L’effet repoussoir

L’effet repoussoir

El Watan, 27 février 2011

Alors que la rue arabe gronde partout, y compris dans les pays réputés comme étant des modèles de dictature, à l’image de la Libye, la contestation dans sa formulation politique en Algérie peine à prendre forme, à se structurer.

Née dans le sillage du vent de contestation qui balaie le monde arabe, l’initiative de la Commission nationale pour le changement et la démocratie (CNCD), qui regroupait à l’origine des partis politiques et des organisations de la société civile, a fini, au bout de deux semaines, par voler en éclats. Depuis la révolution tunisienne qui a soulevé la chape de plomb sur les aspirations démocratiques dans les pays arabes, les Algériens ont suivi presque en spectateurs, mais non sans admiration, les images des soulèvements populaires et du harcèlement des régimes dictatoriaux arabes diffusées en boucle par les chaînes satellitaires arabes. Beaucoup avaient parié sur un effet contagion immédiat des révolutions tunisienne et égyptienne sur l’Algérie.

D’autant que le terreau de la contestation existe. L’Algérie détient la palme d’or au niveau des statistiques des émeutes enregistrées sur toute l’étendue du territoire national. Les dernières en date étant celles de janvier dernier, qui avaient éclaté en divers endroits du pays avec leur lot de victimes, de blessés et de dégâts occasionnés aux biens publics et privés. Des incidents qui, au plan du timing, avaient précédé de quelques jours la révolte en Tunisie. Avec un tel potentiel revendicatif conjugué aux conditions des luttes politiques nées de l’ouverture politique de ces dernières années, l’Algérie, de l’avis de nombreux observateurs, était présentée comme le pays le plus éligible pour jouer le rôle de locomotive du changement démocratique dans la région.

Pris individuellement et collectivement, tous les Algériens veulent le changement. Tous aspirent à plus de liberté et de justice sociale, à en finir avec la corruption qui s’est institutionnalisée, à une justice indépendante, voire en un mot à l’avènement d’un Etat de droit. C’est le message délivré par toutes ces grèves et manifestations qui meublent le quotidien des Algériens. Sinon, il faudrait croire que toutes ces clameurs qui s’élèvent de partout ne sont que manipulation et sordide complot contre l’Etat algérien, comme on l’admet dans les cercles officiels.

Pourquoi alors la rue algérienne traîne-t-elle les pieds ? Les Algériens sont-ils satisfaits de leurs dirigeants ? Ont-ils peur du changement, synonyme pour beaucoup de saut dans l’inconnu, voire de désordre et d’anarchie ? Les images de destruction, de victimes, de guerre civile et de chaos qui nous viennent de l’extérieur, dont l’apogée a été atteinte par la révolution en Libye, jouent incontestablement un effet repoussoir pour une bonne partie des Algériens. Pour avoir payé un lourd tribut à la révolte (démocratique) d’Octobre 1988 et subi dans leur chair les affres de la décennie noire du terrorisme, les Algériens sont traumatisés et inquiets à l’idée de voir le pays une nouvelle fois plongé dans un climat de violence. Cet argument de la peur du lendemain joue d’une certaine manière en faveur du pouvoir et du statu quo. Les réflexes conservateurs prennent le pas sur les velléités de changement. Mais pour combien de temps ? C’est une des raisons majeures qui expliquent cet attentisme des Algériens. Tous les autres griefs invoqués ici et là sur la légitimité ou la non-représentation des forces qui sont derrière le mouvement de contestation, les manœuvres du pouvoir pour acheter la paix sociale et déconnecter les revendications sociales des appels au contenu politique viennent en appoint.

Face à ce qui se passe autour d’eux, les Algériens sont aujourd’hui partagés en trois catégories. Il y a les algéro-optimistes qui pensent que notre pays est condamné, tôt ou tard, à se mettre au diapason des changements systémiques intervenus dans notre région. Il y a les pessimistes qui ne voient pas ou plus les Algériens emboîter le pas aux Tunisiens et aux Egyptiens à la lumière des difficultés de la mobilisation populaire accentuées par l’effet psychologique négatif de la scission intervenue au sein de la CNCD. Il y a enfin les attentistes, les partisans de la révolution tranquille, tous ces Algériens qui souhaitent que les choses changent, bougent. Qui se déclarent «pour la révolution, mais pas comme ça».

Omar Berbiche