Que faire pour la Libye ?

DES PARTIS POLITIQUES S’EXPRIMENT

Que faire pour la Libye ?

Le Soir d’Algérie, 18 août 2015

La situation en Libye a atteint un seuil critique. Ne pouvant faire face, seul, à la menace du groupe terroriste Daesh qui se redéploie dans le pays, le gouvernement libyen, reconnu par la communauté internationale, a lancé un appel à l’aide à la Ligue arabe pour lancer des frappes aériennes contre les terroristes établis à Syrte.
Dans son communiqué où il condamne les derniers actes terroristes à Syrte, le ministère des Affaires étrangères algérien estime que «cette aggravation de la situation sécuritaire dans cette ville risque de plonger ce pays voisin et frère dans le chaos, ce qui pourrait constituer une menace réelle pour la sécurité de toute une région». L’Algérie, qui œuvre déjà pour une solution pacifique dans la région, se dit «convaincue que cette solution politique consensuelle est l’unique issue pacifique au conflit en Libye». Quel rôle pourra jouer l’Algérie, hostile à toute intervention étrangère, devant la menace terroriste et l’appel de la Libye à une intervention arabe ? Des partis politiques notamment de l’opposition restent convaincus que l’Algérie ne pourra pas proposer une sortie de crise pour un pays voisin étant elle-même un pays «anti-démocratique».
Salima Akkouche

Yacine Teguia, membre du bureau national du MDS :
«Est-ce que la Libye ne s’adresse pas plutôt à l’Union européenne» ?

«Il est évident que l’instabilité en Libye menace toute la région, notamment l’Algérie. Ce qui se passe au Mali et la dégradation de la situation en Libye ont permis à des groupes terroristes et à des armes de circuler dans toute la région.
La preuve, les terroristes impliqués dans les attentats perpétrés en Tunisie avaient été encadrés en Libye. Il est donc évident que c’est préoccupant pour l’Algérie, même si notre pays a les moyens de faire face à toute tentative terroriste. Il y a une partie en Libye qui réclame une intervention militaire, le seul problème c’est qu’il y a un processus politique qui vise à donner une légitimité à une union nationale. Le gouvernement actuel n’a pas suffisamment de légitimité. Il faut laisser à mon avis le processus du dialogue et de négociation jusqu’à son terme car une intervention doit s’appuyer sur une force en Libye.
D’ailleurs, l’Algérie défend l’option d’un dialogue avec un gouvernement d’une union nationale. Cependant, je trouve que la Ligue arabe est déjà en difficulté pour répondre aux autres demandes même les plus légitimes, alors comment répondre à une demande émanant d’une partie et non d’une union nationale. L’Union européenne dont les navires sont en train de prendre en charge l’empêchement du flux migratoire libyen est l’option la plus probable, vu les faibles moyens de la Ligue arabe.
S’il devait y avoir un jour une opération militaire, elle devrait être menée par une telle force qui peut bloquer l’alimentation en armes par Daesh des personnes qui cherchent à déstabiliser la Libye. D’ailleurs, est-ce que cette partie qui appelle à l’aide ne s’adresse pas plutôt à l’Union européenne qui, elle, est en mesure au moins d’instaurer un embargo des côtes libyennes pour empêcher Daesh d’alimenter en hommes et en armes la déstabilisation du pays.»

Karim Tabou, président de l’Union démocratique et sociale :
«La Ligue arabe est un syndicat des dictateurs et la démocratie est le seul rempart contre le terrorisme»

«La Ligue arabe est une instance qui représente tous les dictateurs et faire appel au syndicat des dictateurs par un pays qui se déchire par une gestion de 40 ans de violence et de terreur ne peut avoir aucun effet sur la démocratie du pays. Daesh est l’invité spécial alibi des régimes de tous les dictateurs dans cette région. Il y a une règle dans le monde établie par les plus grands experts qui dit qu’il n’y a pas d’organisation armée qui ne soit pas affiliée à un service de renseignement.
La menace est présente mais la raison du terrorisme est ce qui nourrit ces régimes qui ont besoin de légitimité. Le rempart contre les mouvements extrémistes c’est la démocratie et il n’y a de possibilité de combattre l’extrémisme que par un régime démocratique puissant. La solution ne réside pas dans les options sécuritaires mais dans la construction d’un Etat démocratique fondé sur la légitimité populaire, meilleur rempart contre l’extrémisme. Nous avons dit depuis le début que ce n’est possible que dans cette situation de guerre et de chaos, l’Algérie n’ait aucune vision ni perspective ni même une position.
Elle était dans l’ambiguïté et dans le manque de courage en soutenant Kadhafi et cela des conséquences d’une certaine manière sur le processus démocratique mis en échec.
C’est la prime à la violence et la guerre alors que la région aurait pu connaître une évolution démocratique. La nécessité aujourd’hui c’est de tout faire pour reprendre le processus démocratique mais l’Algérie n’est pas le bon exemple sachant qu’elle est encore incapable de construire chez elle.»

Athmane Mazouz, secrétaire national et chargé de la communication du RCD :
«L’Algérie n’est pas le bon exemple pour proposer aux Libyens une sortie de crise»

«La dégradation de la situation en Libye ne date pas d’aujourd’hui et inquiète au plus haut point. Ce pays est déjà dans le chaos et le risque d’une contagion à l’ensemble de la région est réel. En matière d’effort pour une solution politique à la crise dans ce pays, le pouvoir algérien est le moins indiqué pour en proposer pour avoir déjà failli lamentablement à régler les problèmes de notre pays.
Les Algériens se souviennent des positions indignes de nos gouvernants devant les souffrances du peuple libyen sous la dictature de Kadafi et durant l’éclatement de la crise. L’Algérie n’est pas le bon exemple pour proposer aux Libyens une sortie de crise.
Les Libyens, comme l’ensemble des pays du Sud, ont besoin de solutions réelles pour libérer nos pays de systèmes politiques anti-démocratiques, violents, corrompus et sans perspectives où le citoyen serait arbitre et acteur de son destin.
On ne peut pas être pris au sérieux lorsqu’on a longtemps fait partie d’un syndicat d’autocrates qui a ruiné les espoirs des peuples avec un ordre politique archaïque. Le RCD, qui a de tout temps milité pour la paix dans un espace nord-africain débarrassé des pouvoirs illégitimes, croit fort que la solution est d’abord libyenne.
Elle doit passer par une solution politique négociée où la liberté et la démocratie permettront l’émergence d’une nouvelle Libye dotée d’institutions représentatives.»

Ramtane Taazibt, Député et cadre du parti des travailleurs :
«Nous n’accepterons aucune intervention en Libye quelle que soit son origine»

«L’actuelle situation dramatique que traverse la Libye est le résultat de l’intervention de l’Otan dirigée par la France de Sarkozy. Aujourd’hui il y a un chaos généralisé, mais nous avons déjà une idée de ce que ce genre d’intervention peut donner comme résultat à partir de l’expérience du Yémen. Une intervention, qu’elle soit internationale ou de la Ligue arabe, aura les mêmes résultats.
Les grandes puissances sont en train de sous-traiter la guerre à travers les pays arabes en raison de leur crise économique mais ça donne les mêmes résultats catastrophiques. D’ailleurs, la Ligue arabe n’a d’arabe que le nom, elle n’est pas indépendante et elle a déjà justifié toutes les interventions internationales en Libye ou en Syrie, c’est une coquille vide et qui fait le jeu des grandes puissances.
Nous ne pouvons en tout cas accepter une intervention militaire et l’Algérie qui est en train de jouer le rôle de facilitateur de dialogue interlibyen, est claire sur cette question en refusant de s’interférer dans les affaires internes des autres pays car si on met le doigt dans l’engrenage, c’est tout le pays qui sera frappé.
Si l’on doit réagir, il faut d’abord régler les problèmes intérieurs de notre pays pour pouvoir résister à ce qui nous guette aux frontières.»
S. A.