Libye : Obama joue et gagne: La révolution est belle. Même si les acteurs les plus efficaces ne sont pas les plus visibles

Libye : Obama joue et gagne: La révolution est belle. Même si les acteurs les plus efficaces ne sont pas les plus visibles

par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 7 septembre 2011

Les images sont superbes. Des hommes, jeunes et beaux, enthousiastes et déterminés, portant jean et kalachnikov, le front ceint de bandeaux avec le label «révolutionnaire», sont entrés dans Tripoli, où ils ont réussi à renverser le régime de Mouammar Kadhafi. Ces rebelles formant une armée d’amateurs ont battu les sinistres «kataeb el-kadhafi», les compagnies de mercenaires et de soldats sans foi ni loi obéissant aveuglément au dictateur libyen.

C’est le bien qui a vaincu le mal. C’est l’avenir, la liberté, l’espoir, qui sont venus à bout du passé, de l’archaïsme, d’une pensée démodée et d’un régime détesté. Le dirigeant libyen avait beau entassé les armes depuis des décennies, il n’a rien pu faire face à une révolte née des entrailles du peuple. Et que peuvent les armes face au déferlement de ces jeunes poussés par un formidable élan de liberté ?

Et quand ces jeunes révolutionnaires et leur Conseil National de Transition parlent d’institutions, de Droits de l’Homme et de libertés, Kadhafi brandit son affreux livre vert et sa repoussante jamahirya. A la soif de liberté des opposants, il répond par une menace de les massacrer et de nettoyer Tripoli «zenga zenga», rue par rue.

Ce n’est même plus de la politique, c’est de la caricature. Le bon face au méchant, le bien absolu face au mal absolu. Et l’affrontement ne pouvait déboucher que sur une seule issue, le triomphe de la vie sur la mort. Comme dans un bon film américain : la révolution libyenne s’est effectivement déroulée comme un film hollywoodien, avec ses moments dramatiques, son suspens, ses intrigues et ses intrigants, ses personnages principaux et ses seconds rôles, avant l’inévitable dénouement dans un formidable happy-end.

C’est le côté jardin de la révolution libyenne. Car le côté cour, lui, révèle des facettes très différentes, dont la plus importante est la nouvelle stratégie américaine. Car derrière l’image de rebelles déterminés, se cache en fait le redoutable appareil militaire américain, qui a permis d’écraser l’armée libyenne. La mobilisation du dispositif de l’OTAN, la participation de la France, avec un Nicolas Sarkozy qui adore parader quand on lui donne le beau rôle, et des rebelles très médiatisés, ont largement permis de cacher le rôle central de l’armée américaine dans la chute de Kadhafi. Seuls quelques rares analystes y ont fait allusion, en soulignant le rôle décisif de l’appui américain, et la place prépondérante jouée par le dispositif militaire des Etats-Unis, occultant l’armée de «pieds nickelés» que constituaient, au départ, les rebelles. Ce changement d’attitude de la part des Américains tranche nettement avec les expériences du passé, où les troupes débarquaient, comme en Irak ou en Afghanistan, pour se retrouver face à une résistance impossible à vaincre. On se rendait alors compte que la puissance de feu du B52 et la capacité de destruction du char Abrams ne pouvaient construire une démocratie, ce qui oblige les Etats-Unis, une décennie plus tard, à envisager de se retirer, sous une forme ou une autre, en laissant une situation très instable à Baghdad comme à Kaboul.

C’était l’époque Bush, quand les Etats-Unis bombardaient d’abord, avant de se fixer un objectif et d’essayer de savoir qui était la victime. L’Amérique a tourné la page, reléguant au fond du placard ses symboles les plus connus, comme Dick Cheney et Donald Rumsfeld.

Le choc frontal est donc abandonné, au profit d’une nouvelle démarche qui, pour être plus subtile, n’en est pas moins redoutable d’efficacité. Expérimentée depuis l’avènement de Barak Obama, elle s’appuie sur trois facteurs, dont l’exploitation s’avère aussi efficace que rentable.

Pour que cette démarche soit mise en branle, il faut d’abord l’existence d’une rébellion interne dans un pays arabe. Celle-ci est le point de départ de l’opération. Peu importe son importance, son envergure et son implantation. Il suffit qu’elle soit visible, et médiatiquement exploitable.

A partir de là, est engagée une intervention américaine, qui se fait dans la plus grande discrétion, second facteur de succès. Les Etats-Unis savent que la rue arabe leur est, à tort ou à raison, hostile. Ce qui vient de l’Amérique est suspect. L’intervention se fait donc en douceur, en mettant en avant d’autres acteurs, Français, Anglais, ou même arabes, comme le Qatar. Mais dans les milieux spécialisés, personne n’est dupe. Tout le monde sait que le poids du dispositif militaire américain a été déterminant en Libye, et qu’en Tunisie et en Egypte, le dénouement a été décidé en concertation avec les Américains, si ce n’est à leur instigation.

Ces faits sont noyés par une puissante campagne menée par les médias arabes eux-mêmes. Et c’est peut-être le principal succès de la nouvelle démarche occidentale : le plan communication accompagnant ces grandes opérations n’est pas mené par des médias occidentaux, considérés comme suspects par l’opinion arabe, mais par les médias arabes eux-mêmes, Al-Jazeera en tête. Le rôle central d’Al-Jazeera dans ce dispositif est d’ailleurs devenu si caricatural que les journalistes de la chaîne sont à leur tour pris d’un curieux syndrome : ils ont l’impression d’être des acteurs centraux de la révolution. Mais même s’ils contribuent à débarrasser nombre de pays arabes de régimes absurdes, ils ne jouent qu’un rôle secondaire dans une partition dont les vrais bénéficiaires restent discrets. En premier lieu les Etats-Unis, qui réussissent à se débarrasser de régimes indésirables sans tirer un seul coup de feu.