Sur la route bosselée des révolutionnaires libyens

Sur la route bosselée des révolutionnaires libyens

par Jack Brown (Traduction Daïkha Dridi), Le Quotidien d’Oran, 19 avril 2011

La guerre civile libyenne permet de se rendre au moins à une évidence. Les jeunes qui roulent dans des pick-up en tirant avec leurs Kalashnikovs en l’air ne gagnent pas les batailles.

L’Armée du Peuple Libyen semble être une force enthousiaste mais remarquablement dilettante dont l’efficacité décline proportionnellement à la distance qui la sépare de Benghazi, d’où viennent la majorité de ses volontaires. La prise de conscience que l’Armée du Peuple ne va pas prendre Tripoli de sitôt semble avoir maintenant fait son chemin au sein des gouvernements occidentaux qui sont en train de la secourir avec leurs forces aériennes. Une nouvelle phase semble avoir commencé, une tentative de transformer les volontaires rebelles en une vraie armée.

Les soldats rebelles libyens, ou du moins ceux qui sont cités dans la presse, sont en train de réclamer haut et fort un armement plus lourd, mais les responsables politiques américains et britanniques pensent que des armes plus lourdes leur seraient de très peu d’utilité; ce dont ils ont besoin c’est d’entraînement à très large échelle dans les techniques de base de l’infanterie. La question est de savoir qui va fournir cet entraînement et qui le financera.

Où sont les déserteurs ?

Les rares batailles que l’Armée du Peuple a gagnées semblent l’avoir été par la chance et la puissance aérienne. Pour Reuters, le journaliste David Brunnstrom décrit les troupes rebelles en des termes cinglants : «Ils auraient plus de munitions s’ils arrêtaient de les tirer en l’air. Les décisions sont souvent prises après de houleuses disputes ou alors en suivant les instructions de celui qui crie le plus fort et, en dépit du courage de quelques-uns, la tendance est à la fuite dans la confusion la plus totale.»

Il est quelque chose qui tient du mystère sur les raisons qui font des rebelles libyens de tels amateurs : lorsque la guerre a éclaté, il y a eu des comptes rendus de désertions à large échelle d’officiers et soldats passés du côté rebelle, au moins dans l’est du pays. The Economist a rapporté, le 10 mars, qu’au moins 6 000 soldats de l’armée libyenne avaient rejoint les rebelles. Avec les bases militaires de Benghazi, Al Bayda et Tobrouk tombées entre les mains rebelles, il a semblé qu’il allait être aisé aux rebelles de former une force de frappe de taille non négligeable et raisonnablement bien équipée pour cet effort de guerre là. 6 000 hommes, de nombreux officiers et des tas de munitions : c’est là une armée instantanée. Cependant, c’est plutôt la discrétion qui semble avoir caractérisé ces 6 000 soldats et officiers dans les mouvements répétés d’avances et retraits à travers la ceinture pétrolière centrale de la Libye. La plupart de ceux qui ont interviewé des membres de l’Armée du Peuple, y compris ceux qui ont activement recherché ces déserteurs évanescents, semblent avoir eu le plus grand mal à en trouver. La raison est probablement qu’il n’y en a jamais eu autant que ce qui a été initialement annoncé. Les estimations faites par les services secrets américains et britanniques ont été ramenées à 1000 hommes ou moins, et ils sont apparemment parsemés sur les différentes unités pour y apporter de l’aguerrissement, plutôt que d’être concentrés en une seule unité, à partir de laquelle ils seraient bien plus efficaces.

Un indescriptible désordre

L’Armée du Peuple est ainsi constituée presque entièrement de volontaires inexpérimentés dont l’âge varie entre 15 et 50 ans ou plus, et qui n’ont reçu presque aucun entraînement. Plus important encore, cela explique pourquoi ils sont visiblement incapables d’accomplir les deux piliers des opérations militaires modernes, tir et manœuvre (capacité de petits groupes de soldats à coopérer en avançant vers une position ennemie), commandement et contrôle( capacité d’une unité à recevoir et suivre des instructions d’officiers supérieurs).

Les combattants de l’armée rebelle disent presque tous que ce dont ils ont besoin pour renverser Kadhafi ce sont des armements en plus grand nombre et de plus grande taille. Mais leur manque visible de connaissances de base en techniques d’infanterie suggère que de plus grosses armes ne seraient d’aucun secours ; si un groupe de cinq soldats est incapable d’ouvrir le feu et de manœuvrer tout en avançant à travers les banlieues de Ras Lanuf avec des fusils, ils ne seront pas capables de le faire avec des pièces d’artillerie non plus. De même, s’ils sont incapables de respecter la chaîne de commandement et de contrôle en marchant à pied, ils seront tout aussi incapables de le faire dans un tank.

Un leadership en conflit

Le dernier problème de l’Armée du Peuple semble résider dans le fait qu’elle ait un leadership extrêmement instable, ce qui est certainement un reflet de l’aspect informe et ambigu du gouvernement «civil» à Benghazi. Dans le courant d’une existence longue de deux mois seulement, l’armée rebelle a eu au moins trois commandants militaires ; à ce jour, il n’est pas encore clair si elle est supposée recevoir ses ordres du dernier commandant en date Khalifa Haftar ou du ministre des Affaires militaires, le bien nommé Omar Mokhtar Al Hariri (Omar Mokhtar, le Abdelkader libyen qui a mené la résistance contre les colonisateurs italiens jusqu’à ce qu’il soit pendu en 1931, devenu le symbole du gouvernement de Benghazi). Entre-temps, selon certains comptes rendus, le nouveau commandant Haftar est toujours en pleine lutte pour le contrôle contre l’homme qu’il est supposé avoir remplacé, Abdelfattah Younis. Ce dernier, qui était ministre de l’Intérieur de Kadhafi jusqu’au 22 février, n’a jamais réussi à gagner la confiance des responsables rebelles, ce qui explique pourquoi ils ont essayé de le remplacer par Haftar. Mais l’ex-ministre de l’Intérieur, qui supposément aurait ramené à la cause rebelle des centaines de troupes bien entraînées, refuse apparemment de se soumettre à l’autorité de Haftar.

Le colonel Haftar et la CIA

Haftar a, de son côté, un passé plutôt intéressant ; sa désignation montre clairement l’intense désir des responsables de Benghazi de se faire bien voir de Washington. Cet homme était un colonel très en vue de l’armée libyenne jusqu’à l’aventure malheureuse de Kadhafi au Tchad dans les années 80, pendant laquelle Haftar était l’un de ses plus importants commandants militaires. Lorsque l’effort libyen au Tchad s’est effondré, Haftar s’est enfui aux Etats-Unis, où il aurait établi des liens étroits avec la CIA et a commencé à diriger une armée d’insurgés anti-Kadhafi financée par les Américains. Les proches liens de Haftar avec la CIA ont clairement survécu au bref rapprochement avec Kadhafi ; avant d’arriver à Benghazi en mars pour prendre le commandement de l’Armée du Peuple, il rencontra longuement des officiels américains appartenant aux cercles de la diplomatie et des services secrets. C’est ainsi que Haftar est arrivé à Benghazi avec un pédigrée idéal pour un mouvement rebelle qui tente de se lier aussi étroitement que possible à Washington ; il semble être idéalement positionné pour puiser dans les fonds américains destinés aux opérations secrètes. Le président Obama a récemment signé un ordre secret autorisant de tels financements pour soutenir les rebelles. Si Haftar réussit à établir un contrôle incontesté sur l’armée rebelle et la réorganise sous le commandement d’officiers fiables, la difficile tâche de l’entraînement des volontaires en hommes d’infanterie commencera bientôt.

Le Secrétaire à la Défense américain, Robert Gates a déclaré aux congressmen qui l’ont questionné sur la Libye que l’armée rebelle avait besoin d’être entraînée et organisée mais que «beaucoup d’autres pays peuvent faire cela». Le commandant militaire américain sur le théâtre libyen a ensuite affirmé à ce comité qu’un gouvernement arabe qu’il n’a pas nommé – probablement l’Egypte – était déjà engagé dans le processus d’érection de camps d’entraînement des troupes libyennes. Des officiels britanniques seraient en train d’essayer de faire financer l’entraînement d’infanterie par des pays du Golfe, à travers une combinaison de sociétés privées et d’instructeurs militaires arabes.

La dernière campagne de «bombardement humanitaire» de l’Amérique, au Kosovo – dont on devrait se souvenir qu’elle a résulté dans l’épuration ethnique des Serbes et l’installation d’une mafia d’Etat kleptocratique à Pristina – a réussi dans ses objectifs militaires parce qu’il y avait sur le terrain une armée rebelle expérimentée et assez disciplinée, prête à prendre et contrôler le territoire une fois le travail de dégagement accompli par la puissance aérienne. Un scénario similaire en Afghanistan a débouché sur la rapide défaite des Talibans. Sans une vraie armée rebelle sur le terrain en Libye, il n’est pas étonnant que Kadhafi ne se soit pas encore évaporé. Mais, comme nous le rappellent les exemples du Kosovo et de l’Afghanistan, une fois que Kadhafi sera mis dehors par une armée rebelle enfin constituée, il ne devrait pas être étonnant si le résultat humanitaire tournait au mirage et que toutes les morts et destructions l’aient été, en fait, pour très peu.