L’Algérie soutient la coalition internationale en Irak

L’Algérie soutient la coalition internationale en Irak

Est-ce une bonne option ?

El Watan, 3 octobre 2014

Le 18 septembre dernier, à Washington, le secrétaire d’Etat américain rendait publique la position de l’Algérie vis-à-vis de la coalition internationale formée par les Etats-Unis pour mener des «frappes aériennes» en Irak.

La cible désignée est une nouvelle internationale terroriste. Ce nouvel ennemi est plus monstrueux et plus ambitieux que la nébuleuse désormais déclassée El Qaîda (Mme H. Clinton révèle dans son livre que «Daech» est une création américaine en vue de créer un «Etat islamique». Le secrétaire d’Etat américain en a fait état dans une allocution préliminaire précédant la rencontre bilatérale avec notre ministre des Affaires étrangères : «Aujourd’hui, je voudrais remercier l’Algérie pour son soutien immédiat et fort à la coalition internationale qui traite du problem ISIS» («very prompt and strong support for the coalition»). En réponse, notre ministre a rappelé les «solides fondations du partenariat stratégique», les «valeurs et les intêrets partagés» ainsi que le «partenariat orienté vers l’action dans le contre-terrorisme».

Dans une dernière phrase, notre ministre a laissé entendre que l’Algérie «contribuera à la résolution d’autres questions au-delà de nos frontières». On peut supposer qu’il s’agissait là d’un message clairement ambigu au sujet de la contribution algérienne à la «coalition internationale». Cette orientation, qui appelait une explicitation sur une problématique majeure, n’a pas été développée par l’APS comme à l’accoutumée, de sorte qu’une prise de position aussi importante mérite aujourd’hui d’être mise en lumière.

Ce positionnement, confirmé le 28 septembre par notre ministre des Affaires étrangères depuis Ottawa, soulève quelques questionnements :
Pour le «partenaire stratégique américain» qui ne s’embarrasse pas de formes lorsque l’intêret national l’y contraint, un soutien algérien, quelqu’ait pu être la forme de communication, importe peu. Que cette position soit notifiée téléphoniquement à haut niveau, qu’elle l’ait été par le canal des ambassadeurs ou à l’occasion d’un entretien, les Etats-Unis engrangent un gain statistique de plus, à fortiori le soutien d’un pays arabe, l’Algérie en particulier. En se situant dans l’optique de la grande puissance, on peut penser que la caution politique apportée par un «pays hors-champ», ne revêt en fin de compte qu’une valeur symbolique. Cela serait oublier un peu vite qu’une telle caution, porteuse du poids des principes et des traditions diplomatiques algériennes, pourrait en fait peser autant que la contribution de certains pays membres militairement engagés dans l’entreprise américaine.

Pour le partenaire algérien en revanche, la forme de communication a eu une réelle importance et a laissé transparaître un souci de confidentialité dans un premier temps. Attitude fort compréhensible au regard des enjeux véhiculés. On peut penser que «le soutien apporté» pourrait être motivé par un besoin de cohérence dans la lutte contre le terrorisme basée sur la coopération internationale. L’Algérie ne clame-t-elle pas ce principe avec une grande constance depuis bien plus longtemps que d’autres ? Ce qui change cependant quelque peu la donne dans le cas du Moyen-Orient, c’est qu’il n’est pas question de coopérer dans le cadre d’une lutte, mais bel et bien d’une «guerre» menée par une coalition militaire internationale. Une guerre s’inscrivant dans le cadre d’un agenda géopolitique au sein duquel le terrorisme n’est que le volet d’une démarche unilatérale dont il faut bien avouer pour l’heure le caractère indéchiffrable.

Le souci de confidentialité observé jusque-là semble en outre couvrir une double crainte : crainte, d’une part, que l’opinion nationale puisse ne pas partager le sens d’un soutien politique apporté aux Etats-Unis, perçus comme pays «impérialiste», allié stratégique d’Israël et promoteur de premier plan de la politique du «deux poids deux mesures» ; un soutien politique qui s’inscrit également aux côtés de pays dont les ONG ont, par le passé, tristement alimenté le terrorisme en Algérie et servent aujourd’hui de courroie de transmission financière au djihadisme. Crainte d’autre part, tout aussi légitime, que le soutien algérien ne déclenche des actions de représailles à l’intérieur du pays ou sur ses frontières. L’hydre terroriste intérieur n’est pas encore vaincue qu’elle pourrait trouver un nouveau mot d’ordre pour se régénérer alors que notre pays n’est pas encore sorti de l’œil du cyclone.

On peut aussi s’interroger sur la nature de cette contribution de l’Algérie dans une coalition pour le moins étrange, composée en partie d’apprentis sorciers dont les actions antérieures ont plongé la région dans son son état de décomposition et de fragmentation actuelles. On peut supputer que la «contribution» portera sur le partage de renseignements, objet traditionnel d’un «partenariat stratégique». Mais la notion de «partage» signifie bien souvent, dans l’esprit des responsables américains, «communication unilatérale des informations détenues par le partenaire».

Partenaires et alliés font d’ailleurs état de grandes difficultés à établir l’échange réciproque de renseignements, surtout lorsqu’il s’agit d’obtenir les résultats d’ observations aériennes ou satellitaires. D’une façon générale, on peut se demander si la contribution américaine à la lutte contre le terrorisme en Algérie, dans le Sahel et au Maghreb, est en adéquation avec les attentes des partenaires. Comment s’empêcher de penser que les Etats-Unis — grâce à leurs observations et leurs écoutes sur le Sahel — auraient très bien pu avoir été au fait du déplacement suspect d’une colonne de terroristes vers In Aménas ? Si tel avait été le cas, auraient-ils partagé «à temps» leurs éventuelles observations, honorant par là même leurs engagements dans le cadre du «partenariat stratégique».

Quoi qu’il en soit et avec la confirmation de notre ministre des Affaires étrangères parue dans le quotidien El Watan du 29 septembre, on ne peut que prendre acte du fait que l’Algérie apporte son «soutien» à une «coalition» «militaire» en «guerre». Une coalition qui, rappelons le, agit sans base légale ni mandat du Conseil de sécurité. L’agenda souverain des Etats-Unis fait dès lors office de «mandat» de la coalition. Celui-ci évolue au fur et à mesure que Washington dévoile ses plans de guerre et ses objectifs tactics : frappes sur des «centres de commandements» (?!) de «ISIS», armement de «l’opposition modérée syrienne», bombardements en territoire syrien, frappes sur des objectifs civils en Syrie… Les guerres menées contre l’Irak sont malheureusement riches d’enseignements en matière d’agendas cachés et laissent imaginer les scenarii du pire pour celles à venir.

Jusque-là, l’Algérie s’était montrée circonspecte sur les emballements militaires des grandes puissances et sourcilleuse sur le volet légalité internationale. L’un des arguments permettant généralement de décliner des sollicitations pour une contribution souvent jugée douteuse était précisément l’absence de base légale permettant de cautionner l’action au nom de «la communauté internationale». Dans le cas de l’Irak, l’aval du Conseil de sécurité (CS) aurait pu offrir la justification voulue et maintenir l’Algérie dans sa propre cohérence, mais il eût fallu pour cela que l’aval du Conseil de sécurité existât, ce qui, répétons le, n’est pas le cas. Et de surcroît, il n’aurait pu l’être étant donné les divergences profondes avec d’autres membres permanents du CS. Qui auraient bloqué l’adoption d’une résolution.

Quant au caractère de cette «contribution», ou «soutien», il mérite que l’on y consacre quelques hypothèses : soit le positionnement de l’Algérie revêt un caractère volontaire et souverain, ce qui soulève la question des raisons qui sous-tendent une telle décision, par delà l’affirmation du principe général de la lutte contre le terrorisme. Pourquoi s’auto-forcer la main, pourrait-on dire ? Soit l’Algérie a été invitée à prononcer son soutien, alors qu’il lui était loisible de décliner toute forme de caution ou contribution en l’absence de base légale. Mais en ce cas, l’absence de base légale pouvait constituer l’argument idoine pour resister à l’invitation.

N’ayant pas jugé qu’il valait mieux s’abstenir, il s’agira à présent de metre en cohérence deux politiques qui se parjurent : soutien apporté à une coalition militaire même s’il n’y a pas de contribution militaire, loin s’en faut, avec la politique de non-alignement. En outre, l’option politique étant désormais dépassée parce que l’on a laissé la situation atteindre un stade hautement critique, cela signifierait-il que «l’inévitable» option militaire est désormais un recours possible, y compris sans l’aval du CS, face à une impasse politique ? Troisième hypothèse : geste de «realpolitik» en direction des Etats-Unis pour engranger «un bon point», abstraction faite de l’imbroglio explosif au Moyen-Orient où l’Algérie n’a aucun point d’appui, ni rôle à y jouer. Les pragmatiques diront évidemment qu’il n’y avait rien à perdre et davantage à gagner en passant ce message aux Etats-Unis. Dernière supputation : il est de pratique courante en matière de négociation de recourir au «retour d’ascenseur» vers le partenaire, ou encore d’investir dans une certaine action en vue d’un «return» ultérieur sur un autre dossier.

Par extension, se pourrait-il que cette ligne politique de contribution ou soutien à une coalition militaire puisse être transposable, le cas échéant, à la Libye, au cas où l’option militaire devenait «inévitable» ? Le précédent étant créé, l’argumentaire à opposer aux partisans de l’option militaire en Libye nécessitera quelques correctifs, autrement la pratique du deux poids deux mesures s’imposera dans une configuration géopolitique certes non comparable au contexte du Moyen-Orient. Le principe de contribuer «au-delà de nos frontières» étant posé, la même attitude prévalera-t-elle dans le cas où sur le dossier libyen l’option militaire venait à prendre le pas ? Une voix vient de s’élever en ce sens depuis New York, celle du Président nigérien qui a appelé à une décision «courageuse».

Autre supputation : si les Etats-Unis devaient opérer un revirement, qui ne serait ni le premier ni le dernier, et décidaient d’étendre le champ des opérations à la Libye, identifiée par la France comme un «hub» terroriste, en prolongement ou non de la guerre menée en Irak et en Syrie, l’Algérie y apporterait-elle sa contribution ? Ce scénario n’est pas imaginable pour l’instant, encore moins souhaitable, mais toutes les variantes sous jacentes de la «guerre contre le terrorisme» apparues depuis le 11 septembre 2001 ne sont plus impensables dans un contexte de non-retenue du recours à la force.

On ignore si l’internationale terroriste sera vaincue un jour puisque la guerre sera longue, comme annoncé, mais il est d’ores et déjà acquis que ce déploiement militaire a désigné un bénéficiaire et un premier contingent de perdants. Le bénéficiaire est Israël. Sa «sécurité» semble s’accomoder du chaos qui se propage dans son environnement. Pour lui, les retombées sont tangibles : le pilonnage inhumain sur Ghaza est un dossier classé, les négociations de paix et la création d’un Etat palestinien sont reléguées au dernier plan, la résistance palestinienne est sous pression constante, le virus «Daech» a été lâché dans le monde arabe, l’Etat irakien a été pulverisé, l’Irak, en tant que berceau civilisationnel, est en lambeaux et pillé, la Syrie est sous la même menace maintenant que les Etats-Unis ont repris la main par le biais de la guerre contre le terrorisme, des pays arabes ont contribué à l’anéantissement des adversaires d’Israël, la Ligue arabe est neutralisée, les différences confessionnelles et les diversités ethniques millénaires virent à la confrontation, des territoires alentours se verraient démembrés, de nouvelles frontières apparaîtraient, un ou des Etats surgiraient de ce chaos, que ce chaos soit un produit volontaire, au sein duquel ces mutants du terrorisme seraient en quelque sorte les sombres produits d’un «laboratoire stratégique» ou qu’il soit la résultante d’un délabrement général du Moyen-Orient, l’instabilité meurtrière perdurera au profit du «bénéficiaire». Quant à l’intervention de la «coalition internationale», elle produit, elle aussi, une garantie de sécurité collatérale au profit du «bénéficiaire». Exit l’ennemi arabe. Arrive l’ennemi islamique.

Cette nouvelle menace terroriste est montée en puissance au vu et au su de ces mêmes membres de la coalition. Par milliers, des recrues, principalement en provenance du territoire «atlantique», ont convergé vers cette organisation, au point où l’on peut raisonnablement s’interroger si les services de renseignement des pays membres de l’Alliance pouvaient ignorer ce qui se tramait depuis leur territoire, et si réellement ils étaient à ce point dans l’ignorance de cet afflux massif. Tout laisse croire que cela ne pouvait être ignoré puisque les recrutements en Europe étaient destinés à fournir des contingents pour déstabiliser la Syrie et grossir les rangs du levier «Daech». Ils ne pouvaient être dans l’ignorance parce que les points d’accès vers les territoires tombés sous le contrôle de cette organisation criminelle se situent dans le périmètre «atlantique».

Enfin, n’est-ce pas avant tout aux pays du Golfe qu’incombe la reponsabilité de s’engager sur le terrain dans la lutte contre cet ennemi, d’y déployer des forces, de partager leurs précieux renseignements sur les réseaux de cette nébuleuse, de se défendre par eux-mêmes, de défendre leur sécurité même au prix du sang. En réalité, leur sécurité est-elle réellement menacée ? Au contraire de l’Irak, qui en a fait la demande, ces pays n’ont pas adressé de requêtes d’intervention, Ils ont été enrôlés sans mot dire. Pour l’heure, ils ne semblent pas plus menacés qu’Israël. Quant à notre pays, on ne sait si son soutien a été tempéré de quelque réserve au sujet d’une potentielle extension du théâtre d’opérations en Syrie.

La coalition pilonne aujoud’hui des objectifs civils en territoire syrien, contre la volonté de l’Etat syrien, en violation de la souveraineté de ce pays et du droit international. Quand les Etats-Unis déclarant qu’ils se passeront de l’accord de l’Etat syrien pour bombarder son territoire, cela en dit long sur leurs projets dans la région. C’est une coalition hors la loi conduite par des Etats de droit. Le terrorisme a bon dos. Ce précédent est gravissime. Il peut menacer tout Etat en difficulté, ou mis en difficulté. Le message est fort. Quant à l’aspect légalité internationale, on peut supputer que l’absence de réaction sur ces violations critiques du droit international conforte le sens du message initial délivré aux Etats-Unis. La «coalition interntionale» dispose d’un chèque en blanc. Une mise en garde préventive ne serait-elle pas devenue nécessaire, en accompagnement de sa «contribution»?

Halim Benattallah