«Les Etats-Unis ont ouvert la boîte de Pandore»

YAHIA ZOUBIR, PROFESSEUR EN RELATIONS INTERNATIONALES, AU SOIR D’ALGÉRIE

«Les Etats-Unis ont ouvert la boîte de Pandore»

Entretien réalisé par Tarek Hafid, Le Soir d’Algérie, 18 septembre 2012

Le professeur Yahia Zoubir, enseignant en relations internationales et directeur de recherche en géopolitique à Euromed Management Marseille, voit en la vague de violences antiaméricaine comme un échec de la politique des Etats-Unis dans le monde arabe.

Le Soir d’Algérie: Comment expliquez-vous la vague de violences à laquelle font face les Etats-Unis dans la quasi-totalité des pays arabo-musulmans ? Le film islamophobe n’est-il qu’un simple élément déclencheur ?

Yahia Zoubir : Nous pouvons dire qu’il y a un cumul de griefs et de reproches des peuples arabes et musulmans envers l’Occident depuis le 11 septembre 2001. Par la suite, il y a eu l’Afghanistan, l’invasion de l’Irak, l’offensive contre Ghaza, la pression contre l’Iran, l’affaire des caricatures ostentatoires… les Arabes et les musulmans estiment qu’ils sont devenus une cible et que leur religion fait l’objet d’injures continues. Puis, dans certains Etats, tels que l’Égypte ou la Tunisie, l’opinion publique n’a pas oublié que les pays occidentaux ont longtemps soutenu les dictatures en place. En Égypte, les Etats- Unis n’avaient-ils pas attendu jusqu’à la dernière minute pour lâcher leur allié Hosni Moubarak ? Donc, le film en lui-même ne représente rien, ce n’est qu’une production de dernière classe réalisée par des individus dans le but est d’attenter à l’image de l’Islam et de provoquer une vague de protestations qui feraient connaître leur film et par là même confirmer le caractère violent des musulmans. Le film est donc la goutte qui a fait déborder le vase.

Mais les Etats-Unis ont participé à l’émergence de la tendance islamiste dans plusieurs pays arabes. Pourtant, la réaction a été très violente dans ces pays en particulier…

Cette politique ne date pas d’aujourd’hui. Souvenez-vous durant les années 1990, au plus fort de la crise en Algérie, il y a eu un débat sur la reconnaissance et le soutien de l’islamisme politique. Certains responsables américains n’écartaient pas la possibilité de voir des islamistes prendre le pouvoir en Algérie à condition que les intérêts des Etats-Unis soient préservés. A l’époque, ils estimaient que l’Arabie saoudite, le Qatar ou encore les Emirats arabes unis pouvaient servir de modèle puisque ces Etats sont des alliés des Etats-Unis. Donc, tant qu’ils ne s’opposent pas aux intérêts vitaux des Etats-Unis (protection d’Israël, accès aux ressources énergétiques…). A partir du début des années 2000, les néoconservateurs américains ont tenté de se débarrasser des régimes nationalistes, c’est-à-dire ceux qui s’opposaient à l’hégémonie des Etats-Unis et affichaient une attitude hostile à l’égard d’Israël. Le premier à en faire le prix fut l’Irak alors qu’il n’avait rien à voir avec les événements du 11 septembre. L’avènement de ce qui est appelé «Printemps arabe» a relancé cette option à travers ce que j’appellerais des «islamistes domestiqués ». Des islamistes qui ne portent pas atteinte aux intérêts américains. Aujourd’hui en Égypte, on essaie d’encadrer Morsi afin qu’il suive une politique modérée ; ceci lui fut rappelé au cours de 20 minutes de conversation téléphonique par Barack Obama au lendemain de la révolte des émeutes qui ont suivi l’apparition du film. Hillary Clinton a rappelé que les Etats-Unis s’opposeraient à la «tyrannie des foules».

Dès son élection en 2009, le président Barack Obama avait mis en œuvre une politique de rapprochement avec les pays arabes. A quelques mois de la fin de son mandat, ce processus est-il un échec ?

C’est un échec dans le sens où les calculs se sont avérés faux. Il faut comprendre que s’il existe une démocratisation effective, ce processus pourrait finir par se retourner contre la politique américaine dans la région. En Égypte, le nouveau pouvoir ne peut pas avoir les mêmes positions que celles adoptées par Moubarak. Le gouvernement islamiste, s’il est réellement indépendant, ne peut accepter un soutien à Israël par le biais d’une «paix» somme toute faite au détriment des Palestiniens, plus grands perdants de ce processus. Les nouveaux régimes qui se mettent en place dans les pays arabes ne seront pas nécessairement à la solde des Etats-Unis.

Trop de démocratie et de liberté nuisent aux intérêts américains…

C’est possible. Prenons le cas de la Libye. Certains dirigeants vont être reconnaissants envers les Etats-Unis d’avoir renversé le régime de Kadhafi tandis que d’autres, moins accommodants aux exigences des Occidentaux, souhaiteront donner la priorité à la protection des intérêts nationaux de la Libye. Un phénomène identique s’est produit en Irak peu après le renversement de Saddam Hussein en mars 2003.

De nombreux responsables avaient applaudi la fin du règne de Saddam Hussein, mais ne sont pas pour autant devenus pro-américains. La situation actuelle pourraitelle être fatale pour le candidat Barack Obama ?

C’est fort probable. Depuis le discours prononcé au Caire le 4 juin 2009 jusqu’à aujourd’hui, l’anti-américanisme ne s’est pas dissipé dans le monde arabo-musulman. C’est déjà là un échec pour le candidat à l’élection présidentielle.

Le soutien aux partis de tendance islamiste dans les pays touchés par le «Printemps arabe» s’est-il retourné contre l’administration américaine ? Est-ce une sorte d’effet boomerang ?

Evidemment. Il suffit d’écouter le discours d’Hillary Clinton qui disait à l’adresse de la rue arabe : nous vous avons aidés et maintenant vous vous retournez contre nous. En fait, les Etats-Unis ont ouvert une boîte de Pandore. La situation en Libye en est la parfaite illustration. Il me semble qu’il n’y a pas eu de réflexion sérieuse sur les conséquences des révoltes dans le monde arabe. Les Etats-Unis, tout comme la France et la Grande-Bretagne, n’ont pas permis l’éventualité d’un processus de transition politique négocié avec les anciens régimes. L’Union africaine avait tenté de trouver une solution politique plutôt que de procéder à une brusque chute et changement de régime par la violence. Le même scénario est en train de se produire actuellement en Syrie. Il me semble que les néoconservateurs américains soient derrière ce plan, au même titre d’ailleurs que certaines personnalités françaises telles que Bernard Henry Lévy.

Sur le plan du suivi quotidien de la situation sécuritaire, les Américains ont-ils péché par excès de confiance dans des pays comme la Libye et la Tunisie ?

A mon avis, l’ambassadeur en Libye était une victime collatérale. Il est probable que dans l’attaque de Benghazi, la véritable cible était une des quatre autres victimes, un agent du renseignement qui traquait la circulation des missiles qui ont disparu au lendemain de la chute de Kadhafi.

Vous croyez à l’acte prémédité ?

Il y a une part de coïncidence mais aussi de planification. La date choisie (11 septembre) et l’appel de Zawahiri pour venger la mort Abou Yahia El Libi au mois de juin dernier laissent en tout cas supposer qu’il y a eu préméditation. Il est vrai que la réaction en Tunisie est plus étonnante. Mais les islamistes ont été tellement réprimés du temps de Ben Ali qu’ils suivent aujourd’hui leur propre programme idéologique. Eux aussi n’oublient pas non plus que les Etats-Unis, la France et tous les pays occidentaux avaient soutenu le régime de Ben Ali.

L’Algérie n’a connu aucun mouvement de protestation de grande envergure. Existe-t-il une exception algérienne ?

Sincèrement, je ne crois pas à la notion d’exception algérienne. Souvenez-vous, même durant l’affaire des caricatures blasphématoires, les Algériens n’avaient pas manifesté même s’ils ont condamné la publication de telles caricatures. Les Algériens sont non seulement plus préoccupés par leur quotidien, mais ils semblent aussi faire preuve de plus de maturité. A quoi servirait-il de se soulever contre un film qu’ils ne verront même pas ? De plus, l’Algérien a une mentalité qui lui est propre et personne ne peut savoir quand et pourquoi il se soulève. Ce n’est pas un suiviste.

L’Algérie, de par sa position politique, peut-elle tirer profit de cette situation, d’abord dans ses relations avec les Etats- Unis et ensuite dans un cadre plus global de lutte contre le terrorisme ?

Aujourd’hui, l’Algérie donne l’image d’un pays stable, comparativement à ce qui se passe en Tunisie, en Libye ou encore au Sahel. En janvier 2011, on s’attendait à ce que le pays soit plongé dans la violence. Cela n’a pas été le cas. Aujourd’hui, on peut dire que les responsables algériens avaient raison de s’opposer à l’intervention en Libye, notamment sur la problématique de la circulation des armes. Le gouvernement algérien est aujourd’hui dans une situation beaucoup plus confortable grâce à cette «stabilité». Mais encore une fois, ce peut n’être là qu’une simple illusion car nul ne sait ce qui peut se produire à l’avenir si un changement en profondeur n’est pas entrepris dans le pays.
T. H.