L’Algérie à l’aune du printemps arabe

L’Algérie à l’aune du printemps arabe

Par Ahmed Kaci, Le Maghrébin, 10 mai 2011

A l’encontre des idées véhiculées dans la presse sur la position en retrait des masses algériennes par rapport au printemps arabe, l’on assiste depuis une dizaine d’année dans ce pays à une révolution rampante faites de révoltes au quotidien qui ont réussi à arracher des acquis significatif en attendant le grand soir.

Les révolutions tunisienne et égyptienne et les soulèvements dans de nombreux pays arabes ont démontré qu’aucun pouvoir ne peut faire face à la volonté du peuple quand celui-ci aspire au changement quelques soient les forces de répression qu’il peut mobiliser. Ces révolutions sont devenues la fierté des peuples de toutes la région. L’Algérie n’est pas isolé de ce mouvement général. Malgré les dénégations du gouvernement, la situation n’est pas très différente de celle qui prévaut dans la plupart des pays du Maghreb et du Machrek marquée par la domination de régimes autoritaires et monarchiques archaïques. La seule différence qu’on pourrait concéder au discours officiel, c’est le fait que le régime algérien se caractérise par rapport aux autres régimes arabes par l’expertise acquise en matière de répression tout au long de la lutte soi-disant contre le terrorisme islamiste.

Mais dira-t-on, comment se fait-il alors qu’en Algérie, la rue reste encore en retrait par rapport à cette vague de libération ? Et pourquoi n’assistons pas dans notre pays à une remise en cause massive et frontale du pouvoir en place comme cela a été le cas en Tunisie, en Egypte, à Bahreïn, par exemple ? Pour répondre à cette question, il m’a semblé plus juste de procéder par une analyse de la situation de l’Algérie depuis le fameux coup porté en 1992 au processus démocratique à ce jour que j’ai divisé en trois périodes importantes avec leurs moments décisifs et chacune avec ses scansions et ses rythmes propres.

Sale guerre et prédation

1) de 1992 à 2001 : A la suite du coup d’Etat de 1992, le régime d’Alger a instauré un état d’exception qui ne dit pas son non et a engagé une sale guerre, une guerre presque totale contre la société sous la bannière de la lutte contre le terrorisme islamiste. Une guerre qui aura un coût humain très lourd : 200 000 morts, des milliers de disparus, des milliers de déplacés, des drames humains incalculables. Fermeture quasi hermétique des champs politique, médiatique, syndical, etc. L’opposition est presque interdite. Le régime va s’atteler à fabriquer une façade démocratique constituée du pouvoir formel désignés (Assemblée, présidence et gouvernement ), des partis et des organisations de l’administration, de la famille révolutionnaire et des islamistes « maison » liés au bazar (bourgeoisie commerciale et mercantile urbaine), mais qui en réalité ne sont que des annexes de la police politique, le centre névralgique du pouvoir réel. Il faut noter que durant cette période, même les formations démocratiques qui ne soutenaient pas les grands choix du régime étaient plus ou moins insérés dans le jeu politique.

L’attitude réservé à un parti comme le FFS est éloquent à ce sujet. Elle oscillait entre moments d’ostracisme et moments de tolérance de telle sorte que le parti avait toujours eu des marges de manœuvre et menait régulièrement ses activités. Le parti participait même à la première Assemblée issue des élection de 1997 après le coup d’Etat. Pour autant, les élections qui se déroulent de façon régulière à partir de 1995 sont marquées par des taux de participation très faible (désaffection populaire sourde et nette) et des trucages à la Magellan (ancien gouverneur d’Algérie). Sur le plan économique et social, ce sera une période faste pour les cliques mafieuses au pouvoir et leurs clientèles pour s’enrichir rapidement par la rapine, la prédation et de façon générale par ce que l’on désigne les actes de corruption. A contrario, la majorité de la population subit de plein fouet la paupérisation et l’érosion du pouvoir d’achat du fait des mesures draconiennes imposées par le FMI, à travers les différents plans d’ajustement structurel et d’austérité. Des centaines de milliers de travailleurs sont mis au chômages, des centaines d’entité économiques sont fermées et leurs outils de travail vendus à des notables et aux clientèles en dehors de tout circuit légal.

Normalisation autoritaire et réveil du mouvement social

2) de 2001 à 2010 : En 2001, la révolte de Kabylie sonne le réveil des masses algériennes. Les événements de Kabylie partis de l’assassinat du jeune lycéen Guermah Massinissa à Beni Douala (Tizi Ouzou) vont ouvrir un cycle de lutte long qui se poursuit jusqu’à ce jour avec des phases de reflux, mais avec des formes inédites et souvent violentes. Aussi ne se passe-t-il plus un jour depuis 2001 où l’on assiste pas à une révolte pour un oui ou un non est-t-on tenté de dire. Parallèlement aux revendications démocratiques formulées par le mouvement de Kabylie, dans toutes les régions du pays, les populations investissent la rue et se mobilisent pour des questions sociales et économiques (emploi, logement, amélioration des conditions générales de vie, etc). Les masses des travailleurs ne sont pas en reste dans ce mouvement : de nombreuses et multiples grèves ont été observées par les syndicats autonomes (non reconnus ) qui brisent de plus en plus le monopole du syndicat maison UGTA , ainsi que par de rares sections radicalisées de cette dernière sur des questions salariales et ouvrières. A juste titre, on peut parler de guerre populaire prolongée depuis dix ans pour faire reculer l’arbitraire, réorienter les politiques sociales et économiques.

Ces luttes demeurent cependant très parcellaires, corporatistes, dispersées dans le temps et dans l’espace et n’arrivent pas à s’élaborer comme revendications politiques et encore moins en alternative au régime en place. Seul le mouvement de Kabylie a fait illusion à ces débuts sur une possibilité de remise en cause totale du régime, mais a vite sombré dans le sectarisme, l’opportunisme et une radicalité le moins qu’on puisse dire est qu’elle a été naïve. Sans entrer dans les menus détails de ce moment historique, on peut dire que le régime a profité de l’occasion du reflux de la contestation en Kabylie pour porter des coups sévères, voire fatales aux Front des forces socialistes. A ce demander si l’objectif recherché dés le départ en plus de mener le mouvement vers la voie de garage n’était pas d’en finir avec la dissidence du FFS et des forces démocratiques de la région.

Par ailleurs, la normalisation autoritaire entamée avec l’élection présidentielle de 1995 et l’adoption en 1996 par référendum d’une nouvelle constitution mettant fin de manière définitive aux acquis démocratique d’octobre 1988 prendra un rythme plus brutal avec les législatives de 1997 -une opération massive de barbouzerie électorale- et s’inscrit désormais dans un processus de fabrication d’une façade démocratique s’appuyant sur les forces qu’ont cristallisées la décennie de violence.

Cette tendance générale se poursuivra à partir des années 2000 avec notamment sur le plan économique la mise en place en septembre 2005 lors de la douzième tripartite d’un pacte social dont l’objectif non avoué était le verrouillage des revendications des travailleurs et surtout permettre aux oligarchies dominantes de continuer leur œuvre d’expropriation du produit du travail social et de faire main basse sur le produit de la rente. Sur le plan politique ce fut en 2005 la promulgation de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale votée à la suite d’un referendum antidémocratique instaurant l’amnésie sur la sale guerre et accordant l’impunité aux auteurs des crimes avérés (islamistes et agents de l’Etat). En 2008, la constitution de 1997 est triturée pour permettre au chef de l’Etat en place, Abdelaziz Bouteflika de rempiler à vie à son poste. Pour rappel, ce dernier a été désigné en 1999 président à la suite d’un scrutin qui a vu le retrait de tous ses concurrents.

Printemps arabe et crise finale du système

3) depuis janvier 2010: Les luttes populaires en Algérie entrent dans une nouvelle phase sans doute inspirées par le printemps arabe et les chutes des dictatures de Benali en Tunisie et de Moubarek en Egypte. Les Algériens dans leur grande majorité sont acquis à l’idée du changement radical et au fameux slogan des révoltes arabes : « le peuple veut la chute du régime (echaab yourid iskat ennidham) ». L’on se souvient que des manifestations violentes ont éclaté en Algérie en même temps qu’en Tunisie, à la suite de ce qui est appelé la crise de l’huile et du sucre. Ces manifestations qui ont pris un caractère émeutier ont fait 5 morts et plus de 800 blessés. La hausse soudaine et vertigineuse des prix des produits de première nécessité ont été le détonateur de ces émeutes qui ont touché tout le pays, mais elles ne sont pas la raison principale.

Malgré les dénégation du régime et ses affirmations sur une prétendue situation particulière, l’Algérie n’échappera pas à la fièvre révolutionnaire. En effet, les contestations actuelles sont le signe d’une profonde crise politique qui en dit long sur le grippage de la machine à reproduire le système. Le régime tente par le moyens de multiples artifices de reculer cette échéance en mettant sur le devant de la scène la petite élite politique et intellectuelle utilisée jusque-là comme alibi démocratique, en essayant d’acheter la paix sociale par des mesures démagogiques de redistribution sociale, en invoquant à cor et à cri le danger islamiste et le retour à la violence, en créant l’illusion de réformes (dernier discours de Bouteflika), etc, le tout sur fond de division des forces démocratiques.

Preuve s’il en est de la duplicité de cette démarche qui tient plus de la ruse de guère que d’une réelle volonté de changement, le maintien malgré sa levée formelle de l’état d’urgence, l’interdiction des marches dans la capitale et dans les grandes villes (répression des marches des étudiants, des chômeurs, des médecins, etc), la fermeture des médias lourds et publics à l’opposition et aux voix discordantes, le harcèlement des militants des droits de l’homme, la chasse aux jeunes (étudiants, chômeurs) organisés de façon autonome et en dehors des cadres caporalisés par la police politique, le refus de toute dialogue avec les syndicats représentatifs des travailleurs. Il serait utile de noter qu’il aura fallu la mobilisation de pans entiers de la société pour que soit acquittés Dalila Touat, membre d’un comité de chômeurs dans la ville de Mostaganem et les non-jeuneurs arrêtés l’été dernier en Kabylie.

La révolution rampante

A l’encontre du discours pessimiste ambiant, ces deux exemples sont loin d’êtres les seules victoires à mettre au compte du mouvement populaire. Faisant rarement l’objet de la même attention que les contestations dans les autres pays de la région, par les médias à l’étranger, les mobilisations en Algérie ont pourtant réussi en dépit de leur caractère fragmenté à signer la fin du pacte social de 2005. Les augmentations des salaires, des prestations sociales, les mesures en faveur de l’emploi des jeunes décidé certes par un pouvoir aux abois marquent le recul des secteurs compradores sur des positions défensives. Mesures périodiquement, en passant, dénoncées dans la presse comme démagogiques et susceptible de relancer l’inflation.

En vérité, l’affaiblissement des clans les plus ultras du régime ouvre de nouvelle perspectives pour le mouvement social et les luttes démocratiques dans le pays et explique en partie la ruée dans les brancards de leurs porte-voix. La levée de l’état d’urgence même formelle, la renonciation à la présidence à vie sans doute insuffisante approfondissent la crise du régime et annoncent d’autres conquêts pour le mouvement populaire. Signe des temps, la constituante longtemps bannie du débat est plus que jamais à l’ordre du jour du mouvement démocratique. Ce n’est d’ailleurs pas la seule question qui y figure même si c’est la plus emblématique de toutes.

Il faudrait être un lecteur mal avisé pour ne pas percevoir dans les mouvements actuels non pas une contestation spontané de l’ordre établi, mais aussi une élaboration en creux d’un nouvel ordre des chose, d’une alternative au pouvoir en place. Les plates-formes de revendications des chômeurs, des étudiants, des médecins, des familles des disparus et des victimes du terrorisme, ainsi que de nombreux secteurs de plus en plus large de la société auto-organisés depuis peu sont la preuve cinglante que le mouvement de libération démocratique est à l’ordre du jour et même par de nombreux aspects en rupture avec la doxa néolibérale.

Nécessité d’un large rassemblement

Il est vrai que ces mobilisations sociales n’arrivent pas à se transformer en large mouvement frontal et massif de contestation ouverte du régime. Cela s’explique par plusieurs raisons dont l’absence d’un parti de gauche assez forts et crédibles aux yeux de la masse des Algériens pour relayer ces contestations et leur donner un contenu politique, l’absence de médias crédibles et autonomes pour les amplifier et aussi la persistance de la polarisation sur des bases principalement idéologiques: le fameux clivage entre « éradicateurs et réconciliateurs » qui n’est que la réfraction dans la société des divisions au sein du régime. Enfin, le pouvoir profite de la situation en Libye sur laquelle il embraie pour faire passer tout idée de changement comme synonyme de chaos.

Dans tous les cas, et comme dans la majorité des pays où des révoltes ont éclaté, en Algérie également on assiste à une irruption des masses sur la scène politique loin des cadres d’organisation traditionnels et partisans, et comme partout ailleurs les jeunes, en particulier, s’attèlent à mettre en place des formes d’organisation autonomes, à inventer des solutions inédites et dans des conditions concrètes aux problèmes qui la lutte leur pose au quotidien. Il est certain que de plus en plus les contradictions iront en s’aiguisant à la mesure que la répression -c’est selon- se durcira ou fléchira, que les antagonismes entre les différents clans du régime prendront des aspects ouverts et inconciliables sur la position à tenir vis-à-vis du mouvement social.

Une chose est cependant acquise, à un moment ou à un autre, les mouvements actuels ne peuvent sauter par dessus la question d’un rassemblement le plus large possible autour de toutes ces questions pour construire un rapport de force favorable et se poser en réelle alternative au régime actuel. Alternative d’autant plus salutaire et à l’ordre du jour qu’il est clairement acquis que le pouvoir en place n’a plus aucune capacité à régler ni la crise qui le paralyse, celle d’abord de sa légitimité, ni ensuite à régler les questions qui interrogent la société telles les questions du développement, du chômage, du logement, de la participation politique, de la lutte contre la corruption et l’impunité, de la vérité sur le passé récent, du rôle de l’armée, de la police politique et de ses annexes, du respect des libertés, de la démocratie et de l’Etat de droit.

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