Le pouvoir aux mains des militaires: Moubarak tombe

Le pouvoir aux mains des militaires: Moubarak tombe

par Salem Ferdi, Le Quotidien d’Oran, 12 février 2011

Hosni Moubarak est fini. C’est le patron des services et désormais ex-vice-président Omar Souleimane qui l’a annoncé, à la fin d’un vendredi de rage où les Egyptiens sont entrés en désobéissance civile.

Moubarak jette l’éponge. Le peuple égyptien l’a vaincu à l’issue de trois semaines de combat épique qui a touché l’ensemble du pays et mobilisé toutes les classes sociales. Trente ans de dictature ont commencé à prendre fin ce vendredi 11 février 2011. Moubarak cède le pouvoir à l’armée. Celle-ci lui aura été fidèle jusqu’au bout. Elle n’a lâché son chef qu’en raison du rapport de forces imposé par les Egyptiens fermement décidés à en finir avec Moubarak et avec le régime.

Un discours déphasé

Les Egyptiens viennent d’écrire une page glorieuse dans leur histoire. Et pourtant, jeudi soir encore, Hosni Moubarak s’agrippait au pouvoir. Le monde entier a eu, dans la soirée de ce jeudi, la preuve que Hosni Moubarak ne vivait pas en Egypte. Alors que toute l’Egypte – et une bonne partie des capitales étrangères dont Washington – attendaient qu’il annonce à son peuple qu’il jette l’éponge, Hosni Moubarak a persisté à s’accrocher au pouvoir. A mesure qu’il égrenait un discours où il s’en prenait aux injonctions étrangères – un comble s’agissant d’un chef d’Etat vassalisé aux Américains ! – et où il déléguait ses prérogatives à Omar Souleimane, la colère montait parmi les dizaines de milliers de manifestants réunis place Al-Tahrir. La grande atmosphère festive, qui régnait jeudi soir, place Al-Tahrir, s’est transformée en rage après la fin du discours de Moubarak que d’aucuns surnomment déjà le «Pharaon entêté». «Irhal». Le slogan concis de la révolution a été répété par des dizaines de milliers de voix jeudi soir et qui sont devenues des millions pour le «vendredi du défi». Les manifestants avaient cessé d’être statiques. Ils ont commencé à marcher contre les palais présidentiels, que ce soit au Caire ou à Alexandrie. Moubarak a en réalité donné un nouveau coup de fouet à la révolution en refusant d’entendre le message clair qui lui était envoyé. Son discours, dans lequel il regrettait les morts et promettait de punir les responsables, a été totalement à côté de la plaque. Aux yeux des Egyptiens, transférer les prérogatives présidentielles à son collaborateur de toujours, Omar Souleimane, relevait d’une persistance à refuser la fin du régime. Outre une délégation des pouvoirs, Moubarak a pris des mesures pour permettre la révision de plusieurs articles de la constitution relatifs à l’élection présidentielle, au contrôle judiciaire sur les élections et la levée «prochaine» de l’état d’urgence. Le nouveau président par «délégation» s’est d’ailleurs empressé de demander aux Egyptiens de rentrer chez eux.

Désobéissance civile

En réalité, le discours de Moubarak accélère les évènements. Après trois semaines de manifestations et un sit-in permanent place Al-Tahrir, le régime avait perdu toute légitimité. Ses soutiens extérieurs se sont effrités et il ne tenait plus qu’à l’attitude, encore très hésitante, de l’armée. Celle-ci avait également raté sa sortie en publiant, vendredi, un communiqué N°2 dans lequel elle se faisait la garante des réformes annoncées par Moubarak et s’est dit prête à lever l’état d’urgence, en vigueur depuis 30 ans, «aussitôt que les circonstances actuelles le permettront». Un communiqué qui épousait la démarche de Moubarak et qui a suscité des critiques très vigoureuses place Al-Tahrir. La neutralité de l’armée semblait tabler, comme le régime, sur le pourrissement et la lassitude. Un calcul totalement erroné face à l’amplitude nationale de la mobilisation qui couvre toutes les couches de la société égyptienne. La colère des Egyptiens a été amplifiée par le discours déphasé de Moubarak et par le communiqué faussement équilibré de l’armée. Les manifestations ont tourné à la désobéissance civile avec des signes clairs d’une volonté de prendre les palais présidentiels et les bâtiments officiels. Deux hélicoptères ont décollé du palais présidentiel d’Ittihadia, à Héliopolis, banlieue résidentielle du Caire, assiégé par des manifestants mis en furie par la volonté du raïs de se maintenir à la présidence jusqu’à l’expiration de son mandat, en septembre. Ce mouvement des manifestants se faisait alors que le président Moubarak avait déserté le Caire avec sa famille pour s’installer dans la station balnéaire de Charm el-Cheikh, dans le Sinaï, où l’armée peut mieux le protéger. C’était le premier pas d’un voyage sans retour. Les Américains, qui avaient cru que Moubarak allait annoncer son départ jeudi soir, ont pris acte de son déplacement à la station balnéaire égyptienne de Charm el-Cheikh et l’ont qualifié de «première étape positive». Le Conseil militaire qui regroupe les chefs de toutes les armes était en réunion permanente. Hier, en début de soirée, alors que l’Egypte est en état de désobéissance civile, la télévision annonçait un communiqué «important et urgent sous peu».

Il n’y a plus qu’une seule chose à faire. Omar Souleimane, dans une phrase concise, annonçait que Moubarak se démettait et remettait le pouvoir à l’armée. Le peuple a vaincu le pharaon entêté. En Egypte – et à Ghaza et ailleurs – c’était la joie.


La question de l’armée en Egypte

par Kharroubi Habib

Moubarak aurait quitté le pouvoir et son régime se serait effondré dès le premier vendredi de la révolte populaire en Egypte, s’ils n’avaient pas bénéficié de l’appui que l’armée leur prodigue subtilement. Il est par conséquent faux d’attribuer à cette armée une position de neutralité dans le bras de fer qui a opposé les manifestants de la place Ettahrir et autres lieux en Egypte à Moubarak et son régime.

Certes, l’armée n’est pas intervenue contre les manifestants anti-Moubarak et a même proclamé qu’elle considère légitimes leurs revendications. Mais par ailleurs, elle a laissé faire, sans réagir fermement, les nervis armés du régime qui ont tenté de déloger par la violence les manifestants de la place Ettahrir. Il a été établi que des manifestants ont été arrêtés, interrogés et torturés par des éléments de l’armée. Que le haut commandement de cette armée a couvert les manipulations et manœuvres tentées par Moubarak et le sérail du régime pour avorter la révolution du peuple.

Si l’armée n’a pas ouvertement réprimé les manifestants, ce n’est pas parce que son commandement répugne à lui donner l’ordre. C’est que tout simplement il aurait été incapable de se faire obéir par une bonne partie des troupes. Il se trouve que le gros de l’armée égyptienne et du corps de ses officiers subalternes est composés de conscrits fils de ce peuple en révolte et nourrissant la même haine que lui contre Moubarak et son régime.

Le haut commandement est lui peuplé d’officiers supérieurs attachés à la survie du système symbolisé par Moubarak parce qu’ils en sont des bénéficiaires privilégiés. L’intervention de l’armée aurait conduit à sa division et à la ruine de la confiance qu’elle a auprès du peuple égyptien, malgré le fait qu’elle soit le pilier et le bouclier du régime honni. L’accélération des évènements ces derniers jours en Egypte, la situation extrêmement grave pour le pays induite par l’entêtement de Moubarak et du sérail à préserver leur régime ébranlé et la montée en puissance irrépressible de la révolte populaire ont fait que l’armée n’a pu rester dans la position de «neutralité» qu’elle observait depuis le 25 janvier. Le moment est arrivé pour elle de se découvrir, en lâchant franchement Moubarak et sa cour. Après le départ de Moubarak, il y a cependant le risque d’une militarisation préservée du système qui se mettra en place. Autant dire alors que la révolution sera dévoyée et que l’armée gardera sa place et son rôle centraux et déterminants dans le pouvoir. Le peuple égyptien ne s’est pas soulevé pour en arriver à ça. Il l’a fait pour en finir avec le système qui, depuis 1952, régente son pays et dans lequel l’armée est l’acteur clef et l’institution disposant du droit régalien sur le sort de tout le peuple et de la distribution de ses richesses. Moubarak est parti. Mais son départ ne signifie pas la fin du problème fondamental dont souffre la nation égyptienne, qui est que l’armée depuis 1952 empêche l’instauration de la démocratie et d’un pouvoir civil auquel elle ne doit pas commander mais obéir. Un régime, même démocratique au possible après la chute de Moubarak, sera toujours sous tutelle militaire si la révolution ne va pas au terme de ses idéaux.