Guerre larvée autour du partage du gâteau libyen

Contrats de reconstruction et exploitation pétrolière

Guerre larvée autour du partage du gâteau libyen

El Watan, 3 septembre 2011

Une soixantaine de pays ont participé jeudi à Paris à la conférence des «Amis de la Libye» pour aider le pays, selon le propos des organisateurs, à passer le cap de l’après-Gueddafi et assurer la transition démocratique.

Les participants ont ainsi décidé du dégel de 15 milliards de dollars d’avoirs libyens estimés globalement entre 50 et 70 milliards de dollars, lesquelles seront destinés à la reconstruction de la nouvelle Libye. Les sommes libérées viendront ainsi s’ajouter aux enveloppes de 1,5 milliard de dollars chacune débloquée antérieurement par les gouvernements américain, français et britannique. L’Union européenne a également indiqué qu’elle levait ses sanctions à l’encontre de 28 entités économiques libyennes dans l’objectif de «contribuer à la remise en fonctionnement de l’économie».

Des professions de foi qui cachent toutefois mal les tiraillements au sein même de l’Alliance autour du partage du gâteau libyen. Le couple franco-britannique, qui s’est fortement engagé dans le soutien aux rebelles libyens, veut tirer les dividendes de son opération militaire. D’ailleurs, le numéro un du CNT, Moustapha Abdeljalil, a maintes fois répété que les États seraient récompensés «en fonction du soutien» apporté aux insurgés.

La France de Nicolas Sarkozy est déjà sur les starting-blocks et vient de conclure deux premiers contrats d’achat de 60 000 tonnes de blé chacun par le CNT libyen. Contrats financés par les avoirs débloqués, à hauteur de 22 millions de dollars, chacun. Aussi, une délégation d’une dizaine d’industriels français doit se rendre en Libye à la mi-septembre, pour anticiper sur une guerre économique relativement forte, selon les propos mêmes du président de la Chambre de commerce franco-libyenne. Avant le conflit, la Libye importait 90% de ses besoins en produits alimentaires et en équipements.

Aujourd’hui, les besoins semblent immenses, d’autant que l’économie libyenne tourne au ralenti. Selon les données du Fonds monétaire international, le PIB a reculé au cours des 8 derniers mois de 19%. Dans ce sens, le CNT va s’occuper en premier lieu du secteur pétrolier, lequel représentait avant l’insurrection 55% du PIB et 85% des exportations libyennes. Même si certains se hasardent à prédire un retour rapide des exportations de pétrole libyen, les analystes du cabinet américain Wood Mackenzie estiment qu’il faudra un minimum de 3 années pour voir la production pétrolière libyenne retrouver ses niveaux d’avant le conflit.

Les gagnants et les perdants

Le pétrole libyen et les réserves de brut estimées à 46,4 milliards de barils en 2011 demeurent, cependant, au centre de guerres larvées entre les Français, les Britanniques, les Qataris et les Emiratis d’un côté, et de l’autre le partenaire commercial traditionnel de la Libye, l’Italie. Ainsi, un fac-similé d’une lettre du CNT datée du 3 avril dernier et publié par le quotidien français Libération crée la polémique. Celle-ci évoque «un accord sur le pétrole passé avec la France en échange de la reconnaissance de notre conseil (…) attribuant 35% du total du pétrole brut aux Français». Le ministre français des Affaires étrangères, qui a indiqué ne pas avoir «eu connaissance de cette lettre (…), d’accord formel», a toutefois précisé qu’il lui «paraît assez logique et assez juste [que] pour la reconstruction de la Libye, le

Conseil de Transition s’adresse de manière préférentielle à ceux qui l’ont soutenu».Aussi, le Qatar, les Emirats arabes unis et la Grande-Bretagne se placent en bonne position afin de profiter de la manne de la nouvelle Libye. Le Qatar a, d’ailleurs, obtenu dès mars 2011 un accord de commercialisation pour la distribution du pétrole produit dans les zones contrôlées par l’opposition à Mouammar El Gueddafi.

Face à cette offensive, les Italiens tentent de préserver leur chasse gardée. Rome était en effet, avant le conflit, le principal partenaire commercial de Tripoli, en particulier, son premier fournisseur avec 21% des importations libyennes étiquetées «made in Italy». Aussi, l’Italie exploite le sous-sol libyen avec la production de 108 000 barils/jour. L’ENI dispose de contrats de production pétrolière courant jusqu’en 2042. Pour maintenir ses positions, la major pétrolière a envoyé dès le 22 août 2011 ses experts à l’est du pays pour constater les dégâts sur ses installations et préparer leur redémarrage. Par ailleurs, le directeur général du groupe ENI, Paolo Scaroni, a affirmé mercredi 24 août qu’il avait maintenu des contacts quasi quotidiens avec le CNT depuis avril. Il est vrai aussi que l’enjeu est de taille vu que le CNT qui a affirmé que les contrats signés par Mouammar El Gueddafi seraient respectés pendant la période de transition, a également précisé que les pays qui ne l’avaient pas soutenu risquaient de perdre des contrats. Ce qui risque de remettre en cause les investissements de la Chine, la Russie, et même de l’Algérie.

Dès mars dernier, la Russie, qui est présente sur le marché libyen du pétrole, de l’armement et du rail a commencé à évaluer ses pertes. Ainsi, Rosoboronexport, l’entreprise publique d’armements, évaluait par exemple à quatre milliards de dollars le manque à gagner entraîné par l’embargo décrété fin février par l’ONU sur la vente d’armes à la Libye. Aram Shegunts, directeur général du Conseil des affaires Russie-Libye, a également indiqué que les firmes russes «ne vont pas être autorisées à travailler dans la nouvelle Libye».
Côté algérien, l’avenir des contrats signés par Sonatrach est en péril. Il s’agit plus particulièrement d’un contrat de partenariat avec la société pétrolière NOC remporté en 2005 dans lequel elle a investi 750 millions de dollars.

Melissa Roumadi