Les enjeux pétroliers dans la Libye post-Kadhafi décryptés par Hocine Malti

Les enjeux pétroliers dans la Libye post-Kadhafi décryptés par Hocine Malti:

Sonatrach risque, au plus, «des obstacles et des tracasseries bureaucratiques»

par Said Mekki, Le Quotidien d’Oran, 6 septembre 2011

Hocine Malti, un des fondateurs de Sonatrach et l’auteur d’une « Histoire secrète du pétrole algérien » a travaillé en Libye entre 1977 et 1982 pour la Compagnie arabe des services pétroliers. Il donne, ici, son décryptage de l’évolution de la situation en Libye et sur la course au butin pétrolier. Il explique pourquoi au plan légal les intérêts de Sonatrach qui active à travers la SIPEX dans deux blocs d’exploration dans le bassin de Ghadames ne sont pas attaquables. Mais que cela n’exclut pas que les nouveaux dirigeants de la Libye lui crée des entraves et des tracasseries bureaucratiques. Il explique également pourquoi le CNT ne pourra mettre à la disposition de sociétés françaises « une production qui ne lui appartient pas ».

Maghreb Emergent- Quotidien d’Oran : Que vous inspire la situation en Libye, un pays que vous connaissez bien pour y avoir vécu et travaillé ?

Hocine Malti : Oui, effectivement j’ai travaillé et vécu à Tripoli de 1977 à 1982 pour la Compagnie Arabe des Services Pétroliers créée par les dix pays membres de l’OPAEP. Je garde le souvenir d’un peuple très ressemblant aux Algériens, généreux, hospitalier et parfois un peu brusque. Déjà à l’époque Kadhafi n’était pas très aimé, il passait déjà pour une sorte de cas pathologique. Mais il faut dire que les gens reconnaissaient qu’il avait amélioré un tant soit peu les conditions de vie en distribuant des miettes de la rente. J’ai assisté, ébahi, à la création de la Jamahiriya annoncée au cours du premier trimestre 1977, par celui qui allait en devenir son guide. C’était une scène assez surréaliste, où le colonel face à un auditoire convoqué pour la circonstance, expliquait l’histoire de la démocratie depuis l’agora athénienne jusqu’à son parachèvement ultime : la Jamahiriya Libyenne. Au delà du folklore et des foucades de son chef, le régime Kadhafi était autocratique et liberticide.

Que pensez-vous de la situation actuelle ?

Il est tout à fait regrettable que l’on soit contraint de recourir à l’OTAN pour voir un peuple arabe se libérer de la tyrannie. Il faut bien dire que le régime Kadhafi n’aurait eu aucun scrupule à noyer dans le sang toute tentative de rébellion : le peuple libyen n’aurait pas pu se débarrasser de ce régime sans cet appui extérieur. On peut néanmoins se poser la question sur cette intervention très tardive des occidentaux : ils connaissaient Kadhafi depuis très longtemps et nul n’ignorait ses capacités de nuisance. On aurait pu depuis longtemps s’en débarrasser à moindres frais. Je déplore au passage que notre pays ne se soit pas impliqué pour porter assistance au peuple libyen comme cela avait été fait pour le peuple sahraoui. Certes si l’Otan est aujourd’hui en Libye, on le doit fondamentalement à la politique de Kadhafi. Mais aussi à l’inaptitude des pays arabes de la région, en premier lieu, hélas, l’Algérie, à venir en aide au peuple libyen pour mettre un terme à la dérive sanglante du régime de Kadhafi. Ceci étant, tout se jouera avec l’installation du nouveau pouvoir dont on ne perçoit pas très nettement les contours aujourd’hui. Le CNT est un amalgame de transfuges du régime qu’ils ont servi cyniquement et on peut valablement s’interroger sur la validité de leur engagement patriotique. Beaucoup sont connus pour appartenir au premier cercle du système de corruption Kadhafien et sont notoirement connectés avec des officines étrangères. La prudence est donc le maître-mot et tout dépendra de la capacité des élites libyennes à imposer un point de vue national.

Il a été question de remercier certains pays, la France notamment, en les gratifiant de pourcentage plus ou moins significatif de la production pétrolière.

Effectivement un quotidien français a diffusé l’information selon laquelle le CNT, pour remercier Paris, se serait engagé par écrit à confier 35% de la production du pays à des compagnies pétrolières françaises. Or, le pétrole libyen est exploité majoritairement par des compagnies internationales, notamment américaines. La compagnie publique libyenne NOC, National Oil Company, ne contrôle qu’une faible partie de la production nationale : on voit mal comment le CNT pourrait mettre à la disposition de sociétés françaises une production qui ne lui appartient pas pour l’essentiel. D’autant que la NOC est obligée par des contrats vis-à-vis de ses clients : elle ne peut impunément revenir sur ses engagements sans avoir à payer un prix très lourd. On se demande donc qui a intérêt à faire circuler de telles informations et quel est le but recherché. S’agit-il de manœuvres politiciennes à la veille d’élections capitales en France, s’agit-il de rappeler à qui le CNT doit son existence ?

Les intérêts de Sonatrach en Libye sont ils menacés ?

Je ne crois pas à priori. La présence de Sonatrach en Libye est le résultat d’un contrat entre l’Etat libyen et la compagnie algérienne. Si les nouvelles autorités libyennes déchirent ce contrat ce sera un très mauvais signal pour la communauté pétrolière internationale. Tout investisseur en Libye pourrait subir le même sort. Si elles souhaitent «punir» l’Algérie, les autorités libyennes, ne pouvant revenir sur des engagements contractuels, peuvent cependant multiplier les obstacles et tracasseries bureaucratiques.

Les Occidentaux devront être «remerciés» d’une manière ou d’une autre

Le ministre français des Affaires étrangères a lui-même déclaré en substance qu’il serait naturel que les alliés du CNT soient récompensés d’une manière ou d’une autre. A mon avis cette «récompense» pourrait prendre la forme de contrats de réalisation de projets de reconstruction, de prestations de services… qui pourraient être attribués à des sociétés françaises. Total pourrait être favorisé pour l’attribution de nouveaux contrats de recherche…Les possibilités de renvoi d’ascenseur sont nombreuses compte tenu des besoins de l’économie libyenne et de ses capacités financières.