Prisonniers algériens en Irak: Le long calvaire des familles

Prisonniers algériens en Irak

Le long calvaire des familles

El Watan, 22 avril 2016

Khaled Mohamed Abdelkader, Messaoud Barika, Ihab Ali Dramchi et Mohamed Barika sont les quatre Algériens détenus en Irak qui vont être relâchés. Mais ils sont encore douze à croupir depuis plus de dix ans, sans jugement pour certains, dans les prisons irakiennes. Pour les familles, en Algérie, l’attente est insupportable.

«Qui pourrait supporter de voir son enfant incarcéré dans un autre pays», s’interroge Mourad Rif au nom de ses parents. Ses frères Tarek et Amine sont tout deux partis en Irak. L’un a disparu, l’autre croupit aujourd’hui en prison. «Quoiqu’ils aient fait, ils n’ont pas à finir dans un isolement aussi violent que l’oubli», ajoute Mourad. Tarek Rif, originaire de Baraki, est né en 1976. Il vivait simplement et n’avait pas de fréquentations «douteuses». Au fil des ans, il devient un peu plus pratiquant que d’habitude sans que cela inquiète pour autant sa famille. Tarek fréquente la mosquée de Lavigerie, connue pour son prédicateur.

En 2004, Tarek informe sa famille de son désir d’accomplir une omra. «C’était une fierté pour la famille de voir un de mes frères partir accomplir le rituel aux Lieu Saints», poursuit Mourad. Sa famille l’a accompagné à l’aéroport d’Alger pour son départ en Arabie Saoudite. «Au début, mon frère nous appelait, il nous disait son envie de passer le Ramadhan sur place. Jour après jour, les appels sont devenus moins fréquents, le temps passait et nous comprenions qu’il n’allait pas rentrer.

Il avait même perdu de notre dialecte algérien, il disparaissait quelques mois puis appelait ma mère pour discuter avec elle un moment. Un jour, plus rien. Ce silence nous a mis dans un état d’angoisse, raconte Mourad. Nous avons perdu tout contact avec mon frère à partir de 2006. C’est bien après que nous avons appris qu’il était en Irak. J’avoue que le fait de penser qu’il était en Arabie Saoudite nous rassurait et nous ne voulions pas en savoir plus, sans doute pour protéger nos parents», poursuit Mourad.

Enrôlé

L’invasion de l’Irak, le 20 mars 2003, par la coalition menée par les Etats-Unis avait fait son effet sur les jeunes au Moyen-Orient et dans le monde ; les médias relataient chaque jour toutes les exactions commises par l’Administration Bush. «L’Irak était devenu une ’nouvelle Palestine’ et un justificatif pour s’engager et combattre les Américains.

De nombreux jeunes hommes, dans le Monde arabe, pensaient naïvement cela, dont des Algériens», confie un avocat à la cour d’Alger. «Mon frère n’est pas un djihadiste, il n’appartient pas à un groupe terroriste. Il a cru bien faire, croyant en une justice possible», affirme Mourad, qui a du mal a croire que son frère ait pu, à l’époque, être tout simplement enrôlé dans des groupes armés. «On ne va pas à la mosquée juste pour prier. Il y a des recruteurs, du lavage de cerveau et j’en passe.

La manipulation des jeunes était fréquente au début des années 2000», conteste la même source judiciaire. Pour Mourad, son frère était quelque part. Et c’est en 2010 qu’il retrouve sa trace. «Il était présenté comme un terroriste d’Al Qaîda en Irak. Nous avons vu sa photo affichée et nous l’avons reconnu.» Quelques mois plus tard, la famille de Tarek obtient un numéro de téléphone grâce à la Croix-Rouge. Et c’est ainsi qu’ils reprennent contact.

Invasion

«Tarek était à la prison de Tidji, à Baghdad. Il a enduré des tortures qu’il est impensable de raconter. Pour lui soustraire des informations, ses geôliers étaient motivés», se rappelle Mourad. La famille Rif n’a pas eu le temps de souffler de son calvaire, qu’un autre de ses fils décide de partir aussi en Irak. Amine, né en 1982, part en 2007. Quelques semaines après son arrivée, il contacte sa famille pour la rassurer.

Une fois de plus, la famille est plongée dans l’angoisse et l’attente. «Tout les Algériens détenus en Irak ne sont pas des terroristes ou des candidats au djihad. Certains sont des commerçants qui ne mesuraient pas l’impact d’une invasion militaire bousculant ainsi la géographie et la loi. D’autres se sont retrouvés coincés entre les frontières et un vide juridique, puisque l’Irak était plongé dans un véritable chaos.

Aussi, d’autres sont partis étudier. On ne sait dans quel centre ou université, on a peu de traces de leur scolarité» explique Zoubir Nasraoui, universitaire, militant et auteur d’un livre sur Al Qaîda. «Cette affaire des Algériens emprisonnés en Irak n’a pas été prise au sérieux à temps. Depuis l’arrivée de Ramtane Lamamra au ministère des Affaires étrangères, le dossier a quitté les étagères et devenu une cause dont parlent nos politiques et nos diplomates, c’est positif», affirme Zoubir Nasraoui, malgré son regret de voir ce dossier, en particulier, devenir «une excuse pour réouvrir l’ambassade d’Algérie à Baghdad alors qu’ils auraient pu s’en occuper bien avant».

Criminels

Dans une déclaration à la presse au terme de ses entretiens avec Ramtane Lamamra, M. Al Jaafari, ministre irakien des Affaires étrangères, répondait à une question sur les détenus algériens : «Ramtane Lamamra a soulevé cette question lors de nos entretiens. Nous comprenons et partageons son souci de l’intégrité de ses concitoyens.

Je solliciterai, personnellement, le ministre irakien de la Justice car vous n’êtes pas sans savoir que cette question n’est pas du ressort du ministère des Affaires étrangères.» «Cette réponse n’a pas résonné dans le couloir de la mort à Baghdad, sinon on aurait eu des nouvelles de nos garçons», confie un parent d’un des détenus. «Nous sommes fatigués de subir les uns et les autres comme si nous étions des criminels.

Se déplacer jusqu’à Bagdad devient un luxe ! Même si on arrive sur place on ne trouve pas de représentation diplomatique algérienne. Les seulesstructures à pouvoir nous aider sont la Ligue des droits de l’homme irakienne et la Croix-Rouge. Après, le gouvernement irakien se plaint des familles car nous communiquons avec plus d’efficacité que leur système», s’emporte-t-il.

Pour rappel, l’ambassade d’Algérie a été fermée en 2005, suite à l’assassinat de deux diplomates algériens. Ceci dit, en février dernier, lors de la visite le ministre irakien des Affaires étrangères, Ibrahim Al Ashaiqer Al Jaafari, Ramtane Lamara a affirmé que l’ambassade d’Algérie à Baghdad serait bientôt réactivée : «Notre ambassadeur est sur place et se déplace régulièrement, avec d’autres membres de l’ambassade. L’ambassade d’Algérie reprendra ses activités à travers un personnel qui répondra aux exigences de l’action diplomatique, conformément à ce qui a été convenu lors de cette visite.»

Calvaire

«Nous ne sommes pas dupes, cette visite d’Al Jaafari sert la diplomatie algérienne, pas les Algériens qui n’ont pas eu de procès mais ont été condamnés et même exécutés», s’alarme un militant des droits de l’homme. «Comment expliquer aux familles qu’ils reverront leurs enfants, mais que ça prendra encore du temps ? Ils ne sont pas 1000 prisonniers dans les prisons d’Irak, juste 17… Ils dérangent ! Ils dérangent !» Pour la LADDH, l’affaire Mohamed Ouabed illustre parfaitement la non-reconnaissance des droits du prisonnier. Depuis 2014, la LADDH a décidé de faire la lumière sur ce dossier «gênant».

Mohamed Ouabed, un commerçant de Ténès, dans la wilaya de Chlef, a été arrêté en Irak le 18 mai 2005 par les Américains. «Il a été tout d’abord emmené à l’aéroport de Mossoul où il a été détenu au secret durant dix jours. Mohamed Ouabed déclare avoir été torturé durant cette période par les mêmes officiers américains qui l’ont arrêté, mais aussi par des éléments des services de sécurité irakiens qui étaient soit en civil, soit portaient l’uniforme américain», rapporte la LADDH.

L’organisation, qui a obtenu le témoignage de Mohamed Ouabed, signale qu’il a été «violemment frappé, insulté et menacé de mort ; il a été plusieurs fois suspendu par les pieds pendant une longue période et torturé au moyen de décharges électriques sur tout le corps». Son calvaire se poursuit encore.

Faten Hayed