Etat syrien par une voie pacifique ? La seule réponse est que la partie de l’opposition syrienne qui ne veut pas négocier – le Conseil national syrien (CNS) – n’a plus d’autonomie par rapport à ses parrains politiques et financiers. Elle applique un agenda élaboré à Washington, Paris et Londres et sous-traité par les relais locaux : Qatar, Arabie saoudite, Turquie, opposition libanaise, El Qaïda et autres groupes djihadistes…

La démocratisation de l’Etat syrien est d’autant plus incontournable qu’il s’agit du meilleur et, en réalité, de l’unique moyen de faire échec aux ingérences étrangères. Seule une mobilisation en masse du peuple syrien sera en mesure de dissuader les velléités d’intervention étrangères et d’écraser tous les groupes terroristes infiltrés avec l’aide des grandes puissances étrangères pour créer le chaos en Syrie. Le régime syrien actuel est condamné à disparaître. Mais il a encore le choix de décider de quelle manière il disparaîtra. Celle de l’intervention étrangère qui remettrait non seulement en cause le régime mais également l’Etat syrien ? Ou celle de la négociation pour démocratiser le régime en évitant la destruction de l’Etat syrien et son abdication face à Israël, aux grandes puissances étrangères et à leurs relais régionaux ?

Une alliance est possible entre tous ceux qui entendent sauver la Syrie en tant que nation et Etat souverains, afin de faire face aux tentatives d’ingérences étrangères relayées par une opposition sous influence. Une alliance à égalité qui se traduit par une démocratisation de la vie politique interne. Dans le cas contraire, c’est le scénario libyen qui se reproduira avec des conséquences incalculables pour toute la région, voire le monde entier.

* Nadia Khost : Le terrorisme au nom de la « démocratie ». mondialisation.ca
http://www.cameroonvoice.com/news/article-news-5935.html