Du Printemps berbère au printemps noir

Du Printemps berbère au printemps noir

La longue marche pour les libertés

El Watan, 20 avril 2008

Trois décennies de combats, de larmes et de sang pour tamazight. Les acquis sont jugés satisfaisants, mais les revendications restent posées.

La constitutionnalisation de tamazight, le 8 avril 2002, n’a pas pour autant garanti le droit à l’instruction et à l’information dans cette langue. Dans le système éducatif et dans les médias, la langue amazighe attend une meilleure considération. Les acteurs traditionnels, porteurs de la revendication (Mouvement culturel berbère), les archs, les associations et les fédérations culturelles ont baissé les bras alors que les autres organisations sont laminées. Cela se passe au moment où le pouvoir ne manifeste pas une réelle volonté politique pour la prise en charge de ce patrimoine linguistique et culturel national. L’enseignement se fait de manière aléatoire. M. Boudinar, président de l’association des enseignants de tamazight, affirme : « Réellement, tamazight est enseignée dans trois wilayas : Bouira, Béjaïa et Tizi Ouzou. Elle se fait de manière partielle à Alger, Tamanrasset, Khenchela et Batna. Sa généralisation est freinée par l’inertie du ministère de tutelle qui refuse d’ouvrir des postes budgétaires. »

Concernant la transcription de la langue, dont certaines voix ont demandé qu’elle soit faite en caractères arabes, notre interlocuteur affirme : « Pour nous et les apprenants, elle est tranchée : c’est en latin. Tout le monde l’a adoptée. » Pour des linguistes, les tentatives d’imposer l’utilisation des caractères arabes viseraient un compromis : opter pour le tifinagh, comme au Maroc. Une manière, pensent-ils, de freiner le développement de tamazight.

L’introduction de tamazight dans l’audiovisuel demeure une revendication toujours insatisfaite. Depuis l’introduction en 1996 d’un journal télévisé dans les programmes de l’ENTV, aucune avancée notable n’est enregistrée. Les locuteurs berbérophones attendent encore leur chaîne. Pourtant, le projet d’une télévision en tamazight a été annoncé il y a trois ans et n’a pas encore vu le jour. Saïd Lamrani, ancien journaliste de la radio Chaîne II, chef du projet, nous a répété mercredi dernier ce qu’il a toujours déclaré : « Officiellement, aucune date n’est retenue pour le début des émissions. Mais même si elle est déjà fixée, je laisserai le soin à qui de droit de l’annoncer. » Tout le monde attend le feu vert qui viendrait de « haut lieu ». Mais la feuille de route est fixée : ce serait une chaîne généraliste satellitaire qui diffusera des programmes en cinq variantes de tamazight (le chaoui, le chenoui, le mozabite, le kabyle et le targui). Cinq bulletins d’information seraient diffusés dans ses variantes linguistiques durant les six heures de diffusion fixées (de 15h45 à 22h05). Une chose est à présent certaine : une entreprise privée de communication a arraché le marché de près de 1000 heures de doublage de films comme Les vacances de l’inspecteur Tahar, Les portes du silence et des feuilletons comme El Bedra ou Fatma n’Soumeur.

Le chemin pour l’entière satisfaction de la revendication, notamment l’officialisation, paraît encore long. Et les animateurs « historiques » qui ont fait le MCB semblent préférer se retirer de la scène publique. Arezki Abbout, détenu de 1980 et militant connu de la cause amazighe, déclare : « Il y a eu des acquis et des reculs. L’histoire n’est pas linéaire. J’estime qu’il y a une erreur car on a confié deux missions à une seule génération. Pour moi, le MCB a fini sa mission historique. Notre génération ne peut plus continuer ce combat. Personnellement, j’ai fini d’écrire mes mémoires. Je donne ma dernière conférence publique cette semaine à Yattafen. » Pour Saïd Khellil, militant de la première heure, il faudrait réhabiliter le politique, « car ce que nous demandons au pouvoir nous ne le faisons pas nous-mêmes dans nos organisations. Dans la pratique, il faut être démocrate. Je pense que le danger est d’alimenter cette propension à discréditer l’action politique. Je pense que notre devoir est de répondre aux sollicitations d’associations culturelles. Nous devons continuer à transmettre nos expériences et nos échecs à ceux qui voudraient prendre le flambeau ».

Saïd Gada


Quels acquis pour les revendications berbères ?

La revendication berbère a été portée par deux grands mouvements populaires : avril 1980 et avril 2001.

Elle s’est imposée dans le débat public national aussi bien par des révoltes qui ont souvent pris des allures d’insurrection que par un long combat culturel soutenu par des générations d’artistes, d’intellectuels et de militants engagés pour la reconnaissance de l’identité amazighe dans toutes ses dimensions. Un peu plus d’un quart de siècle après l’intrusion brutale de la question berbère dans le champ politique, quel bilan peut-on faire des acquis engrangés ? Sur un plan purement théorique, il est indéniable que la dimension amazighe ait fini par intégrer le creuset de l’identité nationale dans lequel, auparavant, on ne consentait à reconnaître que l’Islam et l’arabité. Tamazight a fini par obtenir un statut de langue nationale dûment reconnu par la Constitution mais bien en deçà du statut de seconde langue officielle qui a toujours été revendiqué et qui lui aurait permis d’intégrer les institutions de l’Etat. Sur un plan plus pratique, force est de constater que les instruments institutionnels et juridiques pour parachever la reconnaissance et la promotion de la culture berbère et pour enfin mettre un terme au déni historique dont souffre la dimension amazighe n’existent pas sur le terrain. Quand ils ont le mérite d’exister, ce sont en général des coquilles vides qui attendent leurs ressources humaines et financières. C’est le cas notamment de l’académie de langue amazighe et du Conseil supérieur de langue amazighe, deux projets de décrets présidentiels avalisés en juin 2007. C’est le cas également de la chaîne amazighe de la Télévision algérienne qui peine à sortir de ses limbes et dont le lancement est retardé d’année en année. Côté éducation, les choses ne vont guère mieux. Les chiffres et les faits confirment que l’enseignement de tamazight est partout en net recul. Il butte sur des problèmes liés aux programmes, aux manuels scolaires, au recrutement et au statut des enseignants. Il n’y a toujours pas de calendrier national pour la généralisation de l’enseignement de tamazight. Concernant l’enseignement supérieur, les départements de langue amazighe créés en 1995 n’ont toujours pas évolué en instituts. De ce fait, ils souffrent d’un statut qui ne leur permet ni de se développer ni d’assurer leur autonomie financière. Il y a bien le HCA, le Haut commissariat à l’amazighité, mais il n’a pas de président depuis 5 ans. Ses instances gelées font de cet organe un « squelette administratif » comme le qualifiera un militant de la cause amazighe. La reconnaissance de yennayer en tant que fête nationale n’a pas encore obtenu satisfaction. La préservation du patrimoine culturel matériel et immatériel, le cinéma, la radio et l’édition dans le domaine berbère, pour ne citer que ces quelques exemples, sont encore les parents pauvres d’un ministère de la Culture occupé depuis deux ans à faire de l’Algérie la capitale de la culture arabe qu’à promouvoir la culture locale. Des 14 revendications contenues dans la plateforme d’El Kseur, qui sont venues se greffer sur la question berbère, seules deux ou trois ont été satisfaites. Par exemple, il a été plus facile pour l’Etat de prendre la décision d’indemniser les victimes du printemps noir que de juger leurs assassins. Le mouvement des archs a été anesthésié par une avalanche de promesses sans lendemain avant d’être mis knock-out par une série de rounds de négociations oiseuses. En définitive, l’Etat a fourni les mêmes réponses au mouvement culturel berbère d’avril 1980 comme au mouvement citoyen de 2001 : des promesses qui n’engagent que ceux qui y croient.

Djamel Alilat


Les archs, grandeur et décadence

El Watan, 20 avril 2008

Sa chute a été aussi absurde qu’a été fulgurante son ascension. Le mouvement des archs s’est littéralement dissous dans la nature, s’est biodégradé, après avoir longtemps trusté les projecteurs politiques et médiatiques.

Après avoir surtout occupé la scène politique et compté pendant au moins deux années comme l’organisation la plus influente en Kabylie. Nés dans le chaos des débuts des émeutes d’avril 2001, les archs ont représenté un véritable OVNI politique qui a soulevé la curiosité bien au-delà des frontières. D’abord, produit de la protestation spontanée et généralisée, ensuite son catalyseur assidu. En tout cas, c’était l’organisation qui mettait en place l’agenda des manifestations qui ont prolongé la durée de vie des événements. Un mouvement un jour citoyen, un autre populaire, tiraillé à ses débuts entre le souci « d’arrêter l’effusion de sang » et l’ambition de monter à l’assaut du « pouvoir maffieux et assassin ». Le véritable acte de naissance du mouvement a été la plateforme de 15 points rédigée le 11 juin 2001 dans une salle du centre culturel d’El Kseur, à Béjaïa. Un document réalisé dans la précipitation comprenant aussi bien le slogan bateau (Contre la « hogra » et toutes formes d’injustice et d’exclusion) et l’exigence nette (départ des brigades de gendarmerie). Son fait d’arme le plus marquant, la marche du 14 juin 2001 à Alger. Conçue à la fois comme une démonstration de force et d’assaut final contre la dictature (l’un des mots d’ordre plus ou moins entendus de la marche était de bloquer pacifiquement la capitale jusqu’au départ du Pouvoir), la manifestation, qui a drainé près de deux millions de manifestants, avait mis cet embryon d’organisation devant l’impératif de se définir des mécanismes de fonctionnement et de savoir simplement ce qu’il veut et avec qui il veut le réaliser. Mais l’on préférera continuer dans la protestation brute, à l’exclusion de toute forme d’articulation organique au nom de l’horizontalité et de représentation directe. Des verrous conçus comme barrages à toutes velléités de leadership sont portés dans un code d’honneur, définissant le délégué comme un soldat dévoué à la cause et au sacrifice sans autres formes de compensation que les hommages éventuels de l’histoire ; comme a été décrétée « scellée et non négociable » la plateforme de revendications. De belles utopies qui vont s’avérer fatales pour le mouvement. L’« empêchement » des élections locales et législatives de 2002, l’interdiction active signifiée aux officiels de se rendre dans la région, des manifestations importantes tenues à l’occasion de date symbole (20 août, 20 avril…), permettront à la structure de survivre durant des années sans efforts de réflexion au moment où elle continuait à se couper de la rue et à agacer les partis qui y voyaient un instrument redoutable de discrédit du politique dans la région. En optant pour le choix de dialoguer avec le gouvernement à un moment de grande décrue de la protestation, en 2004, ce qui restait du mouvement a pris le risque d’imprimer une issue beaucoup moins glorieuse à la lutte amorcée des années auparavant et de prêter le flanc à la disgrâce. D’autant que le pays s’apprêtait à vivre des échéances politiques décisives, à l’exemple de la présidentielle d’avril de la même année. Les animateurs seront traités de tous les noms, avant de tomber simplement dans l’oubli. On ne leur prêtera même plus le mérite, au-delà du débat à faire sur les « acquis », d’avoir mené au bout une expérience de lutte et de n’avoir engagé que leur semblant de structure en signant le fameux accord avec Ahmed Ouyahia.

M. S.

 


Une expérience vite oubliée

Sept ans après l’explosion d’avril 2001, le consensus ne se fait toujours pas sur les origines de ce qui restera comme le mouvement de protestation le plus intense et le plus prolongé de l’histoire récente du pays.

La distance qui sépare de l’événement et la lucidité qu’a dû naturellement entraîner la caducité des enjeux qui hier imposaient la réserve ou la passion ne semblent pas avoir suffi à dissiper le brouillard sur la question. Les ambiguïtés sont nées avec les premières étincelles de ce grand incendie. Dès le départ, les acteurs politiques, ceux notamment jouissant de la proximité avec « le terrain des opérations », étaient partagés sur le sens à donner à la colère. Mouvement populaire, mouvement de jeunes, exacerbation de la frustration identitaire, jacquerie, voire révolution avortée, ou manipulation à grande échelle… ? L’effet de surprise avait pétrifié et le FFS et le RCD dont les meubles seront charriés un peu plus tard par la crue juvénile avant que les deux ne se résolvent à l’option de chevaucher la vague. Le leader du FFS s’était empressé, dès les premiers moments de la contestation, de conclure que la mort de Guermah Massinissa à Beni Douala, quelques jours plus tôt, et les émeutes qui l’ont suivie font partie d’un plan démoniaque mis en œuvre par des clans au pouvoir aux fins de lourds rééquilibrages aux commandes de l’Etat. La thèse ne restera pas l’apanage des militants du FFS, mais sera émise également par nombreux cercles qui s’appuient sur un supposé bras de fer entre Bouteflika (élus deux ans auparavant) et l’institution militaire. D’autres par contre ne s’attarderont pas trop sur la question, préférant s’en tenir à ce que pouvait porter la protestation comme revendications. On en est resté là concernant la genèse et 7 ans plus tard on n’en sait pas plus. Les ambiguïtés de départ se sont transformées en suspicions et celles-ci ont perduré et perdurent jusqu’à aujourd’hui pour cibler spécialement les animateurs des archs. Ils auraient été grosso modo manipulés ou chargés de la mission de vider la région de sa substance politique. Ils auraient même réussi et auraient été payés en conséquence, accusent les militants du FFS et du RCD et avec eux beaucoup parmi l’opinion. L’on ne s’accorde pas non plus sur les bilans et les enseignements à tirer. Avril 1980 et son MCB sont revendiqués par tout le monde, octobre 1988 aussi puisqu’il y a au moins l’avant et l’après. Pas le printemps noir 2001 qui semble avoir été intégré beaucoup plus comme un moment d’agression contre la Kabylie que comme un grand moment de combat. On ne connaît pas de travaux universitaires sur la question, pourtant les politologues écument les plateaux télé. Les quelques travaux faits sur le sujet se sont limités à quelques livres publiés durant la première année des événements, sous la signature de journalistes qui ont cédé à la tentation de saisir sur le vif l’événement. Des livres reportages qui ont leur intérêt en tant que témoignages, sans plus. Rien en somme qui puisse réellement dater cette grande expérience et la capitaliser. La Kabylie n’avait-elle vécu que de longues années de troubles publics ?

M. Slimani


Bezza Benmansour. Délégué de l’interwilayas des archs

« On n’a pas pu tirer le mouvement vers le haut »

Bezza Benmansour a été l’un des animateurs les plus en vue de l’interwilayas des archs et un des meneurs de la délégation qui a conduit le dialogue avec le gouvernement, à partir de 2004. Militant politique de longue date, ancien élu à l’APW de Béjaïa, détenu durant des mois pour son activité au sein des archs, l’homme a repris son poste d’enseignant à Sidi Aïch après une expérience infructueuse aux dernières législatives. Il jette aujourd’hui un regard dépassionné et moins subjectif sur le parcours des archs, leurs moments de gloire mais surtout leurs erreurs.

– Avec du recul, comment jugez-vous l’expérience du mouvement des archs ? – En tant que protestation, mouvance qui a porté des revendications aussi fondatrices et légitimes que la démocratie, la question identitaire, la justice sociale, la mobilisation de la population en 2001 et les années qui suivirent a été extraordinaire. Elle n’a pas son pareil dans l’histoire de l’Algérie indépendante, ceci est indéniable. Mais il est vrai qu’il y a des choses à dire sur la structuration, des tares qui proviennent sans doute de la nature même de la protestation. Il y a par exemple une différence fondamentale avec la mobilisation pour le Printemps berbère. En 1980, ce fut l’élite qui a initié la protestation, l’avait organisée. En 2001, ce fut la population qui a poussé et même bousculé les élites. Une « spontanéité » qui a eu ses effets sur la suite des événements. Sinon en termes de réalisation, il faut reconnaître que des acquis ont été arrachés. Tamazight est langue nationale, elle est, si vous voulez, officielle à 75%, puisque l’Etat s’est engagé officiellement à la promouvoir dans toutes ses variantes linguistiques en mettant en place des institutions, dont une académie. Ce que je veux dire, c’est qu’on n’a pas affaire à une reconnaissance passive. Il y a aussi que la protestation a poussé les autorités à revoir les rapports entre les services de sécurité et le citoyen dans le sens du respect qui lui est dû. – Le mouvement et ses animateurs restent coupables, pour de larges pans de l’opinion, d’avoir complètement dévitalisé la scène politique en Kabylie pour l’avoir longtemps « squattée »… – Oui. Le mouvement avait posé les mêmes problèmes que ceux posés par les partis politiques, donc fatalement, à un moment donné, le télescopage ne pouvait être évité. Je vous disais à l’instant que, par essence, la protestation n’a pas été initiée par les élites, même qu’elle s’est faite à certains niveaux un peu contre l’élite. L’effort de construction a été contrarié et la main du pouvoir et de la manipulation n’est pas à exclure. Au lieu de prendre conscience de tout ça, les délégués et animateurs se sont complus dans leurs statuts, car il y a bien des statuts qui se sont constitués. En fait, les tares étaient dans les germes et on les a cultivées en tant que délégués. Les animateurs qui ont été propulsés au-devant de la scène par les circonstances ou par leurs efforts n’ont pas pu, su, ou simplement voulu tirer le mouvement vers le haut, par une démarche d’ouverture, la définition de perspectives, et surtout prendre conscience que nous participions à décrédibiliser et à tuer le politique. – Le mouvement pouvait donc s’ouvrir sur les partis politiques, entretenir à tout le moins des rapports moins conflictuels avec eux… – Certainement. Le mouvement des archs avait, si vous voulez, l’embarras du choix. Le FFS, le RCD, le MAK, ils ne demandaient que ça. Il s’agissait de concevoir des enjeux communs. Tous ces sigles étaient intéressés par les enjeux d’opposition vis-à-vis du pouvoir et surtout par l’ambition du renforcement de leurs rangs. Mais laissez-moi vous dire qu’autant les états-majors de ces partis étaient intéressés par la perspective d’absorber et de tirer profit de la formidable vague de protestation autant, au niveau intermédiaire des structures partisanes, les blocages se multipliaient pour des considérations de représentation locale et de carrière. Trop de contradictions à l’intérieur du mouvement, dues à sa nature même, l’empêchaient d’avoir une option pour tel ou tel autre, si bien qu’il n’a pas évolué du tout. Ce sont d’ailleurs les mêmes contradictions qui l’ont empêché d’évoluer lui-même en mouvement politique. – Malgré tout cela, vous avez continué à militer longtemps après que le constat de la démobilisation populaire autour de la structure des archs soit admis par tout le monde ; vous voyiez quand même venir la fin, mais vous avez persisté… – C’est vrai. Il devenait clair que le mouvement n’avait pas de compétences et n’avait plus de substance. D’autres et moi-même en étions conscients. Deux voies seulement étaient possibles pour les animateurs que nous étions : s’inscrire dans une perspective avec une formation politique ou se résoudre à se disperser comme si de rien n’était et rentrer à la maison. Je pense personnellement que la dernière possibilité n’est pas digne d’un militant. Certains ont certes tellement vu venir la fin qu’ils ont quitté individuellement la structure pour rejoindre des formations politiques. Nous nous sommes dits qu’il fallait être responsables. Aller au dialogue avec le gouvernement et tenter d’arracher le maximum. Fatalement jouer au syndicat. – Le dialogue justement. Vous avez été de la partie… Pas de regrets à ce sujet ? – Pas de regrets. On dialogue avec l’adversaire, avec l’ennemi, pas avec ceux dont vous vous entendez. C’est vrai que la négociation se joue surtout en fonction des rapports de force et ceux-ci n’étaient pas spécialement en faveur du mouvement. Il se trouve que le pouvoir avait intérêt, du moins à l’époque, à ce que le dossier du printemps noir soit discuté autour de la table de négociations. Nous avons joué sur ça. La seule erreur commise à ce propos se situe au niveau de la démarche et non pas de l’option. On aurait pu responsabiliser les partis, lancer des discussions, les associer au lieu de continuer à parler au nom de la population. Ceci dit, il y a lieu de réitérer que le pouvoir n’a pas tenu ses engagements. Où en est le projet de la télévision berbère, projet qui devait être lancé en janvier 2007 ? Où en est-on avec le jugement des assassins ? En fait, cela participe d’une démarche vicieuse du pouvoir qui ne veut pas crédibiliser le processus de dialogue, ça ne l’arrange pas de donner l’impression d’avoir cédé et de renforcer ainsi le mouvement des archs. C’est dans ce sens qu’il a organisé cette campagne de dénigrement à l’adresse des animateurs du mouvement en diffusant des informations qui nous donnent comme ayant perçu des privilèges matériels… Le premier journal qui a diffusé ces informations n’avait-il pas sourcé son travail sur des « documents officiels » ? – Et vous n’avez rien perçu ? – Mais pourquoi se complexer à l’idée que l’on mette à notre disposition des instruments et des conditions de travail ? Pour être militant honnête faut-il inconditionnellement crécher dans un hôtel crasseux et se déplacer par bus ? On nous a effectivement accusés de pas mal d’infamies et ceux qui nous ont accusés se sont rétractés et reconnu ne disposer d’aucune preuve après avoir longtemps claironné les avoir, lorsqu’il s’est agi de les confronter devant la justice. Le pouvoir a fabriqué ces histoires et il s’est trouvé nombreux amplificateurs intéressés pour leur donner de l’écho dans la société. Les uns et les autres se sont objectivement ligués parce qu’ayant l’objectif commun de nous abattre. Les intérêts politiciens des uns et des autres ont empêché l’émergence d’une dynamique à même d’apporter les solutions idoines qu’appelle la crise.

Mourad Slimani

 


Manifestations aujourd’hui en Kabylie

Des marches seront organisées aujourd’hui dans les chefs-lieux des wilayas de Bouira, de Béjaïa et de Tizi Ouzou à l’occasion du 28e anniversaire du printemps berbère de 1980.

Avec le retrait du terrain de la contestation politique du Mouvement culturel berbère et de l’organisation des archs, c’est le Rassemblement pour la culture et la démocratie qui a pris l’initiative d’appeler à des marches populaires pour ce matin à 10h. A Bouira, la marche devra démarrer du stade Bourouba au siège de la wilaya, à Béjaïa, du Théâtre régional au siège de la wilaya également, alors qu’à Tizi Ouzou, les marcheurs devront se regrouper au carrefour du 20 Avril et marcheront vers le siège de la wilaya. La marche du RCD, qui aura lieu sous les mots d’ordre « Pour tamazight langue nationale et officielle », « Pour le respect des droits de l’homme », « Pour le respect du pluralisme politique et syndical », entend rallier le maximum de sensibilités politiques à la manifestation. L’appel du parti de Saïd Sadi « aux organisations de la société civile et à tous les citoyens pour célébrer dans la solidarité la victoire du pluralisme et de la tolérance sur le monolithisme et le sectarisme » se veut rassembleur pour une marche unitaire qui regrouperait toutes les sensibilités. Le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie, pour sa part, a appelé lui aussi à une marche à Béjaïa aujourd’hui à 11h du Théâtre régional à la maison de la culture de la ville « pour la mémoire et l’avenir de la Kabylie ». A Tizi Ouzou, la section estudiantine du MAK annonce son soutien à « la marche des étudiants et formera un carré de manifestants du portail de l’université au centre-ville », est-il indiqué dans l’appel du MAK. De leur côté, les étudiants de l’université Mouloud Mammeri ont appelé à une « marche pacifique » aujourd’hui à 10h du « campus de Hasnaoua vers le siège de la wilaya ». La structure qui organise cette manifestation, la Coordination locale des étudiants (CLE), marchera quasiment sous les mêmes mots d’ordre que le RCD, tout en se singularisant avec des revendications telles que « le retrait immédiat et inconditionnel des plaintes (contre les étudiants, ndlr) et pour une Constitution consacrant enfin un Etat de droit ». A noter que pour ce 20 avril 2008, aucun appel à la grève générale n’a été lancé, contrairement aux années passées.

Saïd Gada

 


Mouloud Lounaouci. Linguiste-chercheur

« Le printemps berbère exprime le ras-le-bol d’une grande partie du peuple »

L’un des 24 détenus d’avril 80 et membre fondateur du MCB, Mouloud Lounaouci, doctorant en sociolinguistique, nous parle dans cet entretien de l’acheminement de la revendication amazighe.

– Qu’évoque pour vous le 20 avril 1980 ?

– Cette date historique, à plus d’un titre, évoque la fin d’une situation politique bloquée. Le mouvement national dès le début du siècle, autrement dit dès la naissance de l’ENA (Etoile nord-africaine), a décidé de ce que devait être l’Algérie indépendante. Par mimétisme, l’Algérie devait ressembler à la France, puissance d’occupation. Il fallait donc, par effet miroir, construire un pays à pouvoir fortement centralisé et monolithique. Une nation, un peuple, un Etat, une langue, une culture, une identité. Mais pas seulement, puisque l’Algérie devait faire partie de la vaste nation arabe. Tout était dit, l’islamisme et l’arabité se profilaient à l’horizon. Une tendance renforcée par le mouvement islahiste d’Ibn Badis. Les militants algérianistes et indépendantistes (qui représentaient l’écrasante majorité des militants) qui voyaient en la diversité un ciment de cohésion nationale et non un facteur de division ont préféré taire leur position en attendant la libération du pays. Sauf que l’histoire de l’Algérie indépendante a commencé par un putsch qui a permis aux arabo-islamistes d’asseoir leur idéologie faite d’intolérance et d’exclusivisme. Le processus de démocratisation tant espéré n’a pu avoir lieu et la chasse aux opposants a pris les dimensions que l’on sait avec ses lots d’assassinats, de disparitions et autres emprisonnements. Cette répression a créé une chape de peur qui a permis au système de perdurer et d’user sans limite de son pouvoir. Avril 1980 est la remise en question de cet état de fait. Il est le résultat d’une contestation/revendication commencée dès le mouvement national. Amar Imache a démissionné de son poste de secrétaire général de l’ENA parce qu’il ne supportait pas l’autoritarisme de Messali, les « berbéristes » de 1949 ont été éliminés parce qu’ils avaient osé remettre en question l’ordre établi. Dès 1963, l’opposition politique (notamment les maquis du FFS puis d’autres forces principalement de gauche, sans oublier lesdits poseurs de bombes) et culturelle (académie berbère, groupe berbériste d’Alger autour de M. Mammeri…) commençait à s’organiser. Le printemps amazigh est venu couronner ce long mouvement revendicatif. Il exprime le ras-le-bol d’une grande partie du peuple. Il est porteur de valeurs de tolérance, de démocratie, de modernité et d’universalité. C’est en ce sens que ce mouvement, même s’il est né en Kabylie, a eu un impact sur tout le pays. Aujourd’hui, il faut lui rendre justice. Toutes les avancées en matière de démocratie (droits de l’homme, liberté de la presse, associations libres, reconnaissance de l’identité et culture amazighes, enseignement du tamazight) sont les résultats directs de ce mouvement berbère. Pour tout dire, cette date devrait être commémorée annuellement dans toute la nation.

– Quels sont les acquis du printemps berbère ?

– Indépendamment de ce qui a été dit en matière de droits fondamentaux (le premier tract du mouvement portait dans l’ordre d’énumération : pour la démocratie, la liberté d’expression, la reconnaissance des langues algérienne, arabe dialectal et berbère), le printemps amazigh a abouti à des acquis indéniables quoique non irréversibles. Aujourd’hui, l’identité amazighe est constitutionnelle et la langue amazighe est nationale. L’enseignement de cette langue est devenu une réalité même s’il persiste de nombreux obstacles. Les licenciés, magisters et docteurs en tamazight se chiffrent en plusieurs centaines et le nombre d’élèves se situe autour de 130 000. La fierté identitaire et la loyauté linguistique, actuellement bien ancrées, sont le prélude, il faut l’espérer, à une rapide désaliénation. La réappropriation du patrimoine culturel, la connaissance de l’histoire du pays telle qu’elle s’est déroulée (aujourd’hui possible) permettront de s’affranchir de la tutelle du monde arabe. Un monde virtuel auquel veulent nous rattacher les tenants de l’arabo-baâthisme.

Quel regard portez-vous sur l’enseignement de la langue amazighe ?

L’enseignement de la langue berbère a été, pour ainsi dire, imposé par les militants du mouvement. Dès 1989, avec la naissance du mouvement associatif autonome, ont commencé les cours de tamazight à l’intérieur même des établissements scolaires (l’exemple de l’association Idles est à ce titre édifiant). La « grève du cartable » de 1994, qui a vu tous les élèves et les étudiants sacrifier leur année, a permis d’imposer l’enseignement du tamazight de manière institutionnelle. Mais de nombreux obstacles sont volontairement mis en place pour aboutir à son échec (autorisation paternelle, note non incluse dans la moyenne générale, non ouverture de postes budgétaires pour les enseignants …). Malgré tout, grâce à l’abnégation des enseignants (pour la plupart militants) mais aussi au dynamisme des membres du HCA (qui fait beaucoup avec peu) et la bonne volonté de quelques éléments du ministère de l’Education, l’enseignement a gagné en qualité même si du point de vue du nombre de wilayas où le tamazight est enseigné, il y a un réel recul (actuellement 96% des élèves sont situés en Kabylie). Les raisons, multiples, sont essentiellement liées au mouvement anti-amazigh (minoritaire mais agissant) encore implanté dans les autres régions du pays. Ceci dit, l’optimisme est de rigueur dans la mesure où les universités forment des centaines de licenciés par année.que l’Etat doit, par obligation, recruter dans le cadre de l’enseignement. Et puis, il faut ajouter que le berbère commence à se délester du statut de « langue du cœur » pour devenir « langue du pain », seul statut garant de la pérennité d’une langue.

– Comment percevez-vous sa place dans les médias ?

– Une presse, essentiellement partisane, a vu le jour au tout début de l’ouverture dite démocratique. Malheureusement, pour des raisons objectives, cette presse n’a pas pu durer. Il faut dire que l’absence d’une alphabétisation soutenue (aucune volonté politique) a fait que le lectorat était réduit et donc économiquement non rentable. Mais il faut ajouter aussi le registre de langue employé, un niveau imperméable pour le commun des citoyens. Le nombre de néologismes, l’emphase, les circonvolutions verbales, la pédanterie phraséologique (par mimétisme de l’arabisation) ont vite découragé les quelques bonnes volontés de lecteurs. Ce qui est dit pour l’écrit vaut pour l’audiovisuel (radio et télé) où les animateurs ont longtemps joué aux purificateurs créant ainsi un « monstre linguistique » repoussant auditeurs et téléspectateurs. Aujourd’hui, les choses devraient s’améliorer, les nombreux jeunes qui ont eu un enseignement en cette langue sont un lectorat potentiel d’autant que globalement tous ont compris qu’une langue, pour être vivante, doit être fonctionnelle. L’édition régionale, dans un premier temps, peut actuellement voir le jour et s’autofinancer si, toutefois, l’Etat acceptait de partager équitablement sa manne publicitaire. Pour terminer sur cette question, il faut peut-être songer d’ores et déjà à former des journalistes professionnels en tamazight.

– Que peuvent apporter aujourd’hui les anciens animateurs du MCB par rapport à la scène politique locale ?

– Comme dans tous les mouvements, les fondateurs doivent, théoriquement, veiller au maintien des valeurs et dénoncer les dérives. Ils sont, en quelque sorte, les « gardiens du temple ». Mieux, leur capital expérience doit servir aux autres générations. Il n’est franchement pas utile de reproduire nos erreurs, et de ce point de vue, les anciens animateurs peuvent avoir un rôle de « garde-fous ». Actuellement, la revendication politique non violente est possible, la production culturelle l’est aussi. La clandestinité n’est plus obligatoire, comme ce fut le cas, il y a à peine deux décennies. La possibilité de rencontres périodiques des jeunes militants avec les anciens est désormais possible. La commémoration d’avril 80 deviendra alors une journée de communion et non une finalité du mouvement (tendance actuelle).

Ahcène Tahraoui


Un mouvement né dans la douleur

Si dans un passé récent Agouni Aarous, dans la daïra de Beni Douala, village natal du « détonateur » des événements du printemps noir, grouillait du monde, cette année la commémoration de l’assassinat de Guermah Massinissa n’a pas drainé les foules d’antan.

La mobilisation s’est-elle émoussée ? Le mouvement des archs prend, de ce fait, inexorablement le chemin de l’étouffement après une démonstration magistrale qui a, en 2001, fait adhérer à sa cause toutes les populations de la région. L’on se rappelle la grandiose marche du 14 juin qui avait fait déplacer à la capitale ces millions de citoyens venus des contrées lointaines pour crier leur ras-le-bol. La mort de Guermah Massinissa, dit Moumouh, à l’intérieur de la brigade de la gendarmerie de ladite localité fut l’étincelle d’une tragédie qui a coûté la vie à 126 autres jeunes. Spontanément, la région sombrera dans un embrasement qui s’est propagé en un tour de main. Des lycéens auxquels se sont joints ensuite d’autres jeunes ont investi la rue pour exprimer leur colère. Ils prenaient pour cible les locaux de la gendarmerie. Des émeutes éclatent. D’autres victimes tombent. La colère des « insurgés » ne s’arrêtera aucunement à Beni Douala. La révolte gagnera la capitale du Djurdjura, devenue, elle aussi, à l’instar des autres localités de la Kabylie, un champ de bataille. L’on avait dénombré, outre les décès, des dizaines, voire des centaines de blessés à Bouzguene, Aïn El Hammam, Azazga et Tigzirt, entre autres, où le bilan des victimes s’alourdit alors que les affrontements faisaient rage entre les émeutiers et les CNS. Voulant « arrêter l’effusion de sang », des citoyens se concertent pour maintenir la révolte sous forme de contestation pacifique. Ils lancent l’idée de la mise sur pied d’une structure en mesure de canaliser la protestation. L’initiative de la création d’une organisation « archaïque » a germé dans les villages et quartiers de la région. La première rencontre a eu lieu à Béni Douala en mai 2001. Quelques jours plus tard, une autre assemblée qui a regroupé des représentants des communes de la wilaya a été organisée à Illoula Oumalou. C’est la naissance de la coordination des archs. La CADC élabore des propositions des coordinations locales, un avant-projet de revendications qui a été enrichi pour en faire la plateforme d’El Kseur. Des conclaves se multipliaient. Le départ « immédiat » et « inconditionnel » des gendarmes a été revendiqué. En 2002, 14 brigades de gendarmerie sont délocalisées. Mais cela n’a pas réglé la crise. Des marches ont été réprimées par la police aussi bien au chef-lieu de wilaya que dans les autres villes de la Kabylie. La police menait la chasse aux délégués des archs. Plusieurs arrestations ont été opérées. Belaïd Abrika, porte-parole de la coordination de Tizi Ouzou, y échappera pour rentrer dans la clandestinité durant plus d’un mois. Des dissensions n’ont pas tardé à apparaître dans les rangs des archs. Les multiples invitations au dialogue par le pouvoir ont réussi à créer des divergences au sein de la CADC. Les « dialoguistes » et les « antidialoguistes » tentèrent, chaque partie de son côté, de faire passer son « projet ». La CADC de Tizi Ouzou éclate et les archs se disloquent. Une partie prend langue avec la chefferie du gouvernement et une autre dénonçait le « simulacre » de dialogue. Un protocole d’accord a été paraphé, en 2004, entre l’Etat et la délégation dialoguiste sur « l’application de la plateforme d’El Kseur ». Une année plus tard, alors que des officiels étaient empêchés de visite en Kabylie, Ahmed Ouyahia, en sa qualité de chef du gouvernement, s’est rendu, le 18 avril 2005, à Agouni Arous, dans la daïra de Beni Douala, à l’occasion d’un recueillement sur la tombe de Guermah Massinissa. Ce fut un signe avant-coureur pour normaliser la région. Les gendarmes, qui se sont cloîtrés durant plusieurs mois à l’intérieur de leurs locaux, réinvestissent le terrain de nouveau de manière timide. L’Etat compte renforcer ce corps de sécurité dans la wilaya. Aujourd’hui, que reste-t-il du mouvement citoyen ? Des faux blessés du printemps noir ont été démasqués et même traduits devant la justice. Les imposantes marches de la CADC ne sont plus qu’un souvenir lointain.

H. Azzouzi