Libye : Un Etat à construire avant le morcellement et l’éclatement daeshien

Libye : Un Etat à construire avant le morcellement et l’éclatement daeshien

El Watan, 2 septembre 2016

Fin connaisseur aussi bien de l’espace libyen que de sa géostratégie et ses crises, le géographe et chercheur Ali Bensaad analyse la situation de notre voisin de l’Est en proie à des guerres internes infinies et cible de convoitise‹s de certains pays, proches ou éloignés.

L’attention est aujourd’hui concentrée en Libye sur la bataille de Syrte. Mais la présence et la menace djihadiste ne se limitent pas seulement à Syrte où, il est vrai, Daech a réussi la seule implantation territorialisée en dehors de l’espace irako-syrien. La menace djihadiste n’est pas moins importante en Cyrénaïque et particulièrement à Benghazi.

C’est là qu’est le terreau historique du djihadisme. Et même si là aussi il y a des étrangers en nombre, ce n’est pas le djihadisme «prêt-à-porter» d’importation de Daech comme à Syrte qui a été une greffe externe. Une greffe qui a certes eu une emprise territoriale importante, mais qui n’a pas réussi pour autant à prendre. Elle n’a pas réussi parce qu’elle méconnaissait le tissu social et n’y disposait pas de suffisamment de relais et s’est vite aliéné la population locale.

C’est le contraire en Cyrénaïque où le djihadisme dispose d’ancrages et de relais sociaux mais aussi politiques, même limités. Et il dispose surtout d’une mémoire, d’une connaissance de terrain et d’un capital de savoir-faire militaire et social. La Cyrénaïque a été dans les années 90’ et jusqu’au milieu des années 2000 un sanctuaire djihadiste qui a ébranlé le pouvoir d’El Gueddafi, le contraignant à bombarder au napalm maquis et population civile.

C’est pourquoi dès le lendemain de la révolution, Ansar Al Charia, constitué d’anciens djihadistes qui avaient réussi à s’élargir à des jeunes révolutionnaires déçus ou radicalisés et à rallier la sympathie d’une partie de la population avec des activités caritatives, Ansar Al Charia a donc commencé à s’attaquer à tout germe de constitution d’un Etat ou d’émergence d’une société civile. Il a inauguré sa stratégie de la terreur avec l’assassinat du général Abdelfettah Younes.

Ce dernier avait réussi à rallier un grand nombre de militaires à la révolution et était susceptible de cristalliser autour de sa personne la constitution d’une nouvelle armée nationale. Cet assassinat va ouvrir un cycle de liquidation systématique des anciens officiers qui ont rejoint l’insurrection, plus de 600 ! Il frappera surtout l’armée de l’air, la mieux formée.

La société civile connaîtra le même sort inauguré par l’assassinat d’Abdeslam El Mismari, le coordinateur de la coalition du 17 février et qui sera suivi par nombre de militants des droits de l’homme dont la médiatique Salwa Boughaighis et beaucoup de journalistes. Ansar Al Charia Libye a été renforcée par l’exfiltration en Libye de Ansar Al Charia Tunisie. Une exfiltration organisée alors par le pouvoir Ennahdha qui voyait se retourner contre lui la stratégie de main tendue aux salafistes qui n’ont pas joué le jeu. Si Ansar Al Charia Tunisie assume et revendique ses actes de terreur en Tunisie et se fait explicitement prendre la main dans le sac ; à Benghazi, Ansar Al Charia entretient le flou.

Elle ne revendique pas, mais ne condamne pas tout en ne se privant pas de stigmatiser les victimes, instillant une atmosphère de suspicion et de terreur. Ce flou lui sert à éviter la confrontation avec les combattants non islamistes qui luttent contre les méthodes brutales du général Haftar qui n’a pas réussi à faire bouger les lignes de front avec les djihadistes, mais a par contre réussi à faire basculer dans leur camp beaucoup de jeunes par sa brutalité et l’exaspération que suscitent les ambitions politiques de ce symbole détesté de l’ancien régime.

C’est ainsi qu’on a aujourd’hui à Benghazi un conglomérat de divers tendances djihadistes (Ansar Al Charia, Aqmi et Daech) couvert par la bienveillance des islamistes, et aux côtés desquels se retrouvent des révolutionnaires non islamistes qui veulent seulement en découdre avec Haftar. Et donc, si la menace djihadiste est moins massive et moins spectaculaire qu’à Syrte, il est beaucoup plus délicat et complexe de l’éradiquer à Benghazi.

«L’Etat islamique» en Libye : aux origines

Historiquement, c’est dans la Cyrénaïque que la réalité djihadiste est la plus forte. Il ne faut pas oublier qu’avant même que Daesh vienne s’implanter à Syrte, le djihadisme était déjà fortement présent dans cette partie de la Libye, notamment à Benghazi, alors qu’à Derna, il y avait un «émirat» avant même que l’Etat islamique tente de s’ériger en territoire en Irak. En fait, dès les années 1980 et surtout 1990, il y a eu l’émergence d’un mouvement djihadiste très important dans cette région au point de déstabiliser alors le pouvoir. Aujourd’hui, on essaie d’expliquer la montée du djihadisme en Libye par l’effondrement du pouvoir de Mouammar El Gueddafi, comme tout le reste d’ailleurs, le tribalisme, la fragmentation territoriale…

Or, tous ces éléments étaient déjà là en maturation du temps même d’El Gueddafi et remettaient en cause son pouvoir. Les foyers djihadistes étaient si importants qu’ils ont contraint El Gueddafi à bombarder le Djebel El Akhdar au napalm. La prison d’Abu Salim par exemple, à côté d’une minorité de communistes et libéraux, enfermait des milliers de prisonniers djihadistes et on estime à 1270 ceux qui ont été massacrés en 1996 et enterrés dans des fosses communes. C’est dans ce passé que puise le retour du djihadisme dans cette région et c’est pour cela qu’il y est plus fort qu’ailleurs.

Les mouvements djihadistes sont apparus dans les années 1980 mais les véritables groupes djihadistes n’ont fait leur apparition que dans les années 1990 sous l’influence des combattants libyens revenus d’Afghanistan. C’est dans la Cyrénaïque qu’ils trouveront le contexte favorable en raison de la marginalisation de la région parce qu’elle avait été le fief de la confrérie Sanusi, matrice du pouvoir royale, et que El Gueddafi cherchera à éradiquer au point de raser son infrastructure et ses lieux sacrés. Les années 1990 étaient également celles du contre-choc pétrolier et surtout de l’embargo imposé à la Libye qui firent baisser drastiquement ses revenus.

C’est la Cyrénaïque qui en pâtit le plus, le pouvoir concentrant la redistribution du peu de revenus sur les secteurs les plus loyaux. Ces éléments majeurs se croiseront donc avec le retour des «Afghans» et une influence orientale, du fait de la proximité, plus prégnante en Cyrénaïque, notamment celle des mouvements islamistes égyptiens et des monarchies du Golfe. Beaucoup de jeunes rejoindront les différents groupes armés qui se sont multipliés : le Parti de la libération islamique, le Mouvement des martyrs de Libye, et le Groupe islamique de Libye ou Ansar Allah (Les disciples de Dieu).

Mais c’est le Groupe islamique combattant libyen, (GICL), dont la création est annoncée, en octobre 1995, qui deviendra le principal acteur de l’opposition armée. Le groupe, fondé par Abou Abdallah Sadok, un ancien d’Afghanistan, s’est alors établi dans Djebel El Akhdar. Il était fort de près de 2500 hommes, donc pas loin des effectifs aujourd’hui de Daech à Syrte. Il s’est attaqué frontalement aux services de sécurité, à l’armée, aux comités révolutionnaires, notamment dans la région de Benghazi et Derna et par deux fois tenta d’assassiner El Gueddafi. Le mouvement trouva dans les régions appauvries de la Cyrénaïque une véritable pépinière de recrutement et réussi même à enrôler des militaires.

C’est aussi d’ailleurs pour cette raison qu’El Gueddafi s’appuiera pour réprimer les mouvements djihadistes non pas sur l’armée, dont il se méfiait par ailleurs pour son potentiel putschiste et qu’il avait marginalisée, mais sur des milices prétoriennes patrimonialisées et tenues par des proches parents (ce qui soit dit en pensant montre que le phénomène milicien n’est pas tombé du ciel). Le régime a lancé une répression impitoyable contre les islamistes, mobilisant de grands moyens : chars, artillerie et aviation, détruisant les maisons des familles des dissidents et faisant voter une loi en 1997 instaurant la punition des familles et les tribus dont étaient issus les djihadistes si celles-ci ne les dénonçaient pas et ne les réprimaient pas elles-mêmes.

La répression a surtout frappé Benghazi, particulièrement en 1998 après une deuxième tentative d’assassinat d’El Gueddafi perpétrée dans la ville même. Mais il faudra attendre 1999 pour que le régime puisse venir à bout des djihadistes. Mais ceux-ci se déploieront alors à l’étranger où ils occuperont des positions-clés dans les cellules d’Al Qaîda à l’étranger, notamment en Angleterre, au Pakistan, en Afghanistan et en Irak.

Dans ce dernier pays, ils seront la deuxième nationalité après les Saoudiens. Les chefs djihadistes libyens accéderont au cercle des proches de Ben Laden, comme Abou Yahya Al Libi devenu le théoricien et idéologue religieux d’Al Qaîda dont il assurera par ailleurs la liaison avec les mouvances djihadistes maghrébines (avant d’être tué par un drone américain en 2012 au Pakistan) ou Abou Anas Al Libi qui avait participé aux attaques de Dar Al Salam et de Nairobi en août 1998 (il sera enlevé par les Américains en 2013 à Tripoli).

C’est les djihadistes du GICL qui rapprochèrent le GSPC algérien avec Al Qaîda et y facilitèrent son intégration et sa transformation en Al Qaîda au Maghreb islamique (AQMI) algérien dont il facilita l’intégration à Al Qaîda, et sa transformation, en 2007, en Al-Qaîda au Maghreb islamique (AQMI). Mais après la levée de l’embargo et l’embellie pétrolière de la fin des années 1990 et le début des années 2000, El Gueddafi est rentré dans un processus de réconciliation et de récupération avec les djihadistes et les islamistes, alors qu’eux-mêmes entraient dans un processus d’entrisme et de collaboration avec l’Etat. En 2006, El Gueddafi en libère 800 et beaucoup d’entre eux feront partie du gouvernement de l’ombre formé par la fondation «La Libye de demain» destinée à préparer Seïf El Islam à succéder à son père.

Aussi, ils ont été absents et même étrangers à la révolution, allant jusqu’à jouer le rôle de perturbateur et d’émissaire d’El Gueddafi auprès des révolutionnaires pour leur dire que c’est un complot occidentalo-sioniste pour éloigner les islamistes du pouvoir. Ensuite, quand les choses ont basculé, notamment lorsque la principale garnison militaire de Benghazi est tombée aux mains des révolutionnaires, ils ont rejoint ces derniers et réveillé leurs réseaux pour peser sur le futur pouvoir. Voilà pourquoi, à terme, les djihadistes de la Cyrénaïque représentent potentiellement un plus grand danger que Daech qui ne dispose pas de réel enracinement.

Aujourd’hui, il y a en tout cas un consensus chez les Libyens qui voient dans Daesh une présence étrangère. De facto, l’organisation en Libye est constituée pour une bonne partie de Moyen-Orientaux, de Tunisiens, etc. C’est une raison pour laquelle Daesh, qui s’était d’abord établi à Derna, en a été chassé. C’est pour cela que même si les Libyens sont hostiles à une intervention étrangère, ils ne peuvent que voir d’un bon œil un bombardement de Daech.

Les interventions étrangères : l’ambivalence

Les Libyens sont d’une manière générale très sensibles aux interventions extérieures, et pour cause, celle de 2011 a eu des conséquences catastrophiques. Il y en a eu aussi par le passé comme en 1986 sous Ronald Reagan. C’est pour ça que dans la tripolitaine, à l’annonce de la mort des trois soldats français en juillet 2016, tous les extrémistes, tous ceux qui sans l’assumer complètement, contestaient le pouvoir de Sarraj, tous ceux-là sont sortis des bois pour surfer sur ce sentiment national de souveraineté, ombrageux, qui anime les Libyens pour justement l’instrumentaliser et faire remonter le sentiment anti-occidental, mais pour l’utiliser, pour isoler ceux comme Sarraj qui rationnellement se prêtent à une collaboration avec la communauté internationale.

A l’inverse, le gouvernement de Benghazi et le général Haftar se sont empressés d’afficher cette implication de la France comme un signe de reconnaissance, car il y a ce besoin de reconnaissance internationale pour se légitimer. Il y a donc cette ambivalence entre la recherche d’un soutien étranger comme source de légitimation et à la fois la défiance vis-à-vis de l’étranger et son instrumentalisation à usage local, anti-occidental.

Il y une ambivalence aussi du gouvernement de Sarraj qui à la fois assumait d’avoir fait appel aux Américains pour bombarder mais qui niait, contre toute évidence, la présence de forces étrangères sur son territoire, notamment des Américains. Sarraj est contraint de surfer entre les deux attitudes, car justement un des arguments de ses contestataires est que ce gouvernement est un produit de l’intervention extérieure. Or, alors que c’est complètement faux, c’est ce dont pourtant ce gouvernement a besoin de se justifier.

Gouvernement : prémices d’un cercle vertueux

Le gouvernement est un produit de dynamiques endogènes internes. On peut estimer qu’après l’aggravation de la situation en 2014 qui a vu le début de fragmentation, de déchirement du pays, dans une dualité institutionnelle, entre le groupe politico- militaire Fadjr (Aube) qui a fait une OPA sur la Tripolitaine et Haftar qui en a fait de même avec son opération Karama (Dignité) en Cyrénaïque où on a vu le pays se déchirer en deux. Depuis une année, on est entrés dans un cercle vertueux.

Celui-ci a bien sûr été accompagné et parrainé par l’ONU, pour une raison simple. Si d’un côté il n’y a presque pas de forces politiques qui ne souhaitent pas la stabilité ou qui remettent en cause l’unité du pays, il n’existe pas par ailleurs de force ayant les capacités d’imposer seule une feuille de route de reconstruction nationale. Mais les conditions d’une réconciliation ont existé préalablement au travail de l’ONU. En amont de l’émergence de ce nouveau gouvernement, il y a plus d’un an, les principales forces militaires et politiques locales, notamment à l’Ouest, s’étaient engagées dans un processus de réconciliation à la base sous la pression des communautés lassées par la guerre.

C’est ainsi que les milices de Misrata et celles de Zintane, qui incarnent emblématiquement chacun des deux camps en conflit, alors que leur affrontement s’enlisait depuis plusieurs mois à l’ouest de Tripoli, se sont engagées, de façon inattendue, dans un processus de réconciliation, en dehors et contre la volonté de chacun des deux gouvernements, celui de Tripoli et celui de Tobrouk, censés les représenter. Ainsi du côté de la coalition Fajr de Tripoli, les milices de Ghériane, Zouara et Sabrata ont emboîté le pas à celles de Misrata tout comme les Amazighs qui ne s’étaient d’ailleurs que partiellement engagés dans la guerre, ceux du Djebel Nefoussa ayant dès le début opté pour la neutralité.

De fait, la coalition Fajr, privée de ses forces militaires les plus puissantes, n’avait plus d’existence réelle et s’est trouvée réduite sur le plan politique aux seuls islamistes et salafistes proches du mufti Gariani avec pour seuls appuis quelques milices, moins importantes. Le même processus, de l’autre côté, a érodé la coalition militaire de Tobrouk avec l’engagement des milices de Zintan et Ouerchefennah, en concertation avec leurs communautés, dans un processus de réconciliations locales, suivies par les Toubous au Sud.

En fait, c’est dans ce contexte-là qui a préparé les conditions à l’accord de Skhirat. Les différents émissaires de l’ONU n’auront fait qu’encourager ce mouvement et l’accompagner en s’appuyant sur les acteurs locaux qui se sont désengagés de la guerre et en les associant directement aux négociations, pour contourner les blocages des deux gouvernements rivaux et les contraindre au final à rejoindre les négociations. Ce gouvernement est l’aboutissement d’une réelle dynamique de paix endogène appuyée sur de réelles forces sociales libyennes qui ont poussé à la négociation.

Le gouvernement Sarraj est en fait l’aboutissement d’un réel accord entre toutes les parties, y compris celles qui le contestent aujourd’hui. C’est de là qu’a émergé le gouvernement Sarraj. Il a réussi à imposer son autorité petit à petit, au moins sur la Tripolitaine. Il a aussi engagé cette bataille à Syrte. Il s’agissait de déloger le danger de Daesh mais aussi d’engager une bataille de légitimité. En mettant en avant la bataille de Syrte, Faïez El Serraj a fait preuve d’une grande intelligence politique. C’est une cause qui a une forte portée symbolique et elle est potentiellement unificatrice. Pour les Libyens, l’EI est une maladie honteuse, importée par des étrangers.

Celui qui prendra l’initiative de les en débarrasser, et surtout celui qui gagnera cette bataille, en sortira renforcé et récoltera un grand capital de crédibilité. Et il n’est pas exclu que certains finissent par se rallier à Sarraj au vu de la tournure positive de la bataille. Dans un contexte de fragmentation, l’émergence d’une force a, en soi, un effet centralisateur. C’est l’entrée dans un cercle vertueux. Evidemment, ce processus positif piétine, car il y a en face une opposition qui vient surtout de la Cyrénaïque.

Le gouvernement aurait dû être adoubé par le Parlement de Tobrouk, mais ce Parlement, qui de toute manière n’a plus de légitimité, n’a jamais réussi à se réunir. Il y a une majorité de députés désireux de légitimer et de soutenir ce gouvernement mais en même temps la position géographique du Parlement en Cyrénaïque fait qu’il est pris en otage par un noyau dur de députés et de milices plus ou moins fédéralistes qui veulent empêcher l’émergence d’un gouvernement d’union nationale qui pourrait mettre fin à leurs ambitions fédéralistes qui existent réellement.

Vers une partition du pays ?

Il est vrai que la Libye est un très grand pays, très vaste. Historiquement, la Tripolitaine et la Cyrénaïque et le Fezzan ont été des régions aux trajectoires historiques et géopolitiques très différenciées. Depuis l’Antiquité où la Tripolitaine était punique, alors que la Cyrénaïque était hellénique. Même quand les Romains domineront les deux provinces, ils les géreront de manière différenciée territorialement. Sous la domination arabe aussi où souvent la Tripolitaine était plutôt gérée depuis la Tunisie, alors que la Cyrénaïque l’était depuis l’Egypte.

D’ailleurs, le golfe de Syrte est à la fois une frontière entre le parler maghrébin et égyptien et la limite du couscous. C’est une réalité permanente et structurelle qu’il ne faut pas nier. Pour autant, aussi bien pendant la période ottomane que lors de la résistance contre les Italiens, ou l’influence unificatrice de la confrérie Senoussie, un véritable sentiment national unitaire s’est cristallisé. C’est pour cela que la Libye a accédé à son indépendance comme Etat uni et unique même si c’était sous forme fédérale.

Ce n’est qu’en 1963, en effet, que le pays adopte la forme totalement unitaire. L’indépendance et la rente pétrolière, les investissements colossaux dans les infrastructures, l’encadrement bureaucratique et la redistribution rentière, ont renforcé le sentiment national unitaire. Personne, y compris en Cyrénaïque, n’ose poser la question en terme de séparation. Ce sont les deux pouvoirs qui se sont succédé, monarchie et Jamahirya, qui ont instrumentalisé ces différences pour en faire quasiment un régionalisme.

La monarchie a préféré s’appuyer et s’installer en Cyrénaïque dans un milieu rural pour échapper aux pressions de la bourgeoisie et des élites urbaines tripolitaines qui étaient les plus dynamiques politiquement, économiquement et qui avaient le plus milité pour l’indépendance. D’emblée, le premier pouvoir de l’indépendance, le pouvoir royal, issu de la confrérie Senoussi, choisit de s’implanter, non pas dans la Tripolitaine, la région la plus urbanisée et la plus dynamique économiquement, mais dans la Cyrénaïque, la plus rurale.

Il n’aura de cesse de marginaliser la Tripolitaine dynamique et frondeuse. El Gueddafi cherchera à bâtir son pouvoir en contre-point, contre la Cyrénaïque qui symbolisait l’ancien pouvoir, dont il n’aura de cesse de se méfier. Son obsession ne se limitera pas seulement à la région mais le poussera jusqu’à une volonté d’éradication de la confrérie Senoussi qui avait certes servi de matrice au pouvoir royal mais dont la légitimité, religieuse, historique et symbolique, transcende celui-ci.

C’est ainsi qu’El Gueddafi ira jusqu’à la destruction physique des mausolées de la confrérie préfigurant en cela la pratique de Daech plusieurs décennies plus tard. Il n’est pas fortuit que le printemps arabe ait commencé en Libye par la Cyrénaïque, région symbole de l’injustice territoriale. Mais la contestation n’avait pas la moindre velléité régionaliste ni même régionale. Elle s’est voulu dès le départ nationale et citoyenne et avait comme symbole d’ailleurs Fethi Terbil, avocat des DDH mais immigré de la Tripolitaine dans la Cyrénaïque.

Là aussi, comme en Tunisie, et comme souvent, la fracture territoriale, régionale, n’a été que l’interstice où a pu s’engouffrer la contestation politique et sociale. Avant même l’achèvement de la libération du pays, des tendances fédéralistes se sont manifestées au travers de descendants de la monarchie (Zoubir Ahmed Senoussi) avant que des milices ne se réapproprient la revendication, notamment celle d’Ibrahim Al Djadran, puisant surtout dans la frustration d’officiers de l’armée régulière marginalisés dans des structures sécuritaires régionales dominées par les brigades révolutionnaires.

Même si la revendication d’équilibre régionale est forte dans la région et que le mouvement fédéraliste bénéficie de soutien dans les principales tribus que sont les Obeidat, les Awaghir et surtout les Magharba (dont est issu Djadran), ce soutien ne concerne qu’une partie des cadres de ces tribus et les fédéralistes restent isolés dans la région. Ainsi le «Conseil de Barqa» présenté comme une sorte de gouvernement est en fait une coquille vide. Ce projet de gouvernement régional et le boycott des élections ont été rejetés par la majorité des conseils locaux et par les puissantes brigades révolutionnaires régionales.

Les rivalités politiques en son sein, les actions violentes pour bloquer le vote aux législatives en 2012, ont déprécié et fragmenté le mouvement. L’épisode du blocage des terminaux pétroliers (auquel a fini par s’opposer même la tribu des Magherba) et surtout l’épisode de vente du pétrole sur le marché noir ont fini par discréditer les fédéralistes et confirmer les suspicions sur leur caractère aventureux et vénal. Dans les affrontements actuels, les fédéralistes se sont pourtant retrouvés dans le camp du parlement de Tobrouk et des milices de Zenten opposés à une option fédérale et dont le tropisme tripolitain est fort.

Cet alignement tient à la concurrence qui les oppose aux islamistes pour le contrôle territorial de la région mais surtout au fait que les brigades révolutionnaires à Benghazi sont constituées pour l’essentiel d’originaires de Misrata dont les immigrés occupent une place dominante dans l’économie locale et suscitent l’hostilité des populations. Le poids disproportionné joué actuellement par les fédéralistes tient moins à leur force qu’aux ambitions de leurs alliés conjoncturels qui, directement ou indirectement, les renforcent. C’est le cas du général Hafter qui a besoin d’eux militairement et n’a aucun intérêt au renforcement d’un gouvernement légitime à Tripoli qui lui ôterait la prééminence militaire qu’il s’est attribuée.

C’est aussi le cas de responsables du Parlement de Tobrouk, comme son président et son vice-président qui avaient complètement appuyé le processus de réconciliation de Skhirat et le processus d’émergence du gouvernement. Sauf qu’ils pensaient en être les futurs responsables. N’ayant pas obtenu les postes principaux, notamment de chef du gouvernement, ils lui créent des embûches, quitte à donner encore plus de poids aux fédéralistes. Ces derniers surfent également sur un ressentiment social à l’égard des originaires de Misrata.

Les élites de la Cyrénaïque, région très marquée par une tradition pastorale, étaient moins préparées à profiter du boom économique engendrées par le pétrole dont les réserves étaient pourtant proches de la Cyrénaïque. Ce sont souvent les élites commerçantes et urbaines de Misrata qui ont le mieux profité du boom économique de la Cyrénaïque, si bien qu’elles dominent toute la région au niveau économique, du foncier aux banques en passant par le commerce d’alimentation ou celui de la bijouterie. Le poids important des élites de Misrata dans le processus de reconstruction est à double tranchant.

D’un côté elles y mettent la puissance de leurs milices et la puissance économique et la rationalité d’une ville aux vieilles traditions urbaines et entrepreneuriales. Mais ce poids important est aussi le talon d’Achille de ce processus. La montée en puissance des élites de Misrata aiguise les inquiétudes et les crispations des élites de la Cyrénaïque. Le risque d’une partition régionale est le plus grand écueil sur le chemin du gouvernement Sarraj.

Celui-ci impose de répondre à terme à la double question de l’équilibre entre régions et de la décentralisation au profit des régions, condition de toute reconstruction étatique dans ce vaste pays. Prosaïquement, c’est le partage de la rente des ressources entre le niveau national et régional. Mais dans l’immédiat, la grande tâche du gouvernement de Sarraj est de parvenir à disloquer cet attelage d’ambitions et de différencier entre le noyau dur de fédéralistes et les autres forces et en faisant preuve d’une grande ouverture vers les élites de la Cyrénaïque, y compris en récupérant des seigneurs de la guerre, comme Djadrane.

Celui qui a formé la première et la plus importante milice séparatiste à l’Est, tenté de vendre son pétrole au marché noir, puis s’être assuré la rente de la protection des sites pétroliers grassement rémunérée par le Parlement de Tobrouk, tourne le dos à ce dernier pour soutenir Sarraj, illustrant par là à quel point les ambitions personnelles jouent un grand rôle et que le devoir d’un politique est de les capter dans le sens de la reconstruction.

Interférences des puissances

On parle beaucoup des interventions extérieures occidentales, mais pour l’essentiel ce sont des puissances régionales qui ont pris le relais, agissent en connexion avec les acteurs locaux et compliquent la situation. Il y a plusieurs pays qui interviennent actuellement fortement et de manière agressive. On y retrouve la traditionnelle fracture entre le Qatar, d’un côté, et de l’autre les EAU et derrière eux l’Arabie Saoudite mais aussi l’Egypte.

L’Egypte soutient le général Haftar car il correspond à la logique de pouvoir égyptien, à savoir un pouvoir autoritaire avec une phobie anti-islamiste, voire l’usage de l’anti-islamisme comme stratégie de pouvoir, car Haftar n’a pas réussi à faire avancer le front face aux islamistes mais, par contre, il a étendu sa répression à tous les secteurs de la société civile, en dehors des islamistes, à tous ceux qui le contestaient. L’autre avantage pour Le Caire est d’avoir un client, un vassal, à ses frontières ouest. Le Qatar soutient diverses forces de sensibilité islamiste depuis les Frères musulmans, bien sûr, jusqu’aux islamistes radicaux. La Turquie, de son côté, soutient également des forces politiques de tendance islamiste, mais elle a surtout cherché à réactiver des relais ethniques.

Il faut savoir qu’un tiers de la population de Misrata est constitué de Koulouglis, et près de 10% de Tcherkess qui étaient en Egypte une sorte de garde prétorienne au service du pouvoir ottoman mais que Mohamed Ali a massacrés en 1810 pour s’autonomiser. Ils sont donc venus se réfugier en Libye à Misrata où ils constituent des sortes de lignées guerrières. Pour la Turquie, c’est aussi une stratégie d’implantation économique d’autant que Misrata est une région très entreprenante et constitue un débouché important pour l’économie turque.

Il y a également des forces moins importantes aussi qui interfèrent dans le jeu libyen : le Tchad et le Soudan grâce notamment aux Toubous, une minorité négro-africaine du sud libyen qui est présente en force également dans ces deux pays et dont El Gueddafi a encouragé la venue en Libye pour renforcer ses légions étrangères appelées «Légions islamiques». Le vide sécuritaire a encouragé un fort mouvement migratoire des Toubous de ces deux pays, probablement avec la bienveillance de leurs autorités.

Le Soudan de Omar El Bachir est en plus une source de soutien et d’approvisionnement en armes de groupes djihadistes et islamistes. Le jeu des interférences de ces puissances est très visible au sud, notamment dans cette guerre entre Toubous, soutenus par les EAU, et les Touareg, soutenus par le Qatar, alors que pendant plus d’un siècle ces deux communautés ont cohabité sans aucune escarmouche.

On assiste quasi mensuellement à des rencontres de réconciliation qui se font soit au Qatar soit aux Emirats arabes unis et qui montrent la concurrence effrénée de ces puissances qui cherchent à avoir un appui dans ce pays pétrolier. Le pétrole est une des sources de malheur actuel de la Libye, au contraire de la Tunisie. Un nouvel acteur est en train d’entrer dans le jeu : la Russie. La guerre civile lui a offert l’interstice. Le général Haftar, parrainé par les Egyptiens et en perte de vitesse face au Gouvernement d’Union Nationale soutenu par l’ONU et les pays occidentaux, se tourne vers la Russie où il vient de se rendre. Il pourrait être le partenaire idéal pour la Russie.

C’est le militaire autoritaire qui veut se légitimer de la lutte contre le terrorisme, à l’image de Bachar Al Assad en Syrie. C’est une bonne justification pour la Russie pour tenter de reprendre pied dans la région. Le jour-même où Haftar s’est rendu à Moscou, le vice-président du Gouvernement d’Union Nationale s’est rendu à Moscou et Al Sarraj son président a annoncé qu’il allait s’y rendre. La Russie devient cette force que l’on courtise et qui va avoir les moyens de prendre pied en Libye alors qu’elle en était devenue absente.

La nouvelle

Mais l’Algérie est la grande perdante de ce jeu régional. Le fait que les belligérants libyens l’aient enjambée pour aller se réunir à Skhirat au Maroc illustre la mise hors-jeu de l’Algérie dans ce dossier. Elle a été marginalisée par un soutien à El Gueddafi jusqu’à ses derniers moments, allant jusqu’à l’accueil de sa famille alors même qu’El Gueddafi continuait à mettre à sang le pays. A travers l’OUA et son représentant qui n’était autre que l’actuel ministre des AE, l’Algérie s’était opposée à toute solution négociée qui se ferait en dehors d’El Gueddafi et a de fait objectivement favorisé une intervention étrangère qui aurait pu être évitée.

Ce soutien était mu par la peur de la contagion de la contestation. Mais à Tripoli, on parle aussi des affaires de la famille El Gueddafi à Tlemcen d’où serait originaire d’ailleurs la fiancée du fils Seif El Islam. Et puis, l’Algérie n’est plus regardée comme le pays de la révolution, mais plutôt comme l’homme malade du Maghreb, à l’image de son Président et il ne viendrait à aucun des belligérants l’idée d’aller y chercher une solution.

L’Algérie a pourtant une si longue frontière avec la Libye et c’est parfois à travers la communauté des Touareg des Kel Ajjer qui s’étend des deux côtés de la frontière que l’Algérie parvient parfois à intercéder, de façon secondaire, dans les conflits opposant Touareg et Toubous dans le Sud libyen.

Ali Bensaad