Les attentats d’Alger vus de Paris

Les attentats d’Alger vus de Paris

par L’un De Nos Correspondants A Paris: S. Raouf, Le Quotidien d’Oran, 14 avril 2007

Attaque portant la signature de la mouvance terroriste algérienne ? Frappes «estampillées» du sceau transnational d’Al Qaïda ? Le double attentat de mercredi suscite, en France, des lectures nuancées, voire contrastées.

Professionnels du renseignement et spécialistes de l’islamisme politique et radical n’étaient pas, ce week-end, sur la même longueur d’onde. Qu’il s’agisse de la paternité des forfaits, de leur mode opératoire ou des objectifs qu’ils se sont assignés, les opérations du palais du gouvernement et de Bab Ezzouar sont décortiquées différemment.

Leur interprétation se fait selon une grille de lecture changeante d’un observateur à un autre.

Si les réactions suscitées jusque-la désignent, à l’unisson, le GSPC comme le donneur d’ordre en même temps que l’exécutant, elles divergent, cependant, sur les tenants et aboutissants du mercredi sanglant.

La double attaque simultanée du palais du gouvernement et de Bab Ezzouar participe d’une démarche de jonction avec Al Qaïda. Depuis que le GSPC a choisi de se rebaptiser «Branche armée d’Al Qaïda au Maghreb» en septembre 2006, «il y a une volonté de se soumettre à l’agenda international» de l’organisation de Ben Laden, croit savoir Dominique Thomas.

Spécialiste de l’Islam politique, chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, l’auteur de ces propos planche, depuis des années, sur la géopolitique de l’islamisme radical. Et s’emploie à en connaître le déploiement opératoire et le ton de son discours depuis le 11 septembre. Fait quasiment unique dans le long feuilleton de la terreur algérienne, le recours aux kamikazes, «une nouvelle arme» pour le GSPC, n’est pas dénué de message à ses yeux. «Cela peut permettre à l’ex-GSPC de s’ancrer plus encore à la mouvance djihadiste internationale et de gagner ses lettres de noblesse», explique le même auteur au Figaro.

Un point de vue similaire se lit dans la réaction d’Anne Giudicelli. Responsable de Terrorisc, un bureau de consulting français spécialisé dans l’étude des menaces terroristes et sécuritaires, cette familière des plateaux de télévision décèle une «montée en puissance» de l’activité terroriste au Maghreb depuis la déclaration d’Ayman Al Zawahiri du 11 septembre dernier. L’idéologue d’Al Qaïda, rappelle la consultante dans Le Parisien, «a chargé ses irréductibles d’ouvrir un front plus proche de l’Europe». Depuis, fait-elle remarquer, «on assiste à une montée en puissance du groupe. Il bénéficie de cadres de qualité supérieure et de moyens importants».

Avec le GSPC, «nous sommes face à la troisième génération d’activistes après le FIS puis le GIA, estime Olivier Roy, l’un des premiers chercheurs européens à avoir passé au crible l’islamisme. Le modèle GIA, reposant sur la lutte dans les maquis et la volonté de constituer un Etat islamique, ne fonctionne plus. La nouvelle génération n’a aucune stratégie de ralliement des masses. Elle s’inscrit dans un projet global, supranational. Ils sont trop «modernes» pour avoir un projet politique élaboré. Ils veulent simplement frapper en ayant le plus grand impact médiatique». Le GSPC, qui se vend désormais sous l’appellation d’»Al Qaïda au Maghreb islamique», se pose «désormais comme la seule force structurée de la mouvance djihadiste face à l’Etat algérien», observe Jean-François Daguzan, un des chercheurs français les plus productifs sur le phénomène terroriste.

Interrogé par Libération sur la crédibilité de la revendication du double attentat par Al Qaïda, il y voit une touche de communication propre à Al Qaïda. «Cela est dans la logique d’un «terrorisme franchisé» qui est la grande force d’Al Qaïda». Autrement dit, «des groupes locaux s’occupent de la préparation et de la mise en oeuvre des attentats, mais sur des cibles et des mots d’ordre décidés par l’organisation», croit savoir Daguzan, maître de recherches à la Fondation de la recherche stratégique. Un haut responsable français du renseignement abonde dans le même sens. Cité par Le Monde sous couvert d’anonymat, il estime que le GSPC version maghrébine «correspond à un vrai projet cohérent». Pour les groupes armés activant sous la bannière du groupe salafiste, les actions à l’oeuvre depuis l’automne participent d’une démarche. «Il s’agit pour eux de dépasser la dimension strictement algérienne de la lutte et de poursuivre aussi un agenda djihadiste », explique le responsable sécuritaire.

Une perception similaire est perceptible dans les propos de Louis Caprioli, un spécialiste hexagonal de la question. «La volonté d’unifier les forces djihadistes dans la région est claire. Mais pour l’instant, il leur manque une âme, un coordinateur. Al Zawahiri n’a pas désigné Droukdal dans ce rôle», explique cet ancien sous-directeur de l’antiterrorisme à la Direction de la surveillance du territoire (DST, contre-espionnage).

Responsable en poste, Christophe Chaboud, chef de l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste au niveau de l’appareil sécuritaire français (UCLAT), se livre à une lecture plus nuancée. «Le lien éventuel qui existerait entre les islamistes dans ces pays est idéologique, et sans doute pas opérationnel».

Selon lui, «même si on vient d’assister en quelques mois à des événements rapprochés en Tunisie, au Maroc et en Algérie, on ne peut pas dire que tout est lié, qu’une espèce de direction centrale décide de frapper un jour là, un autre ailleurs. Au contraire, tout paraît tellement déstructuré». Après les attentats d’Alger, d’aucuns, de par et d’autre de la Méditerranée, étaient tentés d’y voir un lien avec les événements qui avaient agité la veille Casablanca. Dominique Thomas se garde de franchir ce pas.

«La concordance des dates est fortuite», dit-il de manière tranchée. Al Qaïda au Maghreb «a la volonté de devenir le centre opérationnel d’un djihad transmaghrébin, mais cela reste un projet». Et le chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de préciser, affirmatif : «les seuls liens connus du GSPC avec l’étranger sont avec la Tunisie».

«Une chose est sûre, estime Anne Giudicelli du bureau de consulting Terrorisc, il y a entre ces groupes locaux parfois disséminés des échanges dynamiques, une coordination sur des types de cibles. Avec comme objectif de faire tomber les trois régimes en place».