L’Europe et ses amis du Sud

L’EUROPE ET SES AMIS DU SUD

par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 10 février 2011

Même s’il ne manque pas d’humour et sans doute d’idées, Amr Moussa a toujours incarné, ne seraitce que par impératif de fonction, le très peu avenant «système arabe». Il faut donc rendre grâce à cette révolution en marche qui permet à M. Moussa, à un mois de la fin de son mandat, de quitter son costume de bureaucrate politique et de parler comme un homme libre.

Face aux Occidentaux qui ne peuvent sortir de l’obsession de l’islamisme, le secrétaire général de la Ligue arabe leur répond tout simplement qu’ils font une fausse analyse et une mauvaise politique. Peu importe que M. Moussa se mette à répéter cette idée évidente pour les oppositions dans les pays arabes par ambition et par souci de placement dans la scène égyptienne à venir. A la limite, toutes les ambitions sont légitimes, quand ce seront les Egyptiens qui trancheront librement.

Il est donc très intéressant d’entendre cette figure du système remettre en cause ce postulat commun entre les Occidentaux – y compris chez de prétendus philosophes – et les régimes en place sur la dangerosité de la démocratie dans la rive sud de la Méditerranée. Cette pensée antidémocratique commune a pris un sacré coup avec le grand mouvement des sociétés en Tunisie et en Egypte.

Cela s’est traduit de manière symbolique par la démission, passée presque inaperçue, du Jordanien Ahmad Massa’deh de son poste de secrétaire général de l’Union pour la Méditerranée. Cela s’est passé le 27 janvier, à un moment où la révolution tunisienne a soldé le cas de «l’ami Ben Ali» et où la révolution égyptienne – Amr Moussa, encore lui, atteste que c’est bien une révolution – a entrepris de pousser vers la porte de sortie «l’ami Moubarak».

Les deux hommes, incarnation de régimes autoritaires prébendiers, étaient aussi des grands amis des Occidentaux, des «remparts» contre l’islamisme qui peuvent se dispenser des règles communément admises en Europe. Entre la démission du Jordanien, la fuite sans gloire de Ben Ali et le cas encore pendant du richissime Hosni Moubarak, c’est toute la politique de « voisinage» de l’Europe qui tourne au ridicule, sans qu’on ait besoin d’y ajouter les tourismes ministériels dans des pays en révolution.

C’est ce côté clownesque qui rend encore plus insupportables les écrits qui se multiplient sur la menace islamiste en Tunisie et en Egypte. Certains médias occidentaux ont sauté avec une joie jubilatoire sur un communiqué d’Al-Qaïda en Irak sur l’Egypte, pour le présenter comme la preuve que… les médias occidentaux sont libres, indéniablement, et que tout lien de ces discours alarmistes avec Israël est une pure coïncidence.

L’Union européenne, hormis une promesse de soutenir les transitions démocratiques en Tunisie et en Egypte, est sans voix. Elle se contente de coller, à distance, à ce que dit Washington qui aborde la situation égyptienne avec une priorité israélienne affichée. L’Europe, sans ses amis autocrates du Sud, n’aurait-elle rien à dire ?

Pour l’heure, il faut bien constater que cette UPM, si peu aimée par les peuples de la rive Sud, a été définitivement coulée par le réveil des sociétés arabes. L’Europe a une mise à jour à faire. Quant aux régimes du Sud, c’est beaucoup plus qu’une mise à jour qui est nécessaire.