L’Ambivalence de l’Algérie au Sahel

L’Ambivalence de l’Algérie au Sahel

PAR LAURENCE AÏDA AMMOUR, africacenter.org, KalimaDZ, le 6 avril 2012

La virulence croissante d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) a accru les craintes d’instabilité au Maghreb et au Sahel. Ces dernières années, les commandos AQMI ont mené de nombreuses opéra­tions au nord de la Mauritanie, du Mali et du Niger et au sud de l’Algérie: enlèvements d’étrangers, contre­bande de véhicules et de cigarettes, trafic de drogue et d’armes. Pour certains, les motivations d’AQMI sont avant tout d’ordre criminel plutôt que politique ou religieux. En témoigne la participation d’un mem­bre d’AQMI, Abdelkarim Targui dit « le Touareg », au sommet des trafiquants de drogue colombiens en Guinée Bissau en octobre 20101.

Les enlèvements de ressortissants occidentaux sont privilégiés car ils permettent une couverture mé­diatique exceptionnelle et une meilleure visibilité, et sont une source de revenus considérables (estimés à 70 millions de dollars depuis 2006). Ce faisant, AQMI a pu acquérir des quantités significatives d’armes et en­granger des sommes colossales. La multiplication des enlèvements menace le tourisme local et les investisse­ments, comme par exemple le gazoduc transsaharien entre le Nigeria et l’Algérie via le Niger, dont l’entrée en activité est prévue pour 2015.

Les risques d’instabilité ont considérablement augmenté avec la prolifération d’armes consécutive à la chute du régime de Qadhafi. Ces armes pillées dans les arsenaux libyens et le retour de mercenaires expérimentés ont renforcé les capacités d’AQMI, la violence des trafics illicites et le risque d’insurrection dans les pays du Sahel. La résurgence des groups re­belles Touareg au nord du Mali et les affrontements violents contre des troupes gouvernementales dans les villes d’Aguelhok et Tessalit en Janvier 2012 sou­ligne cette inquiétude.

Il existe des indices d’une collaboration entre AQMI et Boko Haram. Cette organisation islamiste basée dans le nord du Nigeria, est responsable d’un nombre croissant d’attaques violentes, y compris l’attentat-suicide contre le quartier général des Na­tions unies à Abuja en août 2011 qui a fait 24 morts ainsi qu’une séries d’attentats en Janvier 2012 qui a fait plus de 200 morts a Kano, la deuxième ville du Nigeria. Selon les services de renseignements Nige­rians, des membres de Boko Haram ont été recrutés par un Algérien, Khaled Bernaoui, et formés dans un camp au sud d’Algérie depuis 20062.

Malgré la gravité des menaces transnationales et de leurs conséquences, la coopération sécuritaire régionale reste fragmentée. L’Algérie semble bien pla­cée pour jouer le rôle de leader en ce domaine. Plus grand pays du Maghreb, l’Algérie se situe au carrefour de la Méditerranée, du monde arabe et de l’Afrique. Elle est membre de plusieurs organisations inter­nationales comme l’Organisation de la conférence islamique, la Ligue arabe, l’Union africaine, le Dia­logue méditerranéen de l’OTAN et le Nouveau parte­nariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Avec 200 milliards de dollars de réserves de change et des ressources en pétrole et en gaz qui représentent 97 % de ses exportations, l’Algérie est le pays le plus riche de la région. Consacrant 6 fois plus de moyens à son budget militaire que tous les pays sahéliens réunis (voir tableau), elle est aussi considérée comme le pays le mieux équipé et le mieux entraîné militairement. Malgré ces atouts, l’Algérie n’a pas réussi à combler le vide de leadership régional. Cet article analyse les raisons de cet échec et ses implications pour la sécu­rité régionale.

QUELLE COOPÉRATION POUR QUELLES MENACES?

Les autorités algériennes nient l’existence d’une connexion entre les groupes terroristes domestiques et AQMI. Elles considèrent cette dernière comme un nouveau type d’organisation terroriste motivée par une idéologie extrémiste. Pour les Etats sahé­liens, c’est la dimension criminelle de l’organisation sérieusement impliquée dans les trafics de drogue et d’armes qui représente l’aspect le plus dangereux de la menace régionale.

L’incapacité à définir l’ennemi commun a con­duit à la fragmentation de la réponse régionale. Cette divergence et les désaccords qui en résultent se con­juguent à des déséquilibres de puissance qui détermi­nent la manière dont chaque partie appréhende la menace. Avec des capacités militaires bien supéri­eures à celles des Etats sahéliens, l’Algérie considère que son approche, forgée durant la violente guerre ci­vile des années 90, lui donne la priorité. Cependant, les Etats sahéliens voient d’un mauvais oeil l’accent mis par l’Algérie sur la dimension militaire qui né­glige les considérations économiques, sociales et politiques qu’ils perçoivent comme imbriquées avec la stabilité de la région. Ils avancent que si l’Algérie n’a pas réussi à éradiquer le terrorisme sur son propre sol durant les deux dernières décennies, comment pourrait-elle y parvenir dans la région3?

La nature hybride d’AQMI vient compliquer la situation. Le groupe est composé d’une cellule active en Kabylie et dans la région d’Alger, et de deux cellules au Sahel impliquées dans les enlève­ments et le crime organisé (voir carte). Ces réseaux géographiquement dispersés agissent de façon au­tonome ou même en concurrence plutôt qu’en co­ordination les uns avec les autres. D’une certaine manière, l’AQMI reste fondamentalement algérien dans son essence et sa direction. Devenues une insur­rection régionale ayant des points d’appui dans les communautés locales, elles opèrent avec le soutien d’agents gouvernementaux et de sécurité ainsi qu’avec les trafiquants de drogue (parmi lesquels des Sahraouis du territoire contesté du Sahara occiden­tal) et autres contrebandiers4.

Confronté aux attaques d’AQMI et aux enlève­ments, chaque pays réagit en fonction de sa propre perception de la menace, de ses intérêts de politique intérieure, ce qui explique pourquoi les initiatives opérationnelles restent dispersées et peu coordonnées.

Malgré cette dispersion des efforts, depuis trois ans, Alger n’a eu de cesse de vouloir centraliser la « lutte contre la terreur » au Sahara et au Sahel et de se poser comme l’acteur-pivot. En avril 2010, un Comité opérationnel conjoint (CEMOC) entre l’Algérie, le Mali, la Mauritanie et le Niger est installé à Tamanrasset, censé appliquer le nouveau plan de sécurité régionale dont les effectifs qui devaient tripler en 2011 (de 25 000 à 75 000, dont 5 000 Touaregs) n’ont jamais été mis sur pied.

Les initiatives régionales sont fréquemment compromises par l’Algérie qui craint que ses partenaires n’opèrent en toute indépendance, au détriment d’Alger. Par exemple, les interventions mauritaniennes de juillet 2010 et février 2011, où l’Armée mauritanienne a déjoué un attentat contre le président Mohamed Ould Abdel Aziz, et enfin l’action franco-nigérienne de février 2011 contre les ravisseurs de deux jeunes ressortissants français, ont été mal accueillies par l’Algérie. Plutôt que d’encourager ces initiatives, Alger craint le développement d’alliances régionales dont elle serait exclue, d’autant que les relations entre la Mauritanie et le Maroc se sont améliorées depuis l’élection d’Aziz en juillet 20095. Aussi, le 26 septembre 2010, pour repren­dre la main sur la planification et la coopération région­ales, les Algériens convoquaient une réunion d’urgence des chefs d’état-major des pays sahéliens à Tamanrasset. Elle débouchait sur la mise en place un Comité cen­tral du renseignement des pays saharo-sahéliens dans la capitale algérienne, loin des théâtres d’opération.

Mais le 13 octobre 2010, la réunion d’experts de sécurité du G8 à Bamako à laquelle participait le Maroc, excédait l’Algérie qui déclinait l’invitation et réitérait son opposition à toute prise de décision conjointe avec les pays occidentaux.

Depuis peu les premiers signes d’une réactiva­tion de la coopération sont cependant perceptibles, avec la tenue de la première réunion à Bamako du comité d’état-major opérationnel le 29 avril 2011, et la planification d’un agenda de sécurité régional en mai de la même année. Préoccupés par les risques de propagation terroriste venus de Libye, les chefs d’état-major d’Algérie, du Mali, du Niger et de Mau­ritanie ont renouvelé leur engagement aux objectifs du CEMOC.

Sur le plan opérationnel, le 2 juin 2011, les Forces spéciales algériennes, maliennes et nigériennes ont pour la première fois conduit des exercices communs dans la zone frontalière entre les trois pays (extrême sud de Ta­manrasset) pour anticiper les risques générés par la crise libyenne. Le 9 juin 2011, à Ségou, des troupes maurita­niennes et maliennes ont établi un plan d’attaque (avec appui aérien) dans la forêt de Wagadou (ouest du Mali), qui s’est conclu par la neutralisation d’un camp de ravi­taillement d’AQMI. Par ailleurs, pour la première fois, l’Algérie a envoyé des instructeurs militaires au nord du Mali en décembre 2011.

Néanmoins, ces « succès » ne peuvent faire fi des perceptions fondamentalement différentes de la menace et des divergences d’approche sur les moyens pour l’éradiquer.

MANQUE DE CONFIANCE

L’état de la coopération régionale est aussi le résul­tat d’un faible degré de confiance. L’Algérie considère le Mali comme « le maillon faible » dans la lutte con­tre AQMI. Alger pointe du doigt le peu d’engagement du gouvernement malien contre la menace terroriste et son manque de volonté dans le partage d’informations indispensable à la coopération régionale. En particulier lorsque le Mali accepte de payer une rançon contre la libération d’orages européens, une pratique à laquelle l’Algérie s’oppose énergiquement.

D’un autre côté, les responsables de sécurité sahéliens voient le terrorisme comme un legs de l’Algérie, la plupart des leaders d’AQMI étant Al­gériens. Cette méfiance trouve sa source dans les soupçons qui pèsent sur le rôle joué par les services de renseignements algériens, le DRS (Département du renseignement et de la sécurité), dans l’infiltration de certains groupes terroristes algériens dans les années 90, puis dans l’exportation du terrorisme algérien sur leurs territoires.

La relation complexe de l’Algérie avec le Sahel tient aussi au soutien qu’elle est réputée avoir offert aux rébellions touarègues au Mali et au Niger, pour contrer la domination de la Libye au Sahara. Alger avait servi de médiateur dans les accords de paix en 1991 et 2006.

En 2008, le président malien Amadou Toumani Touré accusait son homologue algérien de ne pas con­trôler ses services de renseignement qui mènent leur propre jeu au Sahel et attisent les tensions régionales. Les gouvernements sahéliens soupçonnent l’Algérie de vouloir dominer ses voisins en exerçant le contrôle des opérations de contre-terrorisme, des routes des trafics et des zones qui pourraient receler du gaz na­turel ou des minerais. Fin décembre 2010, le président malien, par crainte d’un coup d’Etat, avait décidé de remplacer les commandants militaires du Nord-Mali jugés sous influence algérienne.

La crédibilité de l’Algérie est par ailleurs prison­nière d’une série de paradoxes. Considérée comme ayant les forces armées les mieux entraînées du Maghreb et fière d’avoir vaincu l’extrémisme islamiste dans les années 90, elle est victime d’un nombre d’attentats bien supérieur à celui de ses voisins maghrébins et sahéliens : 938 depuis 2001, contre 20 en Mauritanie, 35 au Ni­ger, et 41 au Mali. C’est pourquoi, l’Algérie est classée dans les pays à « risque extrême » au même titre que la Colombie et la Somalie6.

De même, l’Algérie se trouve face à des intérêts contradictoires pour lutter avec fermeté contre le terrorisme au-delà de ses frontières. Reconnue inter­nationalement comme le fer de lance de la lutte con­tre le terrorisme et l’extrémisme islamiste, elle a du même coup accru son importance stratégique et tiré profit de la surestimation de la menace, en particulier grâce à une menace proche qui ne présente pas de danger immédiat pour le régime Algérien.

Malgré la réputation de son savoir-faire en matière de lutte anti-terroriste, l’Algérie n’est mili­tairement pas active au Sahara. L’attaque contre ses forces de sécurité algériennes le 30 juin 2010 à Ta­manrasset dans laquelle 11 gendarmes et gardes-fron­tières ont perdu la vie et l’enlèvement d’une touriste italienne le 2 février 2011 dans la région de Djanet témoignent de la faible sécurisation de la zone. Les ratissages contre les maquis islamistes sont concen­trés au Nord du pays (Kabylie et Algérois). Comme ses voisins du Sahel, l’Etat algérien est incapable de contrôler l’ensemble de son territoire. Les faits ne semblent donc pas aller dans le sens des affirmations du pouvoir algérien sur sa supériorité militaire et technique, l’ancienneté de son savoir-faire, et son expérience opérationnelle en zone désertique.

Plus pauvres, ses voisins sahéliens sont à la fois l’enjeu des ambitions de leadership et le terrain du jeu d’influence des pays maghrébins. Contraire­ment au Maroc et à la Libye dont les investisse­ments en Afrique sahélienne et sub-saharienne sont considérables, l’Algérie s’est privée de sa position stratégique de porte vers le Sahel et l’Afrique sub-saharienne en limitant sa politique envers le sud aux domaines énergétique et sécuritaire.

A titre d’illustration, la route Transsaharienne (ou « route de l’unité africaine ») censée relier l’Algérie au Sahel en 1971 et atteindre les régions marginalisées de peuplement touareg, s’est arrêtée à Tamanrasset en 1978. Les 3 000 kms pour rejoindre l’Afrique de l’ouest n’ont jamais été construits7.

UN ÉTAT MILITAIREMENT DOMINÉ

Pour comprendre la fixation d’Alger sur la sé­curité, il faut au préalable revenir sur le rôle his­torique de l’armée dans la formation de l’appareil d’Etat. Les sept années de guerre d’indépendance (novembre 1954-juillet 1962) ont été émail­lées de confrontations violentes entre militaires et civils au sein même de la résistance. Trois ans après l’indépendance, le coup d’Etat de juin 1965 de Houari Boumediene a sanctionné la victoire des militaires, le début du système de parti unique et la naissance d’un Etat sécuritaire, dans lequel l’ordre public, la loi et les dispositifs coercitifs et policiers prirent le pas sur les institutions représentatives. Après le coup d’Etat de 1992 qui marqua la fin de la première expérience démocratique et ouvrit la voie à la guerre civile, l’état d’urgence, prolongé durant 19 ans sans vote au Parlement avant d’être officiel­lement levé en 2011, signa l’instauration d’un état d’exception devenu avec le temps un état ordinaire, dans lequel le maintien d’unités et de forces spécia­les permis la surveillance de la société.

L’économie de guerre engendrée par la violence islamiste et la répression contre les populations ci­viles, a non seulement entretenu l’opacité des mé­canismes de gestion de la rente et du pouvoir poli­tique, mais aussi étendu et consolidé les circuits de la corruption et du secteur informel (dit trabendo), fondés sur une « économie de bazar » mafieuse.

Le retrait apparent des militaires de la vie poli­tique depuis une décennie les exempte de la respon­sabilité des écarts que le gouvernement civil pourrait commettre8. Mais ils conservent historiquement les prérogatives de la formulation et de l’exécution de la politique étrangère. C’est pourquoi la « démilita­risation du politique » des années 2000 qui aurait pu représenter une rupture au sommet du pouvoir comme pour l’ensemble de la société laminée par la guerre civile, n’a fait que perpétuer « l’Etat bunker »9.

A partir de 2001 et durant les dix années suiv­antes, les besoins liés au contre-terrorisme ont en­traîné un accroissement notable des dépenses mili­taires de l’Algérie. Son budget de défense a triplé en trois ans pour atteindre 5,3 milliards de dollars en 2009. Les exportations de matériel militaire améri­cain à l’Algérie ont quasiment quadruplé après 2001, atteignant 800 millions de dollars10. Le pays se classe à la neuvième place mondiale, la première au Maghreb, la deuxième sur le continent africain après l’Afrique du Sud11. La Russie reste le premier fournis­seur de l’Algérie. En 2006, contre l’effacement de sa dette estimée à 4,7 milliards de dollars, l’Algérie a acheté pour 7,5 milliards d’équipements à Moscou, et en 2010, a conclu un contrat pour la fourniture de 16 avions de chasse Sukhoï.

En position de force dans la lutte anti-terroriste, l’Algérie tend à surestimer et à amplifier ce qui est qualifié de « terroriste » au Sahel.

Au plan interne, le terrorisme présenté comme une menace illimitée, insaisissable et extensible dans le temps et dans l’espace, permet de soumettre la so­ciété au diktat de la sécurité, de la maintenir dans un état d’exception permanent et de reporter sine die toute transition démocratique. En amalgamant anti-terrorisme et stabilité, en assimilant insécurité et islamisme, le pouvoir algérien a pu perpétuer et consolider son autoritarisme.

C’est là tout le paradoxe du discours sécuritaire algérien : en s’appuyant sur ses capacités coercitives, l’Etat ne fait que creuser son déficit de légitimité. Décrédibilisé, le gouvernement doit continuellement justifier ses actions à l’intérieur comme à l’extérieur. C’est pourquoi, bien que l’Algérie se présente comme un Etat stable et fort, il est en réalité faible et peine à contrôler son territoire, à protéger ses frontières, à assurer la sécurité de ses citoyens et à résoudre la question sociale qui se manifeste depuis dix ans dans l’ensemble du pays sous forme d’émeutes, de manifes­tations, de grèves et, plus récemment, d’immolations. Selon le Ministère de l’intérieur algérien, il y a eu 9 000 mouvements sociaux rien qu’en 201012.

MESURES NÉCESSAIRES POUR AMÉLIORER LA COOPÉRATION DE SÉCURITÉ AU SAHEL

La chute du régime de Qadhafi et l’aggravation des risques d’instabilité qui en résultent devraient relancer la coopération de sécurité entre le Maghreb et le Sahel. Tous les Etats de la région reconnaissent les pressions qu’ils subissent et la nécessité d’un nouvel engage­ment pour aller de l’avant. Y compris pour l’Algérie qui, craignant l’expansion de l’extrémisme, se voit plus que jamais contrainte d’agir au Sahel. Cependant, les ambitions de leadership de l’Algérie ne seront crédibles et réalistes que lorsque sera définie une vision straté­gique méditerranéenne et africaine partagée.

Une diversification des efforts régionaux de contre-terrorisme.

En définissant la menace qui pèse sur le Sahel comme celle du narcoterrorisme, les forces de sécurité seules ne peuvent ni être efficaces ni con­struire des alliances viables. Une politique de long terme gagnant-gagnant est donc essentielle:

Avec ses immenses ressources financières, l’Algérie est économiquement en position de combler le vide créé par la chute de Qa­dhafi en investissant lourdement dans des initiatives de développement local dans les zones délaissées du Sahara-Sahel, par ex­emple le pays Touareg et Toubou, et autres zones grises transnationales. De telles initia­tives seraient à même d’une part de favoriser la création d’emplois et d’ouvrir des oppor­tunités économiques pour ces populations afin de les détourner de l’attrait exercé par les activités criminelles et le message ex­trémiste; d’autre part, de démontrer un en­gagement authentique envers les intérêts des pays voisins

Approfondir l’intégration économique entre partenaires maghrébins, sahéliens et sub-sa­hariens à travers des projets d’infrastructures conjoints: routes, chemins de fer ou pipelines, désenclavant les zones marginalisées. Le Programme spécial pour la paix, la sécurité et le développement du nord Mali, d’un montant de 69 millions de dollars, qui fait partie prenant de la stratégie nationale de sécurité adoptée en 2009 par Bamako, est un exemple. De même que le Programme de prévention des conflits et de renforcement de la cohésion sociale en Mauritanie dont l’objectif est de promouvoir les droits des populations marginalisées.

Un engagement conjoint des forces au Sahel. Des bataillons interrégionaux devraient être créés de toute urgence pour entreprendre des actions transnationales conjointes dans les zones transfrontalières. Le contre-terrorisme et les menaces transnationales ne peuvent plus être appréhendés sur la base de l’inviolabilité des frontières. Au contraire, les efforts de stabilisation sont à structurer autour de domaines d’application transversaux et sur des aires régionales intégrées soumises aux mêmes problématiques. Dans cette perspective, compte tenu de la nature de la menace, le partage de renseignement est plus crucial que les opérations militaires conventionnelles.

Ces patrouilles conjointes devraient incorporer les Touaregs. Même si la violence de l’AQMI ne séduit pas la majorité des populations vivant dans les régions de confins, l’habilité de l’organisation à mobiliser un soutien populaire significatif est inquiétant pour les chefs locaux. Aussi, la participation des Touaregs dans les efforts de stabilisation permettrait de bénéficier de leur connaissance intime du terrain et des populations et de leur faire jouer un rôle actif dans la défense de leurs territoires traditionnels de nomadisme (y compris les Touaregs récemment rentrés de Libye). D’un point de vue opérationnel, cette solution permettrait une préparation et une précision plus grandes contre un adversaire mobile, flexible et proactif.

Etant donné l’importance du trafic de drogue dans les activités d’AQMI, l’espace de coopération devrait être élargi au Burkina Faso, Sénégal, Maroc, Ghana, Guinée, Guinée Bissau et Nigeria, tous acteurs-clés dans le transit de la cocaïne sur le continent.
Une réduction du rôle des militaires dans la politique algérienne. L’Algérie ne pourra pas maintenir longtemps son système de gouvernance sécuri­taire. Les réformes purement formelles annoncées par le président Bouteflika le 15 avril dernier en réponse à la pression des forces pro-démocratie, n’ont pas con­vaincu les Algériens toujours méfiants à l’égard des élites politiques et militaires. La coercition exercée par les forces armées et les services de renseignement et le contrôle des activités économiques et sociales par les militaires, ont engendré un fort ressentiment au sein de la société algérienne qui risque de mener le pays à l’implosion sociale.

Après les changements de régime en Tunisie, en Egypte et en Libye, ces pressions pourraient devenir plus fortes. L’expérience des transitions en Amérique latine, en Corée du sud et en Indonésie, indiquent que les mili­taires ont intérêt à conduire les processus de réformes plutôt que d’attendre que le changement ne se fasse par lui-même13. Bien qu’ils perçoivent l’environnement ré­gional actuel comme menaçant, les militaires devraient profiter du moment et de l’opportunité pour procéder à un transfert de pouvoir en bonne et due forme, et mettre fin à l’état d’exception de facto qui s’avère insoutenable, onéreux et contre-productif.

Trois conditions sont nécessaires à ces réformes:

le retrait des généraux des affaires économiques en faveur d’un véritable secteur privé compétitif afin de constru­ire une économie dynamique basée sur l’innovation, le mérite et le droit, qui pourra attirer l’investissement international.
l’abandon de la culture politique de la vio­lence qui a été au fondement du combat contre les groupes terroristes.
le partage des colossaux revenus de la rente pétrolière et gazière qui doivent être investis dans les infrastructures et les services pour améliorer le niveau de vie de la population et instaurer la stabilité intérieure.

Laurence Aïda Ammour Consultante en sécurité internationale et défense chez GéopoliSudconsultance et chercheure associée à Les Afriques dans le Monde à l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux.

NOTES

1 “Une réunion secrète des cartels de la drogue en Guinée Bissau, AQMI présente”, Sahel Intelligence, 3 novembre 2010.

2 Laurence Aïda Ammour, Flux, Réseaux et Circuits de la criminalité organisée au Sahara-Sahel et en Afrique de l’Ouest, Cahier du Cerem No. 13 (Paris: IRSEM, décembre 2009), p. 72. Prince Ofori-Atta, “Nigeria: al-Qaeda Presence in Nigeria has been Kept Under Wraps,” Afrik-News, 3 août 2009.

3 “AQMI: pourquoi Bamako refuse d’y aller”, Jeune Afrique, 24 septembre 2010.

4 Cédric Jourde, Sifting Through the Layers of Insecurity in the Sahel: The Case of Mauritania, Africa Security Brief No. 15 (Wash­ington, DC: NDU Press, septembre 2011).

5 Laurence Aïda Ammour, «La Mauritanie au carrefour des menaces régionales», Notes Internacionals, no. 19 (Barcelona: Bar­celona Centre for International Affairs (CIDOB), octobre 2009. Conscient des jeux d’influence entre rivaux, Aziz a entrepris une visite à Alger en décembre 2011, suggérant ainsi un changement dans les équilibres régionaux.

6 2011 Terrorism Risk Index, British Maplecroft. 3 août 2011: .

7 De nouveau à l’ordre du jours 36 ans plus tard, deux sections de la route vers la frontière malienne (Tamanrasset-Timiaouine et Tamanrasset-Tinzaouatine) devraient être achevés en 2014.

8 Steven Cook. 2007. The Military and Political Development in Egypt, Algeria, and Turkey. (Baltimore: Johns Hopkins University Press, 2007).

9 Clement Moore Henry and Robert Springborg, Globaliza­tion and the Politics of Development in the Middle East, (New York: Cambridge University Press, 2010).

10 Algeria Country Report, Center for Defense Informa­tion, 2007.

11 SIPRI Yearbook 2010.

12 Idir Tazerout, “Ce que nous réservent les 20 prochaines années”, L’Expression, 24 juillet 2011; Claire Spencer, “Algeria: North Africa’s Exception?,” Chatham House, 30 août 2011: < www.chathamhouse.org/media/comment/view/177887>.

13 Stephen Haggard et Robert R. Kaufman, The Political Economy of Democratic Transitions (Princeton: Princeton Univer­sity Press, 1995).