Un ex-patron de la DST met en garde

AQMI, INGÉRENCE DE L’OTAN ET RISQUES DE DÉCOMPOSITION DE LA LIBYE

Un ex-patron de la DST met en garde

Par : Ali Farès, Liberté, 18 septembre 2011

La France, qui vise à gagner, à travers ce conflit, des marchés et des débouchés, risque par la même occasion de perdre la grandeur de son message, la retenue de sa diplomatie et l’oubli de ses principes.

Initiée par Saïda Benhabyles, membre fondateur du centre international de recherche et d’études sur le terrorisme et d’aide aux victimes du terrorisme (Ciret/AVT) et présidente du mouvement féminin algérien de solidarité avec la famille rurale, la rencontre organisée hier, à l’hôtel El-Djazaïr, sur le danger de la menace terroriste à la lumière de la situation en Libye a drainé un panel de présents de haute facture.
En plus des animateurs de la conférence de presse dont Yves Bonnet, ancien chef de la Direction de la surveillance du territoire (DST) et président du Ciret/AVT, d’Éric Denécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement et de Majed Naâmet, directeur de la revue Afrique-Asie, l’ambassadrice de l’Union européenne, les ambassadeurs des USA, de la Chine, du Mali, de la Roumanie, les représentants des missions diplomatiques de Russie et de Turquie ainsi que des universitaires, des experts et des consultants internationaux étaient présents. Dans son allocution d’ouverture, Mme Benhabyles n’a pas caché ses préoccupations, celles de tout le peuple algérien, sur les conséquences de ce qui se passe en Libye avec laquelle l’Algérie partage mille kilomètres de frontière. Pour elle, “la situation qui prévaut dans ce pays est loin d’être une source de stabilité, de paix et de prospérité, mais bien au contraire et les exemples de l’Afghanistan, de l’Irak et de la Somalie sont édifiants”. De ce fait, explique l’intervenante, “le peuple algérien et la société civile née dans la douleur, sont conscients des conséquences dramatiques de ce danger, car ils ont payé un lourd tribut dans leur combat contre le terrorisme. Le prix ? 200 000 morts et un drame national”.
Aussi, s’est-elle interrogée sur l’attitude de certaines puissances qui prônent le retour aux liaisons dangereuses d’avant le 11 septembre 2001 en s’alliant avec des jihadistes et des extrémistes islamistes nés du modèle de société obscurantiste prêchant un État théocratique. L’Occident joue avec le feu pour sauvegarder ses intérêts économiques et géostratégiques en encouragent la prolifération des armes à feu légères et lourdes qui contribuent au renforcement des rangs et du rôle d’Al-Qaïda dans la région du Sahel qui risque de devenir leur sanctuaire et leur no man’s land. Concluant sur la Libye,
Mme Benhabyles se dit “choquée d’entendre des intervenants énumérer sur certains médias le nombre de contrats passés depuis le début de la révolte, notamment le contrat pétrolier du mois de mars”.

La politique
de Gribouille
Abondant dans le même axe, Yves Bonnet tient tout de suite à rappeler que “l’Algérie, de par son expérience de pays qui a subi un assaut frontal d’une extrême violence, a remporté une victoire sur elle-même. Son expérience dans la lutte contre le terrorisme est aujourd’hui un acquis pour elle et un modèle pour tous les pays confrontés à ce problème”. Tout en tirant la sonnette d’alarme sur le renforcement du terrorisme par, notamment, le fait de la prolifération des armes en Libye, l’ancien chef du renseignement français pense qu’il n’y a pas une menace particulière d’Al-Qaïda sur l’Algérie. De même que ce qui se passe dans ce pays voisin ne peut trouver un écho positif en Algérie, dans la mesure où, selon lui, le peuple algérien, qui a vécu une grande tragédie, a atteint un degré de maturité dans ce domaine. Évoquant le cas Kadhafi, Yves Bonnet ne va pas par le dos de la cuillère pour fustiger la politique de Sarkozy en parlant de “versatilité des positions” à l’adresse de l’ancien guide libyen. “On a demandé à Kadhafi de lutter contre Al-Qaïda, il l’a fait. on lui a demandé de stopper l’immigration clandestine, il l’a fait. on lui a demandé de barrer la route à l’islamisme radical comme l’a fait Ben ali et Moubarak, il l’a fait. Que demander de plus à cela ?”, s’interroge le conférencier qui qualifie la politique de Sarkozy de politique de Gribouille, ce personnage de la comtesse de Ségur qui se mettait à l’eau pour ne pas se mouiller. “Qu’a fait Kadhafi pour mériter un tel sort, lui qui, hier, était sollicité par les membres de cette même organisation de l’Alliance atlantique. N’est-ce pas qu’on est devant le cas d’Abel et Caïn. Qui veut-on convaincre en lançant que la reconstruction du pays exige 150 milliards d’euros ? C’est un chiffre exagéré que la Libye paiera bien sûr. La France, qui vise à gagner, à travers ce conflit, des marchés et des débouchés, risque par la même occasion de perdre la grandeur de son message, la retenue de sa diplomatie et l’oubli de ses principes. Nous avons tous les mêmes principes. Il est temps de tourner le dos à l’hypocrisie”, s’écrie le conférencier. Au volet palestinien, l’ancien patron des services secrets dira que les deux résolutions de l’ONU, stipulant l’existence de l’État hébreu et de l’État palestinien, n’ont jamais été appliquées. Avant de terminer, il conseille aux présents de lire le petit ouvrage de Stefan Hessel intitulé alignez-vous, un message transmis par l’Algérie, dira-t-il, et qui partage avec la France tant de structures mentales. “Si l’Algérie et la France s’entendent, elles peuvent apporter une grande contribution dans le règlement du conflit libyen”, pense Yves Bonnet, qui voit que “l’Algérie ne s’exprime pas assez au plan international, donnant l’exemple de la communauté algérienne en France qui constitue un lobby mais qui ne communique pas”.

Pour quelle victoire ?
Pour sa part, le directeur d’Afrique-Asie, Majed Naâmet, voit en l’expédition libyenne un test grandeur nature d’intervention armée. “Il n’en fallait pas beaucoup à la France et au Royaume-Uni pour intervenir illégalement en Libye. Juste une couverture de l’Otan. Qu’on arrête de prendre les gens pour des imbéciles en prétendant que cette intervention était nécessaire pour sauver la population. Pour quel bilan ? 50 000 morts annoncés par le CNT. Rien que cela ! L’objectif n’est en réalité que les richesses de ce grand pays d’une population peu nombreuse. On nous avait aussi parlé de cela lors de l’intervention en Irak. Le résultat ? Plus de 500 milliards de dollars de dégâts et 5 000 soldats américains morts pour un mensonge. Qu’on cesse de cacher la vérité. Pourquoi les Palestiniens n’ont-ils pas le droit d’être protégés ? Pour Sarkozy et Cameron qui se sont pavanés dernièrement à Tripoli, c’est une fuite en avant ou une virée en quête de nouveaux marchés ? La question reste posée, lance Majed Naâmet. Éric Denécé, expert en renseignements, qualifie, quant à lui, l’intervention en Libye de grande lâcheté. “L’Otan et les pays du Golfe sont intervenus au moment où le CNT était au bord de l’implosion. Le peuple libyen n’a remporté aucune victoire. On ne peut parler d’honneur national. À présent, ce qui se passe dans ce pays est désolant, car on tire profit de la grande masse d’armes qui circule sans aucun contrôle. Benghazi continue à se développer dans la criminalité et la drogue comme elle a toujours été une plaque tournante dans ce domaine.
À présent, deux appels d’air : le développement du terrorisme et le trafic de cocaïne. Ce qui a été fait n’était pas à faire et il y a eu énormément de transgressions dans le droit international”, conclut l’expert.