Donatella Rovera (AI) de retour de Libye: Nous n’avons trouvé aucune preuve qui viserait à asseoir la thèse d’un grand nombre de « mercenaires » étrangers

Donatella Rovera (AI) de retour de Libye: Nous n’avons trouvé aucune preuve qui viserait à asseoir la thèse d’un grand nombre de « mercenaires » étrangers

Algeria-Watch, 26 juillet 2011
Interview avec Donatella Rovera, Senior Crisis Response Adviser, Amnesty International

1. Vous êtes arrivée en Libye peu aprés le déclenchement des violences et y êtes restée trois mois. Malheureusement vous n’avez pas obtenu l’autorisation de vous rendre dans les régions contrôlées par les autorités libyennes. Avez vous pu reconstituer les faits qui semblent avoir commencé à Al-Baydha dès le 15 février si je ne me trompe?

Des manifestations étaient prévues pour le 17 février mais ont commencé déjà le 15 à Benghazi après l’arrestation par les autorités libyennes de personnes connues, comme Fathi Terbil, avocat des familles des victimes du massacre à la prison d’Abou Slim en juin 1996 où 1200 détenus ont été exécutés. Les manifestations d’Al-Bayda ont commencé le 16 février en partie en réaction à l’arrestation de ces militants. Les premiers morts à Al-Bayda ont eu lieu le 16 février. Deux manifestants sans armes ont été abattus ce jour-là. Des dizaines de personnes ont été tuées par les forces du colonel Kadhafi les jours qui ont suivi à Al-Bayda et à Benghazi. Les 18 et 19 février les manifestants ont commencé à prendre les armes et des affrontements armés ont éclaté.

2. On a dit que l’armée libyenne avait bombardé les manifestations qui se sont déroulées à partir du 17 février avec des avions. C’est la raison pour laquelle l’opposition a demandé à l’ONU la mise en place d’une no fly zone. Avez vous pu confirmer cela sur place? Il a été question de bombardements à Tripoli à cette même période. Même si vous n’avez pu vous y rendre, avez vous pu accéder à des informations à ce sujet?

Nous n’avons aucune information concernant les exécutions de manifestants par des frappes aériennes dans l’est de la Libye le 17 février ou les jours qui ont suivi. Nous n’avons pas été autorisés à nous rendre dans les zones contrôlées par les forces du colonel Kadhafi. Aussi, nous n’avons pas pu vérifier les informations qui rapportaient des incidents dans ces régions. Quant aux demandes et aux discussions concernant l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne, elles sont venues plus tard, avec l’adoption et la mise en application de la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU autorisant la zone d’exclusion aérienne. Les forces du colonel Kadhafi qui avaient alors repris Ajdabiya et étaient en route vers Benghazi ont lancé des attaques sur des quartiers résidentiels. La majorité de la population d’Ajdabiya, estimée à plus de 100 000 personnes, a alors été contrainte de fuir la ville et d’abandonner ses maisons.

3. Combien de victimes avez vous pu établir entre le début de la répression et le contrôle de la partie est du pays par l’opposition quelques jours plus tard?

Plus de 170 personnes ont été tuées en l’espace de ces quelques jours dans l’est de la Libye, entre Tobruk et Ajdabya. Une grande partie étaient des manifestants non armés ; d’autres ont été tués dans des affrontements armés au cours des 2 ou 3 derniers jours.

4. A partir de quand peut on parler d’un conflit armé entre deux parties et comment l’opposition qui avait au départ manifesté pacifiquement a-t-elle pu se procurer des armes?

Fin février/début mars, la situation pouvait être définie comme un conflit armé non international du moment où l’opposition contrôlait des parties du territoire et était engagée dans des confrontations armées avec les forces du colonel Kadhafi. L’opposition s’est procurée des armes et des munitions dans des casernes militaires et des dépôts de munitions dans l’est de la Libye qui ont été évacués par les forces du colonel Kadhafi. On peut parler de conflit armé international, opposant les forces du colonel Kadhafi aux forces de l’OTAN, à partir du 19 mars, lorsque les forces étrangères ont mené les premières frappes aériennes.

5. Il est souvent question de la présence de mercenaires dans les rangs des troupes de Kadhafi, en particulier il a été question de ressortissants algériens (certains ont même évoqué le nombre de 2000 à 3000). Avez vous pu rassembler des informations plus précises à ce sujet?

Dans l’est de la Libye et à Misrata où nous avons pu enquêter directement sur le terrain, nous n’avons trouvé aucune preuve qui viserait à asseoir la thèse d’un grand nombre de « mercenaires » étrangers. Il se peut qu’il y ait eu des cas individuels, mais ça s’arrête là. La plupart des étrangers – la majorité étant des citoyens de pays de l’Afrique subsaharienne – qui étaient soupçonnés d’être des « mercenaires » ont été détenus puis libérés une fois établi qu’ils n’avaient pas participé au conflit. J’ai juste rencontré un Algérien qui était détenu à Benghazi. Il travaillait à Misrata. Nous avons vérifié ses dires auprès de son employeur à Misrata. Il a fini par être libéré.

6. Les opposants ont ils placé en détention des soldats de l’armée libyenne et des hommes suspectés d’être des mercenaires? Avez vous pu les visiter et comment sont ils traités? La Croix rouge est elle de nouveau présente sur place?

Il y a en gros trois catégories de personnes détenues par les forces de l’opposition dans l’est de la Libye et à Misrata : les étrangers soupçonnés d’être des « mercenaires » (la plupart d’entre eux ont été libérés, 9 étaient toujours détenus fin mai, quand j’ai quitté la Libye), des soldats libyens des forces du colonel Kadhafi qui ont été capturés sur les lignes de front et les personnes soupçonnées de collaborer avec les forces du colonel Kadhafi, notamment des anciens membres des forces de sécurité, en particulier de l’agence de la sécurité intérieure. Dans la plupart des cas, ils sont généralement bien traités une fois arrivés dans les centres de détention ; néanmoins, beaucoup ont été battus au moment où ils ont été capturés ou immédiatement après leur arrestation. Certains ont été torturés, d’autres tués après avoir été enlevés. Pour plus d’informations voir : http://livewire.amnesty.org/2011/05/13/revenge-killings-and-reckless-firing-in-opposition-held-eastern-libya/

Amnesty International (et d’autres organisations des droits de l’homme) ont rendu visite à des détenus depuis mars dernier à Benghazi et à Misrata et ont pu leur parler en privé sans la présence des gardiens. Le Comité international de la Croix-rouge (CICR) a aussi rendu visite à des détenus dans ces villes et dans d’autres regions contrôlées par l’opposition depuis le mois de mars. Récemment, elles ont pu visiter des prisonniers détenus dans des regions contrôlées par les forces du colonel Qadafi .Voir: http://livewire.amnesty.org/2011/05/13/revenge-killings-and-reckless-firing-in-opposition-held-eastern-libya/

7. Vous avez passé un bon moment à Misrata lors des combats sanglants entre les deux parties avant que les troupes de Kadhafi ne se retirent. Vous évoquez l’utilisation de bombes à fragmentation par le régime libyen. D’autres sources disent qu’elles ont été larguées par l’OTAN. Comment avez vous la certitude que ces bombes ont été utilisées par les forces de Kadhafi?

J’ai vu de mes propres yeux des bombes à sous-munition utilisées par les forces de Kadhafi dans les zones résidentielles du centre de Misrata mi-avril. Voir le rapport d’AI : http://livewire.amnesty.org/2011/04/18/misratah-the-spiralling-human-cost-in-a-city-under-fire/

Et en particulier les pages 17 et 18 de ce rapport http://livewire.amnesty.org/2011/04/18/misratah-the-spiralling-human-cost-in-a-city-under-fire/

Les bombes à sous-munition utilisées sont des mortiers MAT-120 qui sont tirés depuis le sol et non largués par des avions. Ces projectiles ont été conçus et fabriqués par la société espagnole Instalaza et le gouvernement espagnol a confirmé les avoir vendus au gouvernement libyen en 2008 avant que l’Espagne ne déclare un moratoire sur la production, l’utilisation et le transfert des bombes à sous-munitions en juin 2008 (l’Espagne a signé la Convention sur les armes à sous-munitions en décembre 2008). Les forces du colonel Kadhafi ont aussi utilisé des mines antipersonnel dont l’usage est interdit en vertu du droit international.

8. Qu’avez vous observé par rapport aux travailleurs migrants en particulier subsahariens, sont ils encore nombreux, dans quelle situation sont ils maintenant?

La plupart des travailleurs étrangers ont quitté la Libye, en partie parce qu’à cause du conflit beaucoup de commerces ont fermé et qu’ils ont perdu leur emploi. Beaucoup de travailleurs et de migrants des pays de l’Afrique subsaharienne en particulier sont partis en raison des rumeurs qui circulaient sur les « mercenaires » africains supposés combattre aux côtés des forces du colonel Kadhafi. Ces travailleurs et migrants ont quitté le pays de peur d’être attaqués ou tués.

9. Avez vous pu constater quelles mesures sont prises par l’opposition pour éviter des abus et violations de droits de l’homme? Les institutions ont elles repris leurs activités à Benghazi, en particulier la justice?

Le système judiciaire ne fonctionne pas actuellement dans les zones contrôlées par les forces de l’opposition. Le Conseil national de transition (CNT), autorité politique de transition dirigée par l’opposition, n’exerce pas un contrôle total sur ses combattants. Si le Conseil condamne les abus, il ne semble pas, jusqu’à présent, être en mesure ou avoir la volonté de les arrêter ou d’empêcher qu’ils soient commis. Autant les forces de l’opposition que les forces du colonel Kadhafi continuent de commettre des violations des droits de l’homme.