Terreur à huis clos contre la majorité chiite du Bahrein

Terreur à huis clos contre la majorité chiite du Bahrein

Daikha Dridi, Maghreb Emergent, 26 Mai 2011

Hôte de la 5ème flotte américaine, la monarchie du Bahreïn est littéralement en train de terroriser sa population chiite, majoritaire. La paranoïa anti-chiite, alimentée par des Saoudiens à cran contre leur propre minorité opprimée, a pris les allures d’une folle entreprise de nettoyage ethnique. Dans l’indifférence générale, des autres Arabes et du monde occidental.

Ils arrivent la nuit, entre une et quatre heures du matin, vêtus et masqués de noir, ils arrachent les hommes à leur lit et les battent sauvagement sous les yeux de leur famille puis ils les emmènent dans des centres de détention où ils seront plus proprement torturés. Les nuits de l’archipel du Bahreïn, depuis que la répression s’est abattue sur les manifestants avec l’aide des troupes saoudiennes, sont quadrillées par les escadrons qui terrorisent les familles chiites.

Après avoir fait feu sur les foules de manifestants revendiquant (un peu plus) de démocratie, après avoir condamné à la peine capitale les protestataires arrêtés, la monarchie bahreïnie organise aujourd’hui une vaste entreprise visant à intimider, terroriser et, autant que faire se peut, se débarrasser des 70% de Bahreinis qui ne sont pas sunnites mais chiites. Le plus intéressant est que le caractère fondamentalement sectaire de la répression de la révolte populaire ici se fait ouvertement. La monarchie ne cache pas ses visées anti-chiites : la nuit, les bulldozers sont lâchés, dans les villages, contre les mosquées chiites et les hussainiyas, 27 mosquées ont d’ores et déjà été rasées dont une qui a plus de 400 ans d’histoire.

Kidnapées, tabassées, menacées de viol à 12 ans

Le jour ce sont les lycées de jeunes filles qui sont attaqués : des adolescentes qui appartiennent supposément à des familles dont des membres ont été impliqués dans le mouvement de protestation populaire sont emmenées par des policiers qui les tabassent et menacent de les violer. Quelques-unes de ces jeunes filles, âgées de 12 à 16 ans, ont raconté à Al Jazeera que la peur d’être violées avait oblitéré la douleur des coups, pourtant très violents, qu’elles recevaient.

Les professionnels de la santé sont aussi particulièrement visés, les rapports d’organisations de défense de droits de l’homme recensent de nombreux témoignages de médecins et infirmiers – hommes et femmes – enlevés et battus pour avoir secouru des manifestants au bord de la mort. Une femme médecin raconte ainsi à Physicians For Human Rights (Docteurs pour les droits de l’homme, une ong américaine) qu’elle avait été enlevée en plein jour par un escadron de quatre hommes masqués de l’hôpital où elle travaille, forcée à signer des déclarations selon lesquelles les médecins chiites n’apportent de l’aide qu’aux manifestants chiites et qu’ils exagèrent l’état des blessures afin de déstabiliser le gouvernement. Intimidée, mais refusant de signer, elle eut droit à un passage à tabac en bonne et due forme par des policiers femmes. La santé, explique encore ce rapport, est l’une des rares catégories professionnelles dans laquelle les chiites du Bahreïn peuvent espérer faire carrière, étant donné qu’ils sont ouvertement exclus d’autres secteurs professionnels, jugés plus «sensibles». Et ce n’est donc pas un hasard si c’est là une couche sociale particulièrement visée par la répression.

La dynastie des Al Khalifa est, dans un mouvement d’hystérie paranoïaque, en train de tenter d’accélérer un bouleversement démographique qu’elle avait entrepris bien avant les manifestations de février 2011. Des hommes politiques chiites affirment encore à différentes ONG que plus de 2000 salariés de l’Etat, tous chiites, ont été licenciés ou suspendus, les poussant ainsi à quitter le pays, chiffres confirmés par l’Organisation mondiale du travail.

Quelque 850 étudiants chiites ont vu leur bourse d’études retirée à cause de leur participation aux manifestations, 1500 autres étudiants à l’étranger voient aujourd’hui les financements de leurs études gelés à cause de la solidarité active qu’ils apportent au mouvement démocratique dans leur pays. Lorsque les manifestations ont commencé, les organisations des droits de l’homme ont recensé plus de mille détenus, dont seuls 300 ont été libérés. Et aucune nouvelle des autres. La torture est employée pour extirper des aveux d’un complot iranien contre la dynastie al Khalifa qui semble avoir fini par croire à sa propre propagande. Plusieurs des leaders du mouvement démocratique sont mystérieusement morts dans leurs cellules.

Premier ministre depuis 40 ans

La population entière du pays avoisine 1,2 million d’habitants dont seulement la moitié sont des natifs du Bahreïn et plus de 70% de ceux-là sont chiites. Toutes les forces de sécurité de la monarchie, 60 000 hommes, sont des sunnites, dont une majorité de citoyens rapidement naturalisés, Syriens, Jordaniens et de nombreux Pakistanais, afin d’équilibrer par la force la «balance démographique». D’ailleurs, la presse pakistanaise évoque le recrutement de 1000 policiers pakistanais comme la cause d’émeutes et affrontements entre chiites et sunnites qui auraient conduit à l’assassinat d’un diplomate saoudien.

Et pourtant, lorsqu’il avait commencé, le 14 février, le mouvement de protestation se voulait un mouvement «modéré et non sectaire», rassemblant chiites et sunnites autour de revendications telles que la démission du Premier ministre Sheikh Khalifa Bin Salman al Khalifa, à son poste depuis les 40 dernières années et l’organisation d’élections libres. Parmi les mots d’ordre du mouvement, celui de plus d’égalité entre citoyens sunnites et chiites a réveillé les vieilles hantises de la monarchie dont la paranoïa anti-chiite a largement été alimentée par le voisin saoudien, qui craint sa propre minorité chiite opprimée, affirment de nombreux hommes politiques bahreïnis. D’ailleurs, les manifestations populaires n’ont été définitivement étouffées qu’avec l’arrivée, le 15 mars dernier, de 1500 hommes envoyés par le «Club des Rois» – six des monarchies du Golfe – dont une majorité de troupes saoudiennes. Tout cela se passe dans une indifférence quasi générale des autres pays arabes, majoritairement sunnites, et indifférence totale des gouvernements occidentaux, à leur tête les Etats-Unis et le Royaume Uni. Londres a d’ailleurs reçu, il y a seulement quelques jours, avec faste et tapis rouge le prince héritier du Bahreïn, Salman Bin Hamad al Khalifa.