Le «chaos organisé dit créateur» des USA dans le monde arabe

Le «chaos organisé dit créateur» des USA dans le monde arabe

Abdelkrim Harchaoui : Ancien Moudjahid, Le Quotidien d’Oran, 2 août 2006

Il n’y a pas de guerre entre les Arabes (les résistances palestinienne, libanaise… suppléant les «armées nationales arabes») et Israël (Etat fonctionnel des Etats-Unis, vecteur essentiel des projets occidentaux et épée de Damoclès sur les régimes dans la région) !

Il n’y a pas non plus en cours, depuis plusieurs années, une guerre de résistance à l’invasion américano-britannique de l’Irak, point d’appui pour d’autres extensions dans le dit «Grand Moyen-Orient» à cloniser aux odeurs et aux couleurs de l’Occident ! Il n’y a pas d’insurrections récurrentes à travers l’aire arabe, avec des îlots inexpugnables de résistance graduellement structurés ! Les systèmes politiques nationaux arabes ayant fait long feu, il n’y aurait plus que résurgence des conflits sanglants entre ethnies, sectes, tendances religieuses…, confondues dans un même culte de la violence, suivis de cérémonies de réconciliations récurrentes, la réalité et la prégnance des interventions étrangères, qui attisent les divergences et en profitent, étant systématiquement occultées !

De la chute du camp socialiste aux attentats du 11/09/01, douze ans de latence ont été nécessaires aux dirigeants des Etats-Unis pour instituer un ennemi de substitution au communisme, le «terrorisme», consubstantiel à la relance débridée de leur pulsion mercantile. Le cadre, c’est la stratégie du «chaos organisé dit constructif», fait de désinformation systématique diffusée par des officines officielles, d’invention d’une menace imminente omniprésente, de mesures liberticides contre leurs propres citoyens, d’occupations armées et/ou de mainmises politiques sur des peuples ayant perdu leurs initiatives civiques et leurs immunités.

La doctrine, c’est la «préemption militaire» où faire fi des lois et de l’éthique est légitimé et où les justifications et les preuves sont délibérément manipulées pour fonder le massacre des néo-barbares dans une «guerre totale du camp du bien contre l’axe du mal». La violence aveugle des guerres préventives américaines, sans soucis des «dommages collatéraux» en vies et en biens, le renfort des alliés et les ratissages de leurs supplétifs locaux ne seraient pas suffisants pour éradiquer le «terrorisme islamique». L’abjuration de la civilisation et de la culture arabes, la révision des contenus de l’enseignement de base, la réforme des législations et des systèmes politiques, pour se plier au paradigme de la modernité telle que forgée, par le fer et par le sang, par l’Occident au cours des siècles de sa domination coloniale, seraient des appendices indispensables au succès final de la «croisade antiterroriste» !

La fin de l’intervention armée en cours au Moyen-Orient serait la paix, la sécurité et la prospérité. En fait, elle répond aux impératifs du business de l’Occident sous la férule des marchés offshore des capitaux. Le processus s’opère aussi en fonction des intérêts directs du complexe militaro-industriel et du lobby pétrolier américains. La licence totale des affaires, d’un côté, et la culture de la violence et de la haine, de l’autre, sont simultanément exhortées par les illuminés du néo-messianisme évangéliste.

Le projet américain de restructuration du monde arabe prétend avoir pour «mission civilisatrice» (sic), la démocratie, les droits de l’homme, le développement humain, la paix civile, l’idéal universel de liberté… Cela procède d’une rhétorique à géométrie variable en fonction des intérêts ponctuels occidentaux. Les faits, cela doit se faire sans identité collective, ni unité, ni souveraineté politique, ni autonomie de décision, ni maîtrise des ressources, ni justice sociale, ni résorption de la masse grandissante des marginalisés et des exclus structurels… Les desseins réels sont l’ancrage de l’emprise sur les peuples, les territoires et les richesses de la région.

Il s’agit de fixer les Arabes dans une défense islamique exclusive pour les en détacher des Chrétiens d’Orient, de leur imposer une guerre civile de l’extérieur (fitna), de les détourner de toute résistance globale politique contre l’aliénation, la domination et l’exploitation des puissances étrangères. En dernière analyse, il s’agit de les réduire à un état d’hétéronomie dans tous les domaines.

Pour se maintenir au pouvoir, les régimes arabes doivent souscrire à une «feuille de route» et d’abord entériner la servitude volontaire au néo-imperium américain. Ensuite, ils doivent s’inscrire dans l’ancrage institutionnel, d’un côté, du Groupe 5+5 (concession des Etats-Unis à la «vieille Europe» dans l’Ouest méditerranéen) et, de l’autre côté, du «Dialogue méditerranéen» de l’OTAN, avec Israël en son épicentre. Ils doivent participer à des manoeuvres conjointes, en attendant des guerres communes, y compris sur leurs propres territoires, accepter des audits réguliers de leurs services de sécurité, de leurs instances de souveraineté et autres corps divers. La révérence aux 16 institutions spécialisées (au FMI, à la BM, à l’OMC…) et aux 19 organes subsidiaires de l’ONU doit être explicite. Ils doivent obtempérer aux résolutions les plus iniques du Conseil de sécurité, devenu le porte-voix des desiderata des boutefeux américains, qui, sans vergogne, les exempt et les absout de tout dans leur quête d’omnipotence planétaire.

Les Etats-Unis, comme la France sous Napoléon, prétendent imposer par la force des armes leur vision de la liberté. Comme Nicolas 1er, ils jugent que les Etats-Nations arabes actuels sont des «hommes malades». Comme les puissances coloniales européennes, ils veulent y incruster les valeurs et les règles américaines comme mesure de toute chose. Par le terrorisme d’Etat, ils veulent s’ériger en instance universelle d’homologation du juste et de l’injuste. Ils veulent ordonner une humanité américanisée. Ils y plaquent les poncifs surannés pratiqués au Vietnam et en Amérique latine, où pourtant leur défaite politique patente a précédé leur débandade militaire manifeste. Les guerres de libération nationale des peuples colonisés ne seraient qu’édifications de nouveaux despotismes. Le général Giap, qui a combattu la France, puis les Etats-Unis, a dit: «les colonialistes sont de mauvais élèves».

L’application, aux seuls non Occidentaux, du Chapitre VII de la Charte de l’ONU en fait un véritable Code de l’indigénat qui, au nom du «droit international moderne», couvre la politique de la canonnière du XIXe siècle colonial qui renaît ainsi de ses cendres. De nouveau, le dialogue, les rapports de droit et la non-intervention se muent en injonctions, rapports de forces et devoir d’ingérence.

Parés de prérogatives de leur propre système normatif, les monstres froids s’immiscent, avec arrogance, dans les pays arabes pour y organiser le chaos social et la subversion conceptuelle qui paralysent la volonté politique et instaurent la «culture de la soumission», ceci en vue de traiter préventivement les menaces contre les centres d’accumulation du capital cosmopolite. Ce dernier est le lieu où se nouent les complexifications et les complicités les plus inattendues. Cela génère une opacité politique propice au profit instantané.

L’aphorisme «Grand Moyen-Orient» exprime l’impulsion de l’affairisme vers le «Far East». L’aire arabe y incarne une source d’énergie et une base stratégique auxiliaire. Israël, avec son monopole nucléaire et son armée, est censé y être l’élément structurant. La globalisation, expression actuelle de l’expansion capitaliste, menée par le néo-imperium américain, n’est pas incontournable comme le serinent des dirigeants locaux. Des alternatives partielles sont déjà à l’oeuvre, y compris dans le monde arabo-islamique.

A nouveaux frais, les Arabes sont sommés d’assumer les impératifs de la «culture de la résistance» faite de foi, de dignité, de liberté, de savoir, de progrès social… Cela exige un discours disjonctif d’avec la culture de la servitude volontaire et une action protéiforme.