Echec des « amis » du peuple syrien

Echec des « amis » du peuple syrien

Hocine Belalloufi, La Nation, 28 Février 2012

Le nouvel échec des « amis » de la Syrie réunis, à Tunis, ne les décourage pas. La déstabilisation de l’Etat syrien, et pas seulement la chute du régime, figure toujours comme priorité de leur agenda politique. La crise syrienne sert ainsi de révélateur à toutes les contradictions qui traversent la région du monde arabe. Chaque régime, chaque force politique, chaque habitant même, est obligé de se déterminer et de choisir son camp. Cela ne peut être que bénéfique aux peuples de la région qui devront relever de difficiles défis dans les mois et années à venir s’ils n’entendent pas retomber sous la férule des anciens et nouveaux colonisateurs.

Après le double véto russe et chinois qui avait empêché le Conseil de sécurité de l’ONU d’adopter, à l’initiative des grandes puissances occidentales (Etats-Unis, UE) et de leurs relais arabes (Arabie Saoudite, Qatar, Maroc…), une démarche d’étranglement du régime syrien, similaire à celle qui leur avait si bien réussi en Libye, les « amis » du peuple syrien ont essuyé un nouvel échec. En dépit de l’absence de responsables du régime de Damas, de ceux de l’opposition syrienne nationale qui refuse toute ingérence étrangère (Mouvement national pour le changement-MNC, Comité de coordination pour le changement national et démocratique-CCCND), et de représentants de l’Iran, de la Russie et de la Chine, la Conférence des « amis » du peuple syrien, tenue à Tunis, le 24 février dernier, n’a pas permis, aux va-t-en guerre (Etats-Unis, UE, Qatar, Arabie saoudite, Turquie et, malheureusement, Tunisie), de réussir dans leur tentative de préparer le terrain à une intervention étrangère en Syrie.

Les pressions des grandes puissances occidentales et les promesses sonnantes et trébuchantes des riches monarchies du Golfe, n’y ont rien fait. Pas plus que le crédit politique immense dont jouissaient, jusqu’ici, les dirigeants turcs ainsi que les nouveaux dirigeants tunisiens (présidence de Moncef Marzouki, gouvernement à majorité Ennahda). La soixantaine de pays présents à la Conférence a, en effet, appelé à la « fin de toutes les violences », demandé le retrait de toutes les forces militaires dans leurs campements respectifs, préconisé une solution politique et « rejeté une intervention étrangère ».

Même déguisé en petit chaperon rouge, le loup ne sera jamais l’ami de la grand-mère
On comprend la rage dans laquelle ces appels à une solution pacifique ont mis les dirigeants d’Arabie saoudite et de l’UE qui ont quitté précipitamment une réunion dont les participants refusaient de cautionner leur proposition d’intervention militaire en Syrie. On imagine aisément la colère du Premier ministre qatari et la déception des nouveaux dirigeants tunisiens qui proposaient d’envoyer une force militaire arabe en Syrie, force militaire que Moncef Marzouki proposait même de baptiser du nom de… l’Emir Abdelkader ! Davantage maîtres de leurs nerfs que leurs alliés, les représentants américains, avec à leur tête Hillary Clinton, ont compris qu’ils ne pourraient former, à l’occasion de cette rencontre, une large coalition pour préparer le terrain à une nouvelle aventure militaire contre un Etat souverain, la Syrie en l’occurrence.

Sans être le moins du monde « anti-impérialistes », les représentants de la soixantaine d’Etats, présents à Tunis, sont visiblement inquiets de la tournure que prennent les relations internationales ces derniers mois. Les précédents ivoiriens et libyens semblent leur avoir quelque peu dessillé les yeux. Résultat : ils n’entendent pas cautionner une nouvelle politique de la canonnière dont ils pourraient, à tout moment, être eux-mêmes victimes. Tout le monde se rappelle que Kadhafi et El Assad étaient, il y a une année à peine, des « amis » des dirigeants occidentaux qui les acccueillaient avec faste dans les capitales du « monde libre ». Mais business is business, lorsqu’il s’agit d’intérêts financiers ou politiques, il n’y a plus d’amis qui comptent. Gageons que les dirigeants des « petits pays » ont retenu la leçon. Personne n’a par ailleurs oublié que la Libye était, à l’époque, un pays riche et, surtout, en paix, alors qu’il est ravagé maintenant par une guerre civile et menacé de dislocation.

Partie remise

Le noyau dur des « amis » du peuple syrien, n’a pas, pour autant, renoncé à liquider le régime de Damas afin de le remplacer par une coalition réactionnaire et soumise. Il ne désespère pas de réitérer l’expérience libyenne. Ne pouvant intervenir directement sur le plan militaire, comme les forces de l’OTAN l’avaient fait en Libye, les grandes puissances et leurs alliés dans la région (monarchies du Conseil de coopération du Golfe, Turquie…) ont décidé, au lendemain de la Conférence de Tunis, de continuer à étouffer progressivement le régime de Bachar El Assad. L’UE a adopté de nouvelles sanctions à l’encontre des dirigeants du régime, dans le double espoir de provoquer enfin des défections politiques significatives en son sein et d’accroître le mécontentement populaire. Et une nouvelle rencontre des « amis » du peuple syrien a été programmée dans trois semaines à Istambul.

Mais sans attendre cette échéance, le Qatar et l’Arabie Saoudite ont décidé de fournir des moyens militaires à l’opposition armée, en dépit du caractère illégal de cette mesure. Certes, la Conférence des « amis » du peuple syrien avait reconnu le Conseil national syrien (CNS) comme « un représentant légitime » du peuple syrien. « Un » parmi d’autres. C’est pourquoi elle avait chargé la Ligue arabe d’organiser une rencontre entre ce CNS, qui prône une intervention militaire étrangère contre son propre Etat, et d’autres groupes d’opposants qui refusent une telle perspective.

Une telle démarche n’intéresse visiblement pas Doha et Riad qui poussent, le CNS et l’Armée libre syrienne (ALS), à toujours plus d’intransigeance. Les rebelles refusent jusqu’ici toute négociation avec le régime de Damas et bloquent cyniquement l’évacuation des journalistes occidentaux blessés à Homs, ce qui leur permet, ainsi qu’aux dirigeants politiques occidentaux et à leur presse aux ordres, d’incriminer le régime syrien qui n’a pourtant aucun intérêt politique à ce que ces journalistes meurent.

Une stratégie contre-productive

La tactique du rouleau-compresseur mise en œuvre par les va-t-en guerre s’avère contre-productive pour ses initiateurs. En cherchant à passer en force, en violant, si ouvertement, leur propre « légalité internationale », les grandes puissances déstabilisent les relations internationales, exacerbent les tensions et poussent des régimes qui ne leurs sont pas forcément hostiles au départ, à chercher appui du côté de Moscou et Pékin. Ainsi, et à titre d’exemple, la Ligue arabe – dont on se rappelle le rôle de cheval de Troie dans l’agression de la Libye par l’OTAN – s’est démarquée du Qatar et de l’Arabie Saoudite, en appelant à un cessez-le-feu en Syrie. Cela peu paraître insignifiant, mais il n’est pas facile, par les temps qui courent, de s’opposer au patron d’El Djazeera et aux maîtres de Riad, en refusant leurs « offres généreuses ».

L’agressivité des grandes puissances s’exacerbe avec la grave crise qui mine le capitalisme international. Incapables de s’attaquer aux racines du mal et de remettre en cause leurs dogmes néolibéraux, Obama, Clinton, Merkel, Cameron et autres Sarkozy, préfèrent la solution de facilité, en renouant avec la politique de la canonnière. Ils font feu de tout bois, contre la Libye et la Côte d’Ivoire hier, la Syrie aujourd’hui, l’Iran demain…

Il semble pourtant clair que la tactique de l’offensive politique frontale contre le régime syrien constitue, pour l’instant, un échec. Cela ne semble toutefois pas décourager les « amis » du peuple syrien qui ne font pas preuve d’une grande imagination politique.

L’alternative démocratique, nationale et pacifique

La politique de pression politique sur le régime syrien, menée par l’opposition démocratique et nationale, semble s’avérer payante et moins coûteuse pour le peuple et l’Etat syriens. Le CCCND, qui regroupe des partis d’opposition nationalistes arabes, kurdes, socialistes et marxistes ainsi que des personnalités politiques, a refusé de se joindre aux « amis » du peuple syrien car il considère que la perspective d’intervention militaire étrangère est en « contradiction claire et nette avec les intérêts du peuple syrien. »

La tenue du référendum, qui s’est traduit par une participation d’un peu plus de 50% du corps électoral et par une large victoire du « oui » au projet de nouvelle Constitution proposée par le régime, démontre que l’appel au boycott n’a pas été entendu, en dehors de la ville de Homs et de quelques autres. Le black-out observé sur la question par le complexe médiatique du « monde libre », le confirme. Il apparaît que la majorité des Syriens préfèrent changer les choses pacifiquement, dans l’ordre et sans ingérences ni intervention militaire étrangères.

Des élections législatives devraient se tenir dans trois mois, maintenant que la Constitution a été ratifiée. Le nouveau texte met fin au monopole du parti baas sur la vie politique. Il reconnaît le pluralisme politique tout en interdisant la formation de partis sur des bases confessionnelles et limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Certes, ce n’est pas encore la démocratie, mais on entre indéniablement dans une transition. Ce que l’opposition démocratique nationale veut, c’est que cette voie soit protégée, renforcée et que la communauté internationale la soutienne et lui donne sa chance, au lieu d’attiser le feu de la guerre civile. Elle (l’opposition démocratique nationale) n’a aucune chance d’être entendue par les puissances impérialistes et leurs relais.

Décantation au sommet…

La crise syrienne est en train d’agir comme révélateur de l’évolution des régimes et des forces politiques dans les pays du monde arabe.

Des régimes, issus d’une authentique révolte populaire, à l’instar de celui de Tunis, se sont mis au service des grandes puissances. Poursuivant la politique néolibérale de Ben Ali, menaçant les salariés en grève et encourageant en sous-main les attaques violentes de groupuscules à l’encontre des structures de base de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) qui soutient les revendications des travailleurs, les nouvelles autorités se sont mises au service de l’Emir du Qatar dans sa bataille contre les peuples du monde arabe et les régimes qui refusent de s’aligner sur les maîtres américains et européens. D’autres régimes, pourtant issus d’un coup d’Etat comme celui de Mauritanie par exemple, ont en revanche fermement résisté aux pressantes sollicitations du Qatar. Nouakchott a refusé de s’aligner et l’a clairement exprimé à l’Emir en visite en Mauritanie. Cela prouve qu’il est possible de refuser les injonctions de cet instrument de l’impérialisme qu’est le Qatar.

Un gouvernement des pays du monde arabe aura-t-il le courage politique d’aller plus loin en ouvrant clairement une perspective alternative et opposée, afin d’attirer tous les régimes qui refusent de suivre aveuglément des régimes qui se soumettent aux désidératas des grandes puissances ? Cela semble peu probable à court terme, mais il est évident que l’arrogance, dont font preuve les Etats-Unis, l’Europe et leurs alliés locaux (Arabie et Qatar), risque de se retourner contre

… et à la base

La décantation s’opère également à la base, au niveau des forces politiques. D’un côté, les islamistes se rangent dans le camp des « amis » du peuple syrien : Etats-Unis, UE, Qatar, Turquie et Arabie. Ennahda en Tunisie, le MSP en Algérie et les autres partis de la mouvance des Frères musulmans soutiennent la démarche du Qatar, de l’Arabie et de la Turquie. Le courant islamiste radical prône également la chute du régime de Damas. A Casablanca, une manifestation initiée par El Adl Wal Ihsan, a été dans ce sens. Une manifestation identique bien que moins nombreuse, s’est déroulée à Alger, à l’initiative d’anciens militants du FIS. Les dirigeants du Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK) se sont également rangés, inconditionnellement, du côté de Washington, Doha et Riad contre Damas. Il semble même que le Hamas palestinien ait pris ses distances avec la Syrie, puisque sa direction aurait quitté Damas.

Des forces démocratiques et progressistes, qui ne soutiennent pas le régime baasiste, se sont, en revanche, prononcées contre toute ingérence et toute intervention militaire, arabe ou des grandes puissances. A Tunis même, des mouvements et partis politiques ont manifesté à l’ouverture de la Conférence des « amis » du peuple syrien. Au Liban, il est clair que les partis de la résistance nationale (Hezbollah, Courant patriotique libre de Michel Aoun, mouvement Amal de Nabih Berri, Parti communiste libanais…) se prononcent contre toute tentative de déstabilisation de la Syrie dont ils ne savent que trop à qui elle bénéficie. Partout dans le monde arabe, et même s’ils n’agissent pas concrètement, nombreux sont les courants politiques qui s’opposent à la démarche des grandes puissances. Des forces, là aussi, seront-elles en mesure de prendre des initiatives rassembleuses pour reconstruire un véritable front de résistance anti-impérialiste ? Seul l’avenir nous le dira.