Bahreïn.. Pas de printemps pour Manama

Bahreïn.. Pas de printemps pour Manama

Hocine Belalloufi, La nation, 18 Mai 2011

Alors que les dirigeants politiques occidentaux et leurs relais médiatiques rivalisent de formules «poétiques» pour célébrer la «révolution du jasmin» et le «printemps arabe», une chape de plomb médiatique recouvre le Bahreïn.

Une importante révolte populaire pacifique, suivie d’une violente répression et de l’intervention militaire directe de deux Etats voisins s’y sont pourtant produites ces derniers mois. Et des dirigeants de l’opposition emprisonnés et inculpés pour terrorisme et tentative de reversement violent de la monarchie sont actuellement passibles de la peine de mort. Mais cela n’intéresse visiblement pas les grands médias occidentaux et arabes ni les défenseurs patentés des droits de l’Homme dans le monde qui n’ont de compassion que pour les peuples des pays dont ils tentent de renverser le régime (Libye, Syrie).
Le peuple de Bahreïn se voit ainsi privé de «printemps» par les grandes agences internationales de notation politique chargées de classer les révoltes sur l’échelle du politiquement correct.

Un Emirat stratégique

Cet assourdissant silence constitue paradoxalement la preuve de l’importance stratégique, pour les occidentaux, de l’émirat dirigé par Hamad ben Issa El-Khalifa. Monarchie pétrolière dont les réserves s’amenuisent, comparée à ses voisins et alliés du Conseil de coopération du Golfe (CCG), Bahreïn a diversifié son économie. A côté de la traditionnelle pêche de la perle fine, en déclin, et de la pêche qui demeure une activité importante, Bahreïn dispose d’une industrie de transformation (raffinerie…) produisant des dérivés du pétrole et du gaz. L’Emirat possède également des usines métallurgiques, chimiques et d’aluminium ainsi que des chantiers de construction navale. Il abrite par ailleurs les sièges sociaux de nombre de multinationales et constitue une place financière appréciable avec plus de 60 banques internationales. Centre de communication et de services pour toute la région du Golfe, Bahreïn possède une zone franche. Il table également sur le bâtiment ainsi que le tourisme de luxe avec, en particulier, un circuit international de formule 1.
L’intérêt primordial de Bahreïn réside toutefois dans le fait que l’archipel, qui se compose d’une trentaine d’îles, abrite le siège de la 5e Flotte américaine. Cette base militaire accueille 16 navires de guerre et 3 500 marins. Les Américains ont acquis en 2009 des terrains supplémentaires, notamment un port désaffecté, afin d’étendre leurs capacités militaires. Située au beau milieu d’un triangle gorgé de gigantesques réserves d’hydrocarbures (Irak, Iran et Péninsule arabique), Bahreïn contrôle la circulation d’une artère vitale pour l’industrie mondiale : le Golfe Persique. Enfin, last but not least, elle fait face à l’ennemi principal des Etats-Unis et de leurs alliés arabes dans la région : l’Iran.
Le régime est donc choyé par ses puissants protecteurs qui, à l’exemple de la France qui entraine la police du royaume, veillent sur sa sécurité…

Les raisons de la colère

En dépit de l’assèchement progressif de ses ressources pétrolières et gazières, Bahreïn possède un potentiel économique à même d’assurer le bien-être de sa population. Tel n’est pourtant pas le cas. Sur près de 1,3 million d’habitants, on compte 80% de pauvres. Il est vrai que la population étrangère représente 54% du total des habitants. Mais on trouve, aux côtés des travailleurs immigrés manuels, nombre de commerçants, financiers et autres cadres. La pauvreté touche donc une partie non négligeable des citoyens bahreïnis eux-mêmes. Comme en Arabie Saoudite, voisine et pourtant riche, le chômage constitue une plaie, surtout chez les jeunes pourtant instruits puisque le taux d’alphabétisation frôle les 100% dans cette catégorie de la population.
Et comme c’est souvent le cas dans ce genre de situation, les disparités sociales recouvrent des disparités nationales ou confessionnelles. La majorité chiite – 60% de la population – forme en l’occurrence une catégorie sociale défavorisée qui subit de surcroît la domination politique d’une dynastie issue de la minorité sunnite.
La majorité chiite est victime de discriminations sociales (accès à l’emploi administratif, au logement, à la santé…) et politiques. Les étrangers sunnites venus s’installer bénéficient plus facilement de la citoyenneté, d’emplois – en particulier dans les forces de sécurité – et de logements… que les Bahreïnis chiites.
Des révoltes sporadiques ont agité l’archipel au cours des vingt dernières années. Elles ont obligé la famille régnante à lâcher du lest. En 2001, 98% des Bahreïnis ont adopté une Charte d’Action nationale qui introduisait des réformes démocratiques dans le pays : lutte contre la corruption et les discriminations sectaires, une plus juste redistribution des richesses… En février 2002, le monarque proclamait une nouvelle Constitution qui instaurait un parlement. Mais ce dernier ne dispose pas de pouvoir législatif. Toutes les lois qu’il vote doivent être agréées par la Haute Assemblée, instance dont les membres sont nommés par l’Emir. Le découpage des circonscriptions électorales défavorise l’opposition et empêche la traduction de sa majorité politique sur le plan institutionnel.

La révolte de février 2011

Dans la foulée des mouvements de protestation populaire qui ont fait chuter Ben Ali et Moubarak, des groupes de jeunes Bahreïnis ont lancé sur Facebook un appel à manifester en date du 14 février 2011. Relayé par les partis d’opposition, le mouvement va demander l’élargissement des libertés politiques, l’adoption d’une nouvelle constitution instituant une monarchie constitutionnelle, la fin des discriminations confessionnelles à l’égard de la majorité chiite du pays ainsi que des mesures de justice sociale. Les protestataires réclameront également le départ du Premier ministre et oncle du roi : Cheikh Khalifa ben Salman El-Khalifa qui gouverne le pays de puis son indépendance (1971).
La date du 14 février ne fut pas choisie au hasard puisqu’il s’agissait du 10e anniversaire de l’adoption de la Charte d’Action nationale. Les manifestants de 2011 exigeaient du pouvoir qu’il respecte ses engagements.
Des discussions entre le gouvernement et les opposants s’engageront. Le gouvernement accepta la libération des détenus. Le roi annonça le versement d’une allocation de 1 000 dinars (2 000 euros) par famille. Le gouvernement s’engageait à débourser 417 millions de dollars pour soutenir les prix des produits de première nécessité.
Durant un mois, la protestation ne cessa pas, les marches succédant à l’occupation de l’espace public par des milliers de manifestants réclamant la liberté politique, la dignité et la justice sociale.

La réponse de l’Emir, la répression

Le roi promit une commission d’enquête et présenta ses condoléances aux familles des victimes. Mais la réponse aux doléances des protestataires sera la répression.
N’arrivant pas à mettre fin au mouvement, le roi décréta, le 15 mars, l’état d’urgence pour trois mois et donna ordre à la troupe de mettre un terme à la rébellion. Les tribunaux militaires entreront en action pour juger et condamner les civils. Puis 1 500 militaires venus d’Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis viendront prêter main-forte aux soldats et policiers Bahreïnis.
Le bilan de la répression s’élèvera à 25 morts auxquels s’ajouteront 4 manifestants décédés en détention, des centaines de blessés, de nombreux disparus. Le black-out entourant l’information dans ce petit Emirat interdit de connaître le nombre exact de prisonniers (ils seraient 400 selon des organisations de défense des droits de l’Homme) ou celui des torturés… La censure bat son plein, un journaliste du quotidien El-Wasat, par ailleurs membre du parti d’opposition El-Wefaq, Karim El Fakhraoui, est mort en détention. Quant au correspondant de l’Agence Reuters, Frederik Richter, il a été tout simplement expulsé.
Même le personnel médical n’échappera pas à la répression. L’hôpital Salmaniya sera pris d’assaut par l’armée et 50 personnes (23 médecins et 24 infirmières) seront inculpées par un tribunal militaire de conspiration contre l’Etat. Il leur sera reproché d’avoir soigné des manifestants blessés et diffusé «de fausses nouvelles». Ces professionnels de la santé n’ont pourtant rien fait d’autre que d’accomplir leur travail, dans le respect de la déontologie médicale et des Conventions de Genève qui stipulent que tout blessé dans un conflit a le droit d’accéder aux soins médicaux.
Le 2 mai, deux anciens députés d’Al-Wafaq, le principal parti chiite, seront arrêtés.
Depuis le 8 mai, 21 chefs de l’opposition, dont sept sont à l’étranger, sont jugées par un tribunal d’exception. Parmi elles : Abdelwahab Hussein, président du mouvement chiite Wafa, Ibrahim Chérif, leader du mouvement laïc de gauche Waad, Hassen Ali Mechimaa leader du mouvement chiite la Vérité et l’activiste des droits de l’Homme Abdelhadi Al-Khaouadja. Ils sont accusés d’avoir formé une organisation terroriste agissant au profit d’une puissance étrangère (comprendre l’Iran) et tenté de renverser la monarchie par la force. Ils risquent la peine de mort.
Comme l’a constaté le docteur Richard Sollom, directeur adjoint de l’organisation Physicians for Human Rigths qui a enquêté sur place : le pays «est maintenant complètement militarisé».
La répression ayant porté ses fruits, les autorités ont annoncé récemment la levée de l’état d’urgence le 1er juin prochain.

Délégitimer la révolte du peuple bahreïni

Dans le but de justifier la répression et l’intervention militaire de ses alliés, le régime va présenter le mouvement populaire sous les traits d’une révolte confessionnelle chiite et accuser l’Iran de l’avoir fomentée. Pourtant, les revendications des manifestants ne sont ni confessionnelles ni même religieuses. Et l’arrestation d’Ibrahim Chérif, dirigeant sunnite du groupe Waad, démontre que l’affrontement n’oppose pas chiites et sunnites, mais le peuple bahreïni à ses dirigeants. Voilà pourquoi le gouvernement n’a pas été en mesure de provoquer des heurts significatifs entre les deux communautés.

Encore et toujours la politique du deux poids et deux mesures
Face à la répression et à l’intervention étrangère, les Etats-Unis ont appelé, par la voix du porte-parole du département d’Etat, «toutes les parties à faire preuve de retenue». Certains affirment même que l’administration Obama et l’Union européenne n’étaient pas au courant de la répression et de l’intervention décidée par les pays du CCG. Qui peut croire sérieusement une telle affirmation, sachant que Bahreïn abrite le siège de la 5e Flotte américaine et que la France entraine la police de l’Emirat ?
Washington et Paris sont pris en flagrant délit de politique de deux poids deux mesures. Comme au Liban en 2006, à Gaza en 2009 et au Yémen en 2011, les grandes démocraties occidentales ont choisi de couvrir la répression exercée par le régime bahreïni.
Pourquoi, Washington et Paris n’ont-ils pas répondu à l’appel lancé au Conseil de Sécurité par les Bahreïnis pour que l’ONU protège les civils dans ce pays ? C’est pourtant au nom de la protection des populations que les membres de l’OTAN ont décidé d’agresser la Libye.
La révolte populaire de Bahreïn prouve que l’aspiration des peuples du monde arabe à vivre libre est générale et qu’elle n’émane pas de la décision d’un cabinet noir situé à Washington, Paris ou Londres.
Mais si elles ne sont pas les initiatrices des révoltes populaires, les grandes puissances occidentales, un moment débordées, se sont ressaisies et elles tentent de reprendre la main. Si Obama et Sarkozy n’ont pu sauver leurs anciens alliés (Ben Ali, Moubarak), ils réajustent leur politique afin de protéger leurs alliés en place à Sanaa et à Manama.
Il reste à savoir quelle sera la réponse des peuples de la région à ces nouveaux défis.