Sur le sentier de la guerre

SUR LE SENTIER DE LA GUERRE

par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 1er février 2012

La pression monte sur Téhéran : aux sanctions européennes et américaines, s’ajoute la menace d’une intervention militaire de grande ampleur dans un contexte de préparation médiatique au conflit. L’embargo pétrolier décrété par l’UE, censé calmer les ardeurs des bellicistes israéliens, affaiblira-t-il l’Iran au point de faire plier le pays ? La mission en cours de l’AIEA permettra-t-elle de dissiper un climat qui s’alourdit au fil des déclarations guerrières israélo-américaines ?

Rien n’est moins sûr. La guerre des nerfs est alimentée par des gesticulations militaires qui augurent de sinistres lendemains pour la région et au-delà. La tension est croissante dans le golfe Arabo-Persique. Aux bases occidentales dans la région, vient s’ajouter un dispositif gigantesque composé de trois groupes aéronavals articulés autour d’autant de porte-avions nucléaires américains. Cette concentration de forces, sans précédent depuis la guerre du Viêt-Nam, devrait être encore renforcée au mois de mars prochain par l’arrivée sur zone du porte-avions Enterprise, dont ce sera la dernière mission avant désarmement définitif. Cette « task force » colossale, essentiellement américaine, avec des apports franco-britanniques importants, est appuyée par l’armée israélienne qui déploie des submersibles dans la région depuis plusieurs mois. Les armées arabes du Golfe, suréquipées mais dont le niveau opérationnel est jugé insuffisant, servent d’appuis logistiques et de relais de service à la force déployée dans le Golfe et en mer Rouge.

L’escalade occidentale, censée répondre aux menaces de fermeture du détroit d’Ormuz par les Iraniens, est en cours depuis plusieurs mois. Le prétexte est de pure opportunité ; la volonté d’empêcher l’Iran de développer le secteur du nucléaire civil est un objectif stratégique de l’Occident, inquiet de voir un Etat indépendant au centre de la principale zone de production pétrolière de la planète s’affranchir de la vassalisation technologique. Même si, évidemment, – et c’est le cœur idéologique du conflit à venir – Israël, pour assurer sa pérennité, ne doit compter aucun rival régional. A cela, on peut ajouter que pour les Occidentaux, aucun modèle alternatif ne doit émerger pour faire contrepoids aux sultans médiévaux du Golfe qui, assis sur leurs réserves d’or, agitent depuis des années l’épouvantail d’une fantomatique menace chiite.

La constitution en cours du dispositif d’agression s’accompagne d’opérations d’espionnage, comme l’affaire du drone capturé par la défense iranienne l’a montré, de déstabilisation, à l’image des assassinats ciblés de scientifiques iraniens et de terrorisme par les attentats souvent perpétrés par l’organisation Djound Allah, dont les liens avec les services secrets étrangers ne sont pas de la pure propagande.

Pour nombre d’experts, la phase de préparation active de la guerre contre l’Iran a bel et bien commencé. Mais cette perspective ne réjouit pas tout le monde à Washington, à commencer par les militaires eux-mêmes qui, malgré l’écrasante supériorité de leurs armes, s’interrogent ouvertement sur la conduite du conflit une fois la première frappe effectuée. D’autant que l’Iran dispose d’une capacité de nuisance qui dépasse ses frontières. Les conséquences d’une ouverture des hostilités sont largement imprévisibles et pourraient enclencher des développements incalculables. L’Iran se prépare de son côté à une guerre asymétrique par nature et ne sera pas une cible amorphe comme l’avait été l’Irak de Saddam Hussein.

Prétendre circonscrire le champ de bataille dans la configuration géopolitique régionale actuelle est une gageure. Les Chinois et les Russes n’ignorent pas qu’ils sont les prochaines cibles de la guerre mondiale pour le contrôle et l’allocation des ressources. La volonté occidentale d’éliminer une puissance qui gêne leur hégémonie régionale sera-t-elle supérieure aux arguments contre une aventure éminemment risquée ?