La Libye appelle la ligue arabe à des frappes aériennes

Pour contrer les groupes de Daech

La Libye appelle la ligue arabe à des frappes aériennes

El Watan, 17 août 2015

Déchirée par une guerre tribale par milices interposées depuis la chute du régime despotique d’El Gueddafi, la Libye fait face à une nouvelle menace terroriste depuis l’apparition sur son sol de groupes se réclamant de l’Etat islamique en Irak et au Levant (Daech).

De violents combats ont éclaté à Syrte, depuis mardi dernier, faisant des dizaines de morts, alors que les habitants de cette ville ont voulu déloger les terroristes qui l’occupent depuis le mois de juin.

Profitant du chaos, les groupes djihadistes s’emploient à imposer leur ordre dans la violence en s’emparant de villes entières. Le gouvernement libyen, qui peine à asseoir sa légitimité et à instaurer son pouvoir, s’avoue incapable d’y faire face. Il appelle à «l’aide» et sollicite la Ligue arabe pour mener des frappes aériennes contre les positions des djihadistes de l’organisation Etat islamique.

Cependant, plusieurs sources affirment que, sur le terrain, il n’y a aucune aide concrète. Un responsable local à Syrte, cité par l’AFP, assure que les combattants, «n’ayant pas reçu d’aide concrète et significative des deux gouvernements, ont alors arrêté de combattre».

L’autorité libyenne reconnue par la communauté internationale a déclaré, hier, qu’elle était «incapable de faire face à l’Etat islamique en raison de l’embargo sur les armes imposé à l’armée» par l’ONU depuis 2011.

Elle exhorte «les pays arabes frères à lancer des frappes aériennes ciblées contre les positions de l’Etat islamique à Syrte, en coordination avec les autorités nationales», a fait savoir le gouvernement dans un communiqué officiel rendu public hier. Le gouvernement, contraint d’élire domicile dans la ville d’El Bayda, a également appelé à «encourager et aider les combattants civils dans leur lutte contre les groupes terroristes se réclamant de Daech».

De son côté, le gouvernement parallèle installé à Tripoli, sous le contrôle d’une coalition islamiste menée par Fadjr Libya, a assuré avoir lancé une offensive aérienne contre les djihadistes à Syrte.

Aussitôt la demande libyenne formulée, l’Egypte a répondu favorablement à l’appel au secours. Le chef de la diplomatie égyptienne, Sameh Choukry, s’est entretenu avec le chef du gouvernement libyen, lui assurant le soutien de son pays. «Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Choukry, s’est entretenu par téléphone avec son homologue libyen Mohammed Al Dairi.

Ils ont évoqué notamment la dégradation de la situation sécuritaire à Syrte, ainsi que les attaques terroristes dans cette ville, menées par les éléments de l’organisation autoproclamée Etat islamique», indique-t-on au Caire.

A la demande donc de la Libye, le conseil de la Ligue des pays arabes se réunira en session extraordinaire demain au niveau des représentants des Etats membres.

L’Egypte, qui s’emploie à reprendre la main sur le dossier libyen, a assuré que «les pays de la Ligue arabe vont chercher comment aider le gouvernement libyen reconnu par la communauté internationale à faire face à la menace terroriste et à reprendre le contrôle de la totalité du territoire libyen». Pour le diplomate algérien Abdelaziz Rahabi, la Libye constitue une «profondeur stratégique pour l’Egypte».

Menace terroriste, instabilité politique

La dégradation sécuritaire en Libye s’accompagne dangereusement d’une instabilité politique chronique. Car c’est un gouvernement démissionnaire qui sollicite une intervention militaire arabe.

Au moment où les combats font rage à Syrte, le Premier ministre libyen, Abdallah Al Thani, annonce sa démission, à la surprise générale, au cours d’une interview télévisée. Il est vrai que le Premier ministre démissionnaire n’a pas jeté l’éponge de «gaieté de cœur». Il est soumis à une «forte pression politique et diplomatique», mais également à des menaces d’assassinat. En mai dernier, il avait échappé à un attentat dans la ville de Tobrouk.

L’annonce de ce retrait a été faite alors qu’une session de négociations de paix interlibyennes se déroulait à Genève sous la conduite de l’émissaire onusien pour la Libye, Bernardino Leon.

Ce dernier s’active depuis des mois à obtenir un accord final pour la mise en place d’un gouvernement d’union nationale pour assurer une stabilité politique indispensable afin d’engager le pays sur la voie de la reconstruction. La mission de l’émissaire onusien dans la recherche d’une paix durable s’avère presque impossible, malgré le concours des pays voisins de la Libye.

Bernardino Leon s’est donné un délai de trois semaines «pour affiner les annexes de l’accord conclu en juillet au Maroc et parvenir à la formation, début septembre, d’un gouvernement d’unité nationale». Pas si évident de parvenir à un accord sur le terrain où les différentes milices se livrent à une guerre d’usure menaçant le pays de partition.

De nombreux observateurs internationaux estiment que «tant que la communauté internationale n’arrive pas à se mettre d’accord sur un plan global de règlement de la crise, la Libye continuera à sombrer dans l’anarchie».
Hacen Ouali


Abdelaziz Rahabi, Ancien ministre et ex-ambassadeur

«La Ligue arabe ne dispose pas d’un mécanisme d’intervention militaire»

Pour A. Rahabi, la Libye est «abandonnée à son sort par ceux-là mêmes qui ont chassé El Gueddafi et ne mesurent la gravité de la situation qu’au nombre de réfugiés qui viennent des côtes libyennes».

La Libye peine à retrouver sa stabilité, pire, elle sombre dangereusement dans le chaos avec l’émergence de groupes de Daech. Le gouvernement libyen a demandé une réunion extraordinaire de la Ligue arabe et appelle à mener des frappes contre les positions terroristes. Quelle appréciation faites-vous ?

Se pose d’abord la question de la représentation internationale de la Libye qui n’a pas été réglée faute d’accord dans le processus du dialogue interlibyen.

Ensuite, nous assistons à un abandon de la Libye à son sort par ceux-là mêmes qui ont chassé El Gueddafi et qui ne mesurent la gravité de la situation qu’au nombre de réfugiés qui viennent des côtes libyennes.

Enfin, la Ligue arabe ne dispose pas encore d’un mécanisme d’intervention militaire dont l’état-major opérationnel dépendrait de ses propres structures.

L’expérience yéménite, sur laquelle l’Algérie a porté des réserves justifiées, renseigne sur la question de savoir s’il faut confier les opérations à la Ligue arabe elle-même ou à un chef de file et surtout dans quel cas intervenir.

L’Egypte a vite réagi en appuyant l’appel. Le Caire va-t-il tenter de reprendre la main sur le dossier libyen ?

L’Egypte n’a pas caché son engagement en faveur du gouvernement de Benghazi et a même mené des opérations militaires aériennes en février dernier. Elle estime que la partie orientale de la Libye représente sa continuité et une profondeur stratégique et que l’arrivée au pouvoir de groupes intégristes armés serait une menace directe pour son régime.

La question libyenne en Egypte est une question de politique intérieure, elle l’est de plus en plus en Tunisie et représente une menace pour l’Algérie en raison de l’arsenal militaire libyen, dont une bonne partie est tout aussi sophistiquée qu’incontrôlée.

Se dirige-t-on vers une intervention militaire sous le couvert des Nations unies ?

Je ne le pense pas, car le sentiment dominant chez les Occidentaux — donc au sein du Conseil de sécurité — est de privilégier une solution politique interne négociée qui pourrait recevoir la garantie des membres du Conseil.

Il reste que l’irruption de nouveaux acteurs, sur la scène libyenne, des pays du Golfe complique davantage la situation, parce qu’ils sont passés de la sous-traitance pour les USA à une diplomatie destinée surtout à faire contrepoids à l’influence de l’Iran.

L’accélération des événements dans ce pays pourrait-elle rendre caduc le dialogue interlibyen abrité par l’Algérie, entre autres ?

Alger n’est qu’une étape du dialogue interlibyen. Nous ne pouvions pas prétendre à plus en raison de notre position en faveur d’El Gueddafi qui nous valu des inimitiés chez les autres groupes et nous disqualifie pour jouer au médiateur crédible et écouté de tous.

Ce sont plutôt nos atouts géopolitiques, comme une frontière commune de près de 1000 kilomètres, les capacités opérationnelles de notre armée et notre expérience dans la lutte contre le terrorisme qui nous confèrent un poids et nous rendent incontournables dans la mise en application d’un possible accord de retour à la paix accepté par tous les belligérants.

Quelle devrait être la position de l’Algérie, qui est fortement impliquée dans la recherche d’une solution pour ce pays voisin ?

Je ne sais pas s’il est encore possible de se faire des amis parmi ceux qui comptent en Libye, notamment Fajr Libya (Aube libyenne), nous devons coller à la réalité du terrain, ne pas compter uniquement sur nos amitiés traditionnelles et revoir les grilles de lecture éculées sur les influence supposées ou réelles des tribus.

Cela ne marche déjà plus en Algérie, il est illusoire d’en faire un transfert chez le voisin qui vit des mutations sociales et politiques profondes, dans lesquelles nous devons dès maintenant nous inscrire.

Il reste à préserver nos intérêts chez un voisin qui, une fois stabilisé, aura un poids stratégique non négligeable : un pays riche et grand, à reconstruire, un point de jonction entre l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient et un allié naturel dans la stabilisation du Sahel.

L’apparition en Libye de «sections» locales de l’organisation Etat islamique (Daech) aura-t-elle des conséquences stratégiques sur la région de l’Afrique du Nord ?

Je ne pense pas que des groupes armés, si puissants soient-ils, peuvent déstabiliser un Etat sans le concours d’autres Etats, même s’il reste qu’il est difficile de déterminer pour quel pays opèrent ces groupes.

Le cas du Mujao, qui a opéré à quatre ou cinq reprises en frappant à chaque fois les intérêts de l’Algérie, est représentatif de ces groupes qui se démultiplient et sont souvent l’expression violente des luttes d’influence des Etats, mais pas uniquement les plus puissants.
Hacen Ouali


L’Algérie condamne

L’Algérie a condamné hier avec «la plus grande vigueur» les récents actes terroristes à Syrte (Libye), faisant de nombreuses victimes, indique un communiqué du ministère des Affaires étrangères.

«L’Algérie condamne avec la plus grande vigueur les récents actes terroristes à Syrte qui ont entraîné de nombreuses victimes.

Cette aggravation de la situation sécuritaire dans cette ville risque de plonger ce pays voisin et frère dans le chaos, ce qui pourrait constituer une menace réelle à la sécurité de toute la région», souligne la même source. «L’Algérie, qui n’a eu de cesse d’œuvrer pour la convergence de vues entre toutes les parties libyennes, à l’exclusion des groupes terroristes reconnus comme tels par l’ONU, réitère son appel urgent pour la mise en place en Libye d’un gouvernement d’union nationale capable de préserver l’unité nationale, l’intégrité territoriale et la souveraineté de la Libye ainsi que la cohésion du peuple libyen frère, afin de relever le défi sécuritaire», ajoute le communiqué du MAE.

«L’Algérie demeure convaincue que cette solution politique consensuelle est l’unique issue pacifique au conflit en Libye», affirme la même source. «L’Algérie, qui soutient les efforts des Nations unies, encourage de nouveau les frères libyens, qui ont les capacités, la volonté politique et le haut sens des responsabilités, à redoubler d’efforts pour favoriser l’aboutissement du processus de négociations interlibyennes au bénéfice de la Libye, du peuple libyen frère et de toute la région», conclut le communiqué du MAE.
APS