Le viol des esprits

Le viol des esprits

par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 19 juin 2010

Les opinions publiques occidentales et «certains pays musulmans» seraient prêts à envisager un conflit avec l’Iran afin «d’empêcher ce pays de mettre au point l’arme atomique». wC’est ce qu’affirme l’institut américain Pew Research Center sur la foi d’un sondage qui aurait été effectué dans 22 pays. Le conditionnel est de mise, tant les résultats de ce sondage sonnent comme une «contribution patriotique» destinée à convaincre ces mêmes opinions de la nécessité d’en découdre.

Le vice est en effet dans la question posée qui correspond totalement à l’attitude des Etats occidentaux et d’Israël : postuler comme un fait établi que l’Iran est en train de mettre au point des armes nucléaires. C’est exactement l’attitude qui a été prise à l’égard des «ADM» (armes de destruction massive) en Irak. On prend un mensonge, on en fait un postulat, on matraque les opinions et on fabrique de toutes pièces un soutien majoritaire à la guerre.

On se souvient que l’ancien Premier ministre Tony Blair, qualifié à juste titre de «Bliar» (liar : menteur) par le mouvement anti-guerre, avait annoncé sans sourciller que l’Irak était en mesure de déployer des armes de destruction massive en 45 minutes. On connaît les suites sanglantes et les crimes de masse qui ont accompagné la «libération» de l’Irak, où aucune espèce d’ADM n’a été trouvée.

La méthode utilisée en Iran est reproduite, à quelques exceptions près, à l’identique dans le malaxage des opinions. Les désirs sanglants des fous de guerre sont insidieusement attribués aux opinions. «L’intelligence» – le mot en anglais signifie le renseignement et l’espionnage – du sondage est qu’il attribue aux opinions des pays concernés les positions des gouvernants en place.

La France, qui était majoritairement hostile à la guerre contre l’Irak, s’est mise soudainement au diapason du bellicisme anti-iranien de l’Elysée et du Quai d’Orsay. Les Français sont ainsi, après les Américains bien entendu, les plus belliqueux avec 59% de va-t-en-guerre, contre 41% d’anti-guerre. Le reste épouse la démarche d’attribution des positions des pouvoirs en place aux opinions publiques. Une singulière manière de suggérer que les pouvoirs en question, même s’ils sont de tristes autocraties, reflètent leurs opinions publiques.

Il est frappant de constater que le sondage affirme que 55% d’Egyptiens et 53% de Jordaniens sont pour la guerre. Les chiffres en question sont absolument contestables. Ils ne correspondent pas aux opinions mais épousent parfaitement les positions des pouvoirs égyptien et jordanien qui jouent depuis des années sur la fabrication – qui ne marche que chez les intégristes les plus obtus – d’une conflictualité entre Arabes et Perses, sunnites et chiites.

En réalité, y compris pour les chiffres des pays où l’opinion serait majoritairement hostile à la guerre, on présente les positions des establishments au pouvoir comme étant une expression automatique de celles des peuples.

Après le Times de Londres qui s’est livré à une manipulation en affirmant que l’Arabie Saoudite a décidé d’autoriser les avions israéliens à survoler son espace aérien pour bombarder l’Iran, dans ce même journal, Aznar a lancé une campagne de soutien à Israël, «le plus proche allié de l’Occident dans une région perturbée ».

Le «sondage» du Pew Research Center est une autre contribution de «services» qui cherchent, ouvertement, à violer les esprits pour justifier une nouvelle guerre.