Cauchemar, an VI

Cauchemar, an VI

par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 20 mars 2008

Juin 2002, rue Al-Moutanabi, Baghdad: un homme, un artiste, nous guidait au milieu des étals de livres où des nouveautés étaient déjà en vente sous forme de photocopies. Il parlait encore d’avenir, notre ami. Il disait son mépris pour «Abdelhalim Hafez», manière prudente de parler de Saddam Hussein, et son incompréhension totale pour les Etats-Unis qui imposaient à son pays un embargo meurtrier.

Depuis, notre ami a été «libéré» par les Américains, il a vu son pays s’effondrer, il a moins d’électricité que sous l’embargo, moins d’eau potable qu’avant. Il a échappé à la mort par miracle à plusieurs reprises et il a fini par s’exiler, comme plus deux millions d’Irakiens. De son pays d’exil, il reste branché sur l’Irak.

Cinq ans après sa «libération», il a moins de mépris pour Saddam Hussein – «il est mort avec dignité» -, mais l’incompréhension à l’égard des Etats-Unis s’est transformée en haine absolue. Notre ami, le libéral, l’amateur de poésie et de peinture, a glissé, au fil de la décomposition de son pays sous les bienfaits de la «démocratisation» par le feu, vers une religiosité plus marquée, plus forte. Dans son exil où il a l’assurance de la vie sauve, notre ami, comme des millions d’Irakiens en Irak et dans le monde, n’a aucun doute: l’invasion de son pays est un cauchemar sans fin. Plus d’un million de morts, un pays dévasté où l’on vit plus mal que sous l’embargo et où l’on ne se soigne plus.

Bush restera dans l’histoire de l’Irak comme la pire des calamités: il sera celui qui aura introduit le terrorisme dans leur pays et provoqué un chaos destructeur. Cette guerre a été le fait de la jonction au sein du pouvoir de la plus grande puissance du monde entre des illuminés, de grands pillards et des voyous politiques qui ne reculent devant aucun mensonge. Et ils en ont fait des mensonges sur les armes de destruction massive, sur les liens présumés de Saddam et d’Al-Qaïda et sur la démocratie. Ils ont abusé et perverti des mots comme le droit, la démocratie et la liberté pendant qu’ils légalisaient la torture à Abou Ghraïb, créaient un goulag à Guantanamo, donnaient champ libre à des armées de mercenaires pour tirer les Irakiens comme des lapins. Les Etats-Unis sont devenus le cauchemar des Irakiens et notre cauchemar à tous. Ils ont favorisé la plus formidable des régressions, ils ont donné un élan à tous les courants antidémocratiques qui existent dans le monde arabe et islamique, qu’ils soient au pouvoir ou non.

Pour les démocrates dans le monde arabe qui ne renoncent pas aux droits de leurs pays et de leurs nations, il est évident que leur action ne peut souffrir d’aucune proximité avec l’empire. C’est que le cauchemar irakien, qui entre dans sa sixième année, nous apporte une réponse claire: les Etats-Unis sont un adversaire de plus dans la lutte pour la démocratie.