Le chaos libyen parti pour perdurer

Traite de migrants, crise économique aiguë et risque terroriste

Le chaos libyen parti pour perdurer

El Watan, 21 novembre 2017

Plus de six ans après la chute d’El Gueddafi, la situation en Libye ne s’est pas décrispée. Pis encore, le chaos s’est généralisé.

D’abord, le pays est secoué par des scandales à répétition de traite de migrants, en l’absence d’une autorité centrale efficace. Le président de la section Libye de l’Organisation internationale de la migration (OIM) a déjà parlé de ce problème en avril dernier, devant une commission onusienne à Genève et vendredi dernier, le New York Times a publié un reportage sur l’esclavage des migrants. Ensuite, Daech est encore présent. Il est même opérationnel, comme l’indiquent les attaques des drones américains contre les groupes daechiens qui essaient de s’organiser dans l’un des coins de l’immense Libye.La dernière attaque a été menée vendredi passé à l’aube. Elle a visé des groupements au centre de la Libye.

Pendant ce temps, les belligérants libyens ne parviennent pas à s’entendre sur des amendements de l’accord de Skhirat de décembre 2015. Pourtant, des avancées spectaculaires ont été enregistrées dans la réconciliation entre les gens de Misrata et Tripoli, d’un côté, et ceux de l’Est libyen, contrôlé par le maréchal Khalifa Haftar, de l’autre. Deux rounds de négociations tenus à Tunis n’ont pas permis de sauter les derniers obstacles.
Divergences de fond ?

«La quasi-totalité des franges libyennes, mis à part Daech et ses alliés, ne veulent plus de la guerre mais n’arrivent pas à s’entendre sur la paix», estime le juge libyen Jamel Bennour, président en 2011/2012 du Conseil local de Benghazi. «Chaque clan veut imposer à la société libyenne le modèle qui sied le mieux à son idéologie partisane, sans rechercher la possibilité d’un compromis viable», poursuit le juge. Cela se traduit sur le terrain des négociations de Tunis par des prolongations injustifiées, conclut le juge. Pour comprendre les détails de ce blocage, El Watan s’est adressé au député Adel Mouloud Mahfoudh, du groupe représentant le Parlement, et à Moussa Faraj, président de la commission du dialogue de Tunis pour le Conseil supérieur de l’Etat.

Le député de Lajilet résume les divergences en quatre points. Il cite d’abord la question de la tutelle du commandement général de l’armée. «La délégation du Parlement a accepté que la nomination revienne au Conseil présidentiel, en exigeant juste que la décision soit prise à l’unanimité. L’autre délégation n’a pas donné de proposition, osant même contester l’accord obtenu lors du 1er round sur la nouvelle composition dudit Conseil présidentiel. L’accord initial dit que le Parlement nomme le président et l’un des vice-présidents du Conseil présidentiel, alors que le Conseil supérieur de l’Etat nomme l’autre vice-président.

Ce rebondissement constitue le deuxième point de divergence. Ils veulent la parité dans les attributions avec le Parlement», précise Mahfoudh. Moussa Faraj renvoie la balle en accusant le Parlement de refuser le compromis : «Le Parlement veut garder toutes les prérogatives entre ses mains, sans présenter la moindre garantie. Ce n’est pas normal !» Concernant le troisième point, le député de Lajilet cite les mécanismes d’attribution de confiance au futur gouvernement. Là, encore, explique Mahfoudh, ils veulent disposer d’un avis décisionnel, non consultatif. Ils proposent que le Conseil présidentiel puisse se substituer au Parlement dans l’attribution de la confiance au gouvernement.

Le quatrième point de divergence concerne le projet de Constitution. La délégation du Parlement considère qu’il serait mieux de revenir à la Constitution de 1963, tant que la nouvelle Constitution fait l’objet d’un contentieux juridique. L’autre délégation s’attache au nouveau texte, adopté dernièrement. Pour sa part, Moussa Faraj, le président de la délégation du Conseil supérieur de l’Etat, reproche aux représentants du Parlement «leur manque de souplesse» dans la recherche d’un compromis.
Commentant les divers aspects du chaos libyen, le politologue Ezzeddine Aguil considère que les groupes armés ont toujours échangé les migrants contre de l’argent. Pour lui, l’esclavage est de mise, même si on utilise le migrant comme mercenaire pour 100 ou 200 dollars par mois. «L’esclavage est là, du moment que ce migrant n’est plus maître de son destin», explique le politologue à El Watan. Concernant les frappes américaines, «Trump et sa clique veulent se protéger. Il n’y a pas d’autres moyens, tant qu’il n’y a pas d’Etat en Libye», selon le politologue.

Mourad Sellami