L’Egypte entre exclusion politique et terrorisme

Opérations anti-djihadistes au Sinaï, tensions dans le pays

L’Egypte entre exclusion politique et terrorisme

par Salem Ferdi, Le Quotidien d’Oran, 8 septembre 2013

Opérations militaires dans le Sinaï, début d’activisme armé dans le reste du pays et tentation de bannissement politique d’un courant qui a gagné les dernières élections. L’Egypte semble se conformer aux prévisions les plus pessimistes.

Le pouvoir mis en place par l’armée en Egypte est tenté par la dissolution de l’organisation des Frères musulmans dont les dirigeants sont emprisonnés ou traqués. Les informations contradictoires sur ce sujet laissent percevoir une hésitation des autorités alors que le pays semble entrer dans une forme d’activisme violent de basse intensité et apparemment non structuré. Sauf pour la péninsule du Sinaï où un activisme djihadiste sur fond de délaissement social des bédouins était déjà installé et qui semble avoir trouvé des moyens de se renforcer depuis le coup d’Etat du 3 juillet 2013. L’activisme armé mais aussi des trafiquants s’est en effet renforcé dans la zone située entre Al-Arish, Rafah et Cheikh Zouied, à la frontière avec la Palestine occupée. Et alors qu’une bombe a été désamorcée samedi entre Suez et Ismailiya au lendemain de manifestations contre le coup d’Etat qui ont fait deux morts, l’armée s’est lancée dans une grande opération aérienne et terrestre dans la péninsule du Sinaï. L’opération, présentée comme la plus importante jamais engagée dans la région, a été précédée d’un déploiement de blindés suivi de frappes aériennes. Des hélicoptères d’attaque ont tiré roquettes et missiles sur des repaires présumés de combattants islamistes à Sheikh Zuwayid et près de la frontière avec le territoire palestinien de Gaza. Des sources sécuritaires, cités par des médias locaux, affirment que 10 djihadistes ont été tués et une vingtaine blessés au cours des opérations menées samedi matin par l’armée et la population. Ces chiffres sont susceptibles de s’accroitre avec «la poursuite de l’opération», ont indiqué les mêmes sources qui ont fait état de 15 arrestations.

UN JOURNALISTE EN PRISON

Mardi dernier, l’armée avait indiqué qu’elle avait sa «plus grande offensive» aérienne dans le Sinaï et avoir tué 8 djihadistes. Pour rappel, 25 policiers ont été tués le 19 août dernier dans l’attaque la plus meurtrière depuis des années. Les communiqués victorieux de l’armée égyptienne laissent sceptiques les observateurs, la zone concerné étant inaccessible aux médias. Signe que les autorités militaires veulent contrôler l’information sur la situation, délicate, au Sinaï, le correspondant d’Al Masry Alyoum, Ahmed Aboudraa a été arrêté et placé en détention par la justice militaire. Cette dernière l’accuse, sans donner de détail, de «diffusion de fausses nouvelles». Le risque djihadiste n’est pas nouveau dans le Sinaï et certains se demandent si la violence avec laquelle l’armée a repris en main les choses dans le pays n’est pas en train de l’alimenter. Dans le reste du pays et alors que les Frères musulmans, menacés de dissolution continuent à appeler à des manifestations «pacifiques», des actions limitées confortent les inquiétudes sur un basculement progressif vers la violence et le terrorisme. Hier, c’est une bombe qui a été désamorcée sur une voie ferrée entre Suez et Ismailiya. Il s’agit d’une bombe artisanale constituée de deux obus de mortier et une grenade reliés à un système de détonation. L’engin a été neutralisé par les démineurs de l’armée à la suite d’une alerte de villageois. Hier, également, des inconnus ont lancé une grenade contre un poste de police à Bulaq Al Dakrum, un quartier populaire du Caire. L’acte le plus spectaculaire a visé, jeudi, le ministre de l’Intérieur, Mohammed Ibrahim, qui a échappé à un attentat à la voiture piégée au Caire. Le ministre a mis en garde contre une «vague de terrorisme» alors que de manière quasi-mécanique les actes politiques du pouvoir, même s’ils sont habillés de juridisme qui ne trompe personne, y mènent presque inexorablement. La dissolution envisagée de l’organisation des Frères musulmans est une décision politique. Elle entraine un bannissement du champ politique le courant qui a remporté toutes les dernières élections dont la validité n’est pas contestée.

«RISQUE D’EFFONDREMENT ET D’INSTABILITE»

Certains au pouvoir veulent jouer sur la fiction d’une dissolution des Frères musulmans sans toucher à son aile politique, le Parti de la Liberté et de la Justice (PLJ). Un porte-parole encore libre du PLJ, Hamza Zaoubaa, a indiqué qu’une «solution politique» serait acceptable mais qu’elle doit commencer par un retour de l’armée dans ses casernes et la désignation de personnalités totalement indépendantes des différents courants politiques pour gérer la phase de transition. Ce porte-parole a indiqué que la question n’est pas le «retour de Mohamed Morsi à son poste» mais d’éviter à «l’Egypte d’entrer dans la période de l’effondrement et de l’instabilité» en soulignant que des pertes considérables sont enregistrées quotidiennement dues aux «mesures sécuritaires et politiques» actuelles. Mais cette perche politique ne risque pas d’être saisie, l’Egypte étant en plein restauration autoritaire de l’ancien régime.