Un peuple en péril

UN PEUPLE EN PERIL

par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 24 février 2011

Des discours délirants, le colonel Kadhafi en a beaucoup commis. Mais il s’est surpassé dans son dernier en date, en annonçant en direct aux Libyens qu’il allait les massacrer. Ce discours extravagant est à prendre au sérieux. Il est celui d’un chef de clan surpris de découvrir que les Libyens existent et qu’ils n’ont jamais cessé d’exister sous l’oppression.

«L’Etat des jamahirs» a été pure fiction, mais le peuple libyen est une réalité qui est visible dans ce soulèvement de la dignité. Le clan Kadhafi, une fratrie et des chefs de milices, a trop pris l’habitude de considérer le pays comme sa kheima personnelle pour qu’il accepte d’écouter le message définitif qui est transmis par l’immense majorité des Libyens. Ce clan prédateur est désormais une menace pour la Libye et les Libyens. Le discours de Kadhafi, aussi confus soit-il, est sans équivoque : il ne partira pas sans avoir détruit la Libye.

Il y a derrière cette arrogance et ce mépris à l’égard des Libyens, traités de «rats», de «drogués» et autres insultes, une dérive qui va au-delà du pathologique. Ceux qui massacrent prennent toujours le soin dans leurs discours de sortir les victimes de la classe des humains. Il s’agit de les déshumaniser, de les présenter comme des bêtes, des monstres qui ne méritent que d’être traqués et liquidés un par un. Les Libyens, dans les éructations haineuses de Kadhafi, sont des «traîtres», des «barbus», des «vendus»… auxquels il a promis, à travers la lecture du code pénal, une fin atroce.

Kadhafi est le chef insane d’un clan de malades et de pervers. Il faut entendre avec sérieux ces menaces de carnage. Le «guide», perdu dans sa folie, est en train d’organiser une contre-révolution avec ses milices et ses groupes de mercenaires.

Les Libyens savaient que ce régime pouvait aller jusqu’au pire quand ils se sont soulevés, poussés par les airs vivifiants de la liberté qui soufflaient de Tunisie et d’Egypte. Ils ont cessé d’avoir peur et cela terrifie Kadhafi et son clan. Même son fils Saïf Al-Islam, qui a tenté de se fabriquer, dans la perspective de la succession, l’image d’un réformateur, a un discours de fasciste : ce peuple ne veut pas de nous, tuons ce peuple !

En quelques jours, les Libyens savent que leur liberté leur coûtera très cher. Beaucoup plus cher qu’aux Egyptiens et aux Tunisiens, où des armées relativement organisées ont permis de modérer les ardeurs répressives meurtrières des tenants du régime. En Libye, le désordre institutionnel entretenu par Kadhafi et son clan rend plus malaisé un tel rôle modérateur. Le clan familial est le cœur du pouvoir en Libye et il n’est pas prêt à céder un pays qu’il considère pratiquement comme sa propriété personnelle.

Le peuple libyen en révolte est dans une situation de péril majeur. Il faut espérer que les défections au sein du régime et surtout des appareils de sécurité s’accélèrent afin de prémunir les Libyens de la catastrophe d’un régime agonisant qui n’a que la mort comme projet. Il serait salutaire que la Ligue arabe confie aux voisins de la Libye un mandat de sauvegarde du peuple dans le cas où la machine à massacrer ne stopperait pas. Comment accepter qu’un massacre à la rwandaise se reproduise au Maghreb arabe ?

Il serait indécent d’attendre une intervention des Occidentaux, très «amis» avec Kadhafi, pour sauver un peuple en danger. Le silence officiel arabe est indécent. Il faut avertir Kadhafi et son clan que les crimes ne seront pas impunis. C’est le minimum. L’idéal serait d’agir pour arrêter la pulsion meurtrière du régime.

Dans tous les cas, la non-assistance au peuple libyen pèsera sur la conscience de chaque dirigeant de la région et entachera définitivement des réputations à jamais compromises.