Chantage sécuritaire et stratégie de la tension

CHANTAGE SECURITAIRE ET STRATEGIE DE LA TENSION

par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 4 février 2012

A quel jeu se livre le Conseil suprême des forces armées (CSFA) en laissant la main à la rue pour instaurer un climat de terreur dans le pays ? Le massacre extravagant auquel se sont livrés des soi-disant supporters du club de football de Port-Saïd, à l’issue du match qui opposait leur équipe à la grande formation d’Al-Ahly du Caire, a-t-il été sciemment provoqué ou résulte-t-il d’une incroyable incompétence des responsables sécuritaires ?

Pour tous les observateurs locaux, qui sont loin d’adhérer unanimement à la théorie du complot, la réponse à ces deux questions est finalement assez secondaire. Qu’elle ait été organisée froidement ou que cette éruption ait pris par surprise l’exécutif, le CSFA porte l’entière responsabilité politique du carnage de Port-Saïd. Il reste malgré tout qu’aucune explication convaincante n’a été fournie pour justifier l’incompréhensible passivité de forces de police connues pour leur brutalité et leur propension à une violence disproportionnée dans la gestion des mouvements de rue. De surcroît, tous s’étonnent que les «supporters » d’une équipe victorieuse se laissent emporter à ce point par une ire vengeresse totalement hors de propos. Les soupçons de manipulation sont donc très lourds, d’autant que l’histoire de l’Egypte abonde en précédents de provocations de tous ordres. Tous ont en mémoire le grand incendie du Caire de 1952, qui avait abouti à la fin de la monarchie et dont les instigateurs n’ont jamais été identifiés.

Mais les événements de Port-Saïd approfondissent le sentiment d’échec de la transition démocratique conduite par les militaires. Et ce n’est pas le limogeage du chef de la sûreté et du gouverneur de la province qui suffira à calmer l’exaspération de la majorité des Egyptiens, écœurés par la gestion du CSFA.

De fait, beaucoup d’acteurs politiques estiment que la déflagration de Port-Saïd, après quelques jours de levée – partielle – de l’état d’urgence en vigueur depuis la mort de Sadate en octobre 1981, est une indication très claire d’une stratégie de la tension décidée par les chefs de l’armée. Le roman d’amour entre le peuple de la place Tahrir et l’armée s’achève dans la désillusion et le sang. Déjà échaudés par la répression sauvage qui s’abat sur les activistes, les militants qui ont chassé le vieux dictateur considèrent que l’armée, entièrement acquise à sa cause mais qui s’était résignée à le lâcher, fait du Moubarak sans Moubarak.

La bourgeoisie militaire, qui entend conserver la haute main sur le pays, n’entend pas céder le pouvoir sans un maximum de garanties et veut que, démocratie ou non, le rapport de force actuel soit maintenu. Et c’est tout l’enjeu d’une démarche extrêmement dangereuse fondée sur un chantage sécuritaire à l’endroit des classes moyennes et des partis qui ont remporté les élections. Sous cet angle, la passivité des policiers de Port-Saïd est la confirmation d’un message sans équivoque. «Sans nous, c’est le chaos», disent clairement les militaires à tous ceux qui auraient beaucoup à perdre d’une déstabilisation brutale aux conséquences imprévisibles.

Il reste à voir si ces manœuvres ne risquent de dépasser leurs concepteurs. Les déséquilibres égyptiens sont très profonds : plus de 40% de la population survit dans des conditions de misère absolue et une dynamique de violence pourrait faire exploser le pays. L’Egypte entre dans une phase de très grande incertitude.