L’Algérie face au défi de l’hégémonisme de l’Arabie saoudite

L’Algérie face au défi de l’hégémonisme de l’Arabie saoudite

Fayçal Métaoui, TSA, 05 Mai 2018

La Ligue arabe, l’Organisation de la coopération islamique (OCI) et le Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont apporté leur soutien au Maroc après sa décision de rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran (pour la deuxième fois en dix ans).
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Mahmoud Afifi, porte-parole du secrétaire général de la Ligue arabe Ahmed Abu El Gheith, a rappelé la position du dernier sommet arabe de Dharan (Arabie Saoudite) sur l’Iran, accusé de « s’ingérer dans les affaires intérieures des pays arabes ».

M. Afifi a soutenu que la position arabe sur cette question est « solide » suggérant l’existence d’un certain consensus sur le dossier, ce qui n’est pas réellement le cas.

En fait, le sommet de Dharan était presque exclusivement « orienté » vers cet objectif stratégique voulu par Riyad, à savoir, créer « un front arabe » offensif et actif contre l’Iran (l’Arabie Saoudite a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran en janvier 2016).

La question du transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv vers Jérusalem, évoquée lors du sommet, n’était qu’un paravent. L’Arabie saoudite, qui veut désormais s’imposer comme leader du monde arabe et des musulmans sunnites, cherche à « uniformiser » l’hostilité contre l’Iran chiite, coupable de « semer le trouble » dans la région arabe et de « soutenir le terrorisme ».

Riyad, soutenu par Abu Dhabi, Manama et, à un degré moindre par Le Caire, a adopté une stratégie graduelle pour amener « tout le monde à son palais ».

Alliance « sunnite » contre le terrorisme

D’abord, il a créé une « Alliance sunnite » pour combattre le terrorisme, sorte de « contre poids » opérationnel contre la présence iranienne, militaire ou politique, au Moyen Orient (Liban, Syrie et Irak).

L’Alliance se veut également « un gage » de bonne volonté de l’Arabie Saoudite pour lutter « réellement » contre le terrorisme après l’épisode du 11 septembre 2001.

Des familles américaines des victimes des attentats de septembre 2001 ont déposé plainte contre l’Arabie saoudite en mars 2017 pour « financement du terrorisme » et « soutien à Al Qaida ».

Elles se sont appuyées sur la loi Jasta (Justice against sponsors of terrorism act) de 2016. Le dossier est toujours ouvert et apparaît comme une épée de Damoclès sur la tête du Royaume saoudien.

Des démarches sont entreprises actuellement aux États-Unis pour engager des poursuites pénales contre l’Iran, pour la même raison. Pendant dix sept ans, la justice américaine n’a entamé aucune action contre des pays étrangers autour des attentats de New York. Réagit-elle pour des calculs géostratégiques? Possible. Le choix du temps n’est pas le fruit du hasard.

Offensive militaire au Yémen, crise avec le Qatar

Riyad a ensuite déclenché une offensive militaire au Yémen pour pourchasser les milices Houthis, accusées d’être proches de l’Iran, ensuite il a ouvert un front avec le Qatar, puissance énergétique, médiatique et diplomatique rivale, soupçonnée d’entretenir des liens « normaux » avec le voisin iranien.

La tension avec Doha a baissé mais la crise dans la région du Golfe est toujours présente et risque de s’aggraver d’une manière inattendue. La phase quatre de cette stratégie, à long terme, a été de classer le Hezbollah libanais, considéré comme “un agent” de l’Iran, comme « une organisation terroriste ».

La Ligue arabe a suivi mécaniquement la position saoudienne en black listant le mouvement de Hassan Nasrallah, malgré les réserves du Liban. « Ce parti terroriste ne conduit pas seulement des opérations à l’intérieur des frontières du pays, mais il traverse toutes les frontières de nos nations. C’est une menace pour la sécurité nationale arabe », a estimé Khaled Ben Ahmad Al Khalifa, ministre des Affaires étrangères du Bahreïn. Quelques mois après ces déclarations, mardi 1er mai, le Maroc accuse le Hezbollah de fournir des armes au Polisario et annonce la rupture de ses relations diplomatiques avec l’Iran. Deux jours après, le Roi d’Arabie saoudite a téléphoné à Mohamed VI, pour lui apporter le soutien de son pays.

La phase cinq est l’engagement de réformes « révolutionnaires » à l’intérieur de l’Arabie saoudite pour détruire l’image d’un pays fermé et conservateur. Une image qui ne doit, par conséquent, coller qu’à l’Iran, « exportateur de déstabilisation » dans le Moyen-Orient.

L’ouverture contrôlée, souhaitée et soutenue par les États-Unis, aidera Riyad à parler à haute voix dans une région arabe où la démocratie lorsqu’elle existe n’est que de façade, après l’échec partiel des révoltes de 2011, la Tunisie mise à part.

Renforcé donc par un allié stratégique qui est Washington, le plus grand exportateur de pétrole au monde engage la phase 6 de sa stratégie, sans doute la plus sensible, celle d’amener toutes les organisations multilatérales arabes et islamiques à s’aligner sur les choix politiques saoudiens.

D’où la position commune et rapide d’appui à la démarche du Maroc contre l’Iran. Une démarche qui arrange également les États-Unis, en route vers la remise en cause de l’accord nucléaire avec l’Iran de 2015. Washington veut créer un climat favorable au Moyen Orient pour justifier la sortie de cet accord après avoir fermé soigneusement « la porte du feu » avec la Corée du Nord.

Que devient l’Algérie dans ce mouvement accéléré de plaques?

L’Algérie est presque dans une situation d’isolement puisque le soutien à la décision du Maroc de rompre avec l’Iran des organisations telles que la Ligue arabe et l’OCI lui est clairement défavorable.

Premièrement, parce que Rabat a porté une accusation contre Alger suscitant la colère des autorités algériennes . Et deuxièmement, parce que l’Algérie entretien des relations continues et régulières avec Téhéran.

Dans la région arabe, l’Algérie, la Syrie, l’Irak, le Liban, le Qatar et Oman sont les seuls pays à avoir des rapports non conflictuels avec l’Iran. Le Qatar est en crise ouverte avec L’Arabie Saoudite. Le Liban est soumis à une forte pression (l’affaire Saâd Hariri en est le parfait exemple) par Riyad, Oman est protégé par sa neutralité prudente, la Syrie est déchirée par la guerre civile et les luttes d’influences, l’Irak est menacé de division, reste l’Algérie, la Libye étant hors jeu depuis l’effondrement du régime d’El Kadhafi.

L’Algérie est presque seule sur le pont. Alger a un précieux avantage toutefois : il entretient des relations régulières, plus au moins bonnes, avec toutes les parties de la carte en cours de remodelage : Iran, Arabie saoudite, Emirats arabe unis, Égypte, Qatar et États-Unis. Ses différends avec le Maroc, à propos du dossier du Sahara Occidental, ne sont pas nouveaux. C’est presque « une constante » dans les rapports tourmentés entre les deux pays voisins.

Adapter les instruments de la politique extérieure

Stratégiquement, l’Algérie, l’un des principaux partenaires de la Russie et de la Turquie en Afrique, ne s’alignera pas sur les positions anti iraniennes de l’Arabie saoudite.

Alger refuse, par exemple, de considérer le Hezbollah comme une organisation terroriste. Il est peu probable que Riyad engage une entreprise d’hostilité contre Alger prenant en ligne compte que l’Algérie est perçue à Washington comme un allié important dans la lutte contre le terrorisme en Afrique du Nord et en zone sahélienne.

Et, en matière de lutte antiterroriste, Alger a plusieurs longueurs d’avance sur Riyad. L’instabilité en Libye et au Mali est prise en compte dans l’analyse du rôle futur de l’Algérie dans la région arabe et en Afrique.

Alger, qui officiellement soutient « le renforcement de l’unité arabe sans ingérences étrangères » et « la réforme profonde » de la Ligue arabe, sera amené à adapter les instruments de sa politique extérieure aux nouvelles donnes sur la scène arabe, sans abandonner ses valeurs, ses constantes et ses orientations. Un grand défi pour un pays qui refuse la position de la neutralité, qui cherche à se redéployer sur la scène africaine et qui oeuvre pour consolider son front intérieur.