“L’Occident a toujours manipulé l’islam politique”

Abdelaziz Rahabi à “Liberté”

“L’Occident a toujours manipulé l’islam politique”

Par : Omar Ouali, Liberté, 17 août 2014

Dans cet entretien, l’universitaire et ex-ministre de la Communication nous donne un éclairage sur les derniers développements survenus au Moyen-Orient, à la lumière de la décision du Conseil de sécurité de désarmer les groupes terroristes de l’EI et d’al-Nosra.

Liberté : Le Conseil de sécurité a pris, vendredi, à l’unanimité, la résolution portant désarmement et dissolution immédiate de l’EI ainsi que du Front al-Nosra, branche syrienne d’al-Qaïda. Or, les djihadistes syriens sont une création de l’Occident contre le régime d’Al-Assad. Comment expliquez-vous ce changement d’attitude ? Assistons-nous à ce que l’on appelle un renversement d’alliance dans la région ?
Abdelaziz Rahabi : Il est clair qu’il s’agit d’une évolution notable car même si elle s’inscrit dans la lettre et l’esprit de la charte des Nations unies, le Conseil de sécurité s’engage dans une voie qu’il ne pourra circonscrire à l’Irak et devra tenir compte d’autres situations dans lesquelles les minorités religieuses sont menacées. Il prend, par ailleurs, acte de l’effondrement de l’autorité de l’État confessionnel irakien qu’il a grandement contribué à mettre en place. Les chiites, portés au pouvoir par les Américains, n’ont pas réussi à dépasser les clivages confessionnels, et portent, aux côtés de George Bush, une responsabilité dans l’embrasement de la région. Ce qui est paradoxal en Irak, par exemple, c’est que le parti laïque Baath du dictateur Saddam Hussein a pu garantir la coexistence entre chiites, sunnites, chrétiens et yazidis.
Par ailleurs, l’attitude des puissances occidentales sur la question religieuse n’est pas surprenante car, historiquement, elles ont toujours essayé de manipuler l’islam politique. Le colonialisme l’a fait contre le mouvement national en Algérie, les Américains l’ont fait pour déstabiliser l’ex-empire soviétique à partir du Caucase et en Afghanistan, les Israéliens l’ont fait contre Arafat.

L’Union européenne a pris la décision d’aider militairement les peshmergas kurdes. Cette décision qui suscite quelques réticences en Europe n’est-elle pas de nature à créer une nouvelle tension entre l’Europe et Ankara, sachant la sensibilité de la question kurde en Turquie ?
L’Europe n’intervient que si ses intérêts stratégiques sont directement menacés, car il ne s’agit pas, cette fois-ci, seulement de la France et de la Grande-Bretagne, qui ont des traditions impériales, mais de toute l’Europe dont l’Allemagne traditionnellement réservée sur ces questions. Elle le fait également parce que la doctrine américaine en matière d’intervention a changé, les USA ne veulent plus envoyer de troupes à l’étranger, et ils l’ont fait savoir à leurs alliés européens dès 2011 en Libye. À mon sens, rien n’a fondamentalement changé dans les rapports de l’Europe avec la Turquie à qui on a proposé, en 2009, l’Union pour la Méditerrané (UMP) pour mieux éloigner la perspective de son entrée à l’Union européenne, car l’appartenance à l’espace géographique européen ne suffit pas et ne valide pas le ticket d’entrée à un espace de valeurs socio-religieuses occidentales. Le seul représentant de ces valeurs dans la région reste Israël, et l’attitude des grands pays dans l’agression contre Gaza en est la plus récente démonstration. La Turquie est consciente des oppositions au sein de pouvoirs et sociétés occidentales, elle a adapté sa stratégie qui est plus tournée vers l’Asie, de même qu’elle est consciente qu’elle sert de plus en plus de référent pour les élites musulmanes et inspire beaucoup de sympathie dans le monde arabo-musulman.

Au-delà du cas syrien, est-ce que l’Occident n’est pas en train de se rendre compte qu’il a fait fausse route par rapport à ce qui est appelé Printemps arabe, en ce sens qu’il n’a pas donné naissance à des régimes démocratiques, mais à des milices terroristes porteuses de déstabilisation ?
Les révoltes populaires dans le monde arabo-musulman auront au moins servi à débarrasser les peuples des anachronismes qui les empêchent de progresser comme la présidence à vie et la transmission héréditaire du pouvoir. Pour le reste, cela dépend des niveaux de préparation de chaque société, les Tunisiens sont en train de réussir, et ils le doivent essentiellement à la force de leur syndicat et à la qualité de leurs élites. En réalité, ce qui a fondamentalement changé, ce sont les peuples, pas les gouvernants, ce qui a aggravé le décalage entre les deux et conforté le sentiment dans nos sociétés que le changement doit être avant tout porté par une demande interne, pacifique et consensuelle.

Mais la Libye est dans une situation pire que celle de la Syrie, en ce sens qu’il n’existe plus d’État. Une résolution comme celle prise vendredi par le Conseil de sécurité contre l’EI est-elle envisageable dans le cas libyen, compte tenu au moins du poids énergétique de ce pays ?
En Libye, les enjeux économiques sont énormes et le gaz libyen peut représenter pour l’Europe une des options de substitution au gaz russe qui s’est transformée en une redoutable arme diplomatique contre l’Europe. C’est un atout majeur, d’autant plus que l’Algérie ne peut, à court terme, dégager des quantités supplémentaires de gaz naturel. À ce titre, la stabilisation de la Libye devient une priorité pour l’Europe qui craint, par ailleurs, en raison de sa proximité géographique, un exode humain massif et redoute l’usage qui pourra être fait du stock d’armement incontrôlé qui dépasse celui de toutes les armées régulières des États du Sahel. La Libye a été soutenue par l’Union européenne et les USA pour accélérer la chute de Kadhafi et installer un régime pro-occidental, mais n’a pas été accompagnée dans son effort de stabilisation. C’est pourquoi il faut craindre un remake du scénario irakien dans les aspects liés à l’énergie et à l’armement.


Unanimité de façade contre le terrorisme

Ces islamistes de toutes les manipulations

Par : Azzeddine Bensouiah

Une fois n’est pas coutume, le Conseil de sécurité a voté, à l’unanimité, vendredi, une résolution visant à contrer les terroristes en Irak, alors que les Américains poursuivent leurs frappes contre les positions de l’État islamique.

La résolution du Conseil de sécurité réclame le désarmement et la dissolution immédiats de l’État islamique (EI) ainsi que du Front al-Nosra en Syrie et des autres formations liées à al-Qaïda.
Il s’agit de la mesure la plus concrète et la plus étendue prise à ce jour par le Conseil face à l’avancée de l’EI. Le texte est placé sous le chapitre VII de la Charte des Nations unies, ce qui permet de recourir à des sanctions, voire à la force, pour le faire appliquer mais n’autorise pas pour l’instant d’opération militaire.
Une résolution qui n’a pas manqué de réjouir l’ambassadeur de Syrie aux Nations unies pour qui cette résolution constitue une victoire des thèses de Bachar al-Assad. En revanche, même les émirats du Golfe, qui finançaient ouvertement ces mouvements terroristes sous le couvert de Printemps arabe, n’ont pas bronché et restent dans l’expectative, attendant de voir le rôle qui va leur être conféré dans la prochaine configuration qui se dessine dans la région.
Car, au-delà de cette résolution onusienne et derrière les frappes américaines actuelles, se cache une nouvelle stratégie pour toute la région.
Les terroristes qui sévissent en Irak et en Syrie, ont été formés et financés par les Occidentaux et leurs alliés du
Golfe, tout comme ce fut le cas en Afghanistan, durant les années 1980. En décidant, aujourd’hui, de s’attaquer à leur propre création, les États-Unis et leurs alliés confirment une seule chose : maintenir l’instabilité dans la région, au moment où Israël fait ce qu’il veut en Palestine et demeure la seule force militaire dans la région.
Le bourbier afghan, véritable laboratoire de formation des terroristes à l’échelle mondiale, n’aura pas suffi, et la très longue présence militaire américaine et occidentale dans le pays n’aura pas permis d’y rétablir la sécurité. Bien au contraire, elle l’a installé durablement dans l’insécurité et l’instabilité. L’Irak, depuis la première “guerre du Golfe”, en passant par la forte présence américano-occidentale dans le pays, n’a jamais retrouvé paix et stabilité et s’enfonce davantage dans le chaos.
La Libye, le Mali, l’Égypte et, à un degré moindre, la Tunisie subissent les conséquences de cette fabrique de terroristes montée par les Américains et leurs alliés et financée par le pétrole du Golfe.
Parmi ces terroristes embrigadés sous la bannière de l’État islamique en Irak et en Syrie, ou sous d’autres appellations, beaucoup viennent d’ailleurs et certains ont déjà commencé à revenir chez eux, faire parler la poudre. Tout comme en Afghanistan, les terroristes formés par Oussama Ben Laden, sous l’œil bienveillant de la CIA, et avec l’argent du Golfe qui coulait à flots, ont repris du service ailleurs et ce n’est que des années après que les Américains ont fait mine de les traquer.
Cette stratégie américaine, consistant à encourager les islamistes les plus radicaux, pour ensuite décider de les combattre, intrigue de plus en plus. Car tout indique que les Américains et leurs alliés occidentaux ont tout misé sur l’islamisme radical, financé et entretenu par certaines monarchies du Golfe, pour asseoir un état d’instabilité chronique dans la région, quitte à pactiser avec des groupes terroristes, lesquels pourraient être tentés de s’en prendre aux intérêts occidentaux à tout moment et en tout lieu.


GUERRE CONTRE LES TERRORISTES D’AL-NOSRA EN SYRIE ET DE L’EIiL EN IRAK

Le Conseil de sécurité donne son feu vert

Par : Rubrique Etranger

Le Conseil de sécurité demande à tous les États membres de prendre des mesures nationales pour endiguer le flux de combattants terroristes étrangers qui rejoignent les rangs de l’EIIL et du Front al-Nosra.

Le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté vendredi à l’unanimité une résolution qui vise à empêcher le recrutement et le financement des terroristes en Syrie et en Irak. La résolution du Conseil de sécurité réclame le désarmement et la dissolution immédiats de l’État islamique (EI), ainsi que du Front al-Nosra en Syrie et des autres formations liées à al-Qaïda.
Dans cette résolution, les membres du Conseil se disent très préoccupés par le fait qu’une partie du territoire de l’Iraq et de la Syrie est “sous le contrôle de l’État islamique d’Iraq et du Levant et du Front al-Nosra”, et que leur présence, leur idéologie extrémiste violente et leurs agissements sont préjudiciables à la stabilité de ces deux pays et de la région.
Le Conseil prie instamment tous les États de coopérer aux efforts faits pour trouver et traduire en justice les individus, groupes, entreprises et entités associés à al-Qaïda, y compris l’EIIL et le Front al-Nosra, “qui perpètrent, organisent et commanditent des actes terroristes”.
Le Conseil de sécurité demande aussi à tous les États membres de prendre des mesures nationales pour endiguer le flux de combattants terroristes étrangers qui rejoignent les rangs de l’EIIL et du Front al-Nosra.
Le Conseil de sécurité rappelle, également, qu’en vertu d’une précédente résolution adoptée cette année, tous les États doivent prévenir et réprimer le financement des actes de terrorisme et doivent veiller à ce qu’aucun fonds, autres avoirs financiers ou ressources économiques ne soient mis directement ou indirectement à la disposition de ces deux groupes extrémistes.
Dans leur résolution, les membres du Conseil constatent avec inquiétude que les gisements de pétrole et les infrastructures connexes, contrôlés notamment par l’EIIL et le Front al-Nosra, “génèrent des recettes qui permettent à ceux-ci de financer des recrutements et de renforcer leurs capacités opérationnelles en vue d’organiser et de perpétrer des attaques terroristes”. Ils condamnent tout échange commercial direct ou indirect avec ces deux groupes.
Le Conseil fait observer que l’EIIL est un groupe dissident d’al-Qaïda et rappelle que l’EIIL et le Front al-Nosra figurent sur la liste de sanctions visant al-Qaïda. Il se déclare disposé à y inscrire les individus, groupes, entreprises ou entités qui apportent leur appui à l’un ou à l’autre.
Aussi, dans la résolution, le Conseil de sécurité inscrit sur sa liste de sanctions visant al-Qaïda six individus participant ou soutenant les opérations en Iraq et en Syrie de l’État islamique d’Iraq et du Levant (EIIL) et du Front al-Nosra.
Les six individus inscrits vendredi sur cette liste sont : Aldelrahman Mouhamad Zafir al-Dabidi al-Jabani, Hajjaj Bin Fahd al-Ajmi, Abou Mohamed al-Adnani, Saïd Arif, Abdul Mohsen Abdallah Ibrahim al-Charekh et Hamid Hamad Hamid al-Ali.