«Al Qaîda a acquis un arsenal plus puissant que celui de certains Etats du Sahel»

Ahmed Salem Ould Moctar Salem. journaliste mauritanien

«Al Qaîda a acquis un arsenal plus puissant que celui de certains Etats du Sahel»

El Watan, 12 septembre 2011

-Les groupes terroristes d’Al Qaîda se sont repliés pendant une longue période en Mauritanie, avant que les forces de sécurité ne reprennent le dessus et les chassent de la région. Quelle est la situation aujourd’hui ?

Avant de répondre à cette question, il est important de préciser que la situation des groupes terroristes a connu deux étapes. Durant la première, ces groupes évoluaient en Mauritanie à travers des cellules dormantes qui activaient en faisant dans l’endoctrinement et l’apologie de leur idéologie en ciblant les jeunes. Ils leur apprenaient même les bases de l’action terroriste. Ils sont en majorité Mauritaniens, mais avec quelques ressortissants des pays voisins venus faire leurs études en Mauritanie. Al Qaîda, avec ses différentes phalanges basées au niveau de la frontière mauritanienne et ses éléments, se déplaçait en toute quiétude. Ils s’attaquaient aux cheptels, aux personnes et aux casernes puis repartaient sans être poursuivis.

Durant la deuxième étape, la Mauritanie a adopté une nouvelle stratégie offensive et anticipatrice qui, en moins d’une année, a permis de nettoyer la région frontalière. Aujourd’hui, tous les services de sécurité affirment qu’il n’y a plus d’activité criminelle dans la région. Les groupes terroristes se sont repliés vers leurs bases arrière au Mali et sur les montagnes au nord du Niger. Ils ont du mal à agir. Les actions leur coûtent très chères. Ils ne sortent plus de leurs périmètres, notamment depuis que la zone frontalière avec le Mali a été déclarée par la Mauritanie zone militaire, où ni les contrebandiers ni les narcotrafiquants et, encore moins, les terroristes ne s’y aventurent.

-Que manque-t-il à certains pays de la région pour lutter contre le terrorisme ? Est-ce la volonté politique ou les moyens ?

Dans ce genre d’opération, il faut être conscient du danger qui vous guette et, de ce fait, il faut que vous ayez la volonté de le combattre. Sans engagement et la volonté politique de combattre le terrorisme, les résultats sur le terrain seront vraiment dérisoires. Beaucoup de pays se cachent derrière le manque de moyens pour venir à bout des terroristes. Nous avons démontré en Mauritanie, que ce ne sont pas les moyens qui permettent de chasser les groupes terroristes de notre territoire, mais plutôt notre détermination à ne plus leur permettre de semer la mort et la désolation parmi la population. La volonté politique d’abord, puis la détermination sur le terrain sont la base de la réussite de toute stratégie de lutte.

-Pensez-vous que la région est condamnée à subir ces actes de prises d’otages encouragées par les payeurs de rançon ?

Il faut que les pays du Sahel arrivent à convaincre les partenaires occidentaux que le paiement des rançons aide à financer les groupes terroristes et les encourage à les commettre à chaque fois que l’occasion se présente à eux. Aujourd’hui, il est constaté une interconnexion entre le banditisme et les terroristes. Ce ne sont pas ces derniers qui enlèvent les gens, mais plutôt les bandits qui les revendent par la suite à l’AQMI. C’est devenu un commerce très lucratif. Peut-il trouver meilleure activité que celle d’enlever un Blanc et de le revendre pour un million de dollar à Al Qaîda ?

C’est ce qui a encouragé les bandits, les narcotrafiquants et les contrebandiers à se mettre à la chasse des Occidentaux pour les revendre aux terroristes. Si les pays du Sahel ont le pouvoir de convaincre leurs partenaires sur le fait que le paiement de rançon finance les terroristes, on peut dire que nous pouvons vaincre le phénomène. Mais le problème, c’est que certains pays occidentaux voient la problématique sous un autre angle. Sur cette question précise, la Mauritanie appuie l’Algérie dans son plaidoyer pour la criminalisation du paiement de rançon, parce que ce cadre juridique, au cas où il serait mis en œuvre, pourrait, à lui seul, tarir les sources de financement des groupes terroristes.

-Comment la Mauritanie interprète la circulation de l’armement libyen dans la région du Sahel ?

La crise libyenne suscite une grande préoccupation, notamment parce qu’il y a une révolution et, de ce fait, une anarchie et l’ouverture des stocks d’armement. Ce qui est plus grave, c’est que des informations font état de la récupération par les terroristes d’un arsenal qui pourrait dépasser celui que détiennent certains pays de la région. Cette crise a aussi permis à Al Qaîda de renouveler son parc automobiles constitué de 4×4, et de se doter d’explosifs très puissants capables de faire des dégâts importants. La quantité de Semtex saisie par les autorités nigérienne est révélatrice. C’est pour vous dire que la crise libyenne a aggravé lourdement la situation dans les Etats du Sahel, où les armes et les explosifs circulent librement…

-La France estime que l’aggravation de la situation dans les pays du Sahel est à chercher dans les problèmes de gouvernance, alors que les USA la lie à la prolifération des armes libyennes. Quelle est votre analyse sur cette divergence ?

Je pense que la situation d’insécurité était déjà perceptible avant la crise libyenne. La région du Sahel est une région très difficile. Elle est habitée par des tribus qui vivent dans le dénuement et manquent du minimum d’une vie décente. Les gouvernements sont inexistants dans cette zone, ce qui a aidé les terroristes à s’y installer sans aucune difficulté. Pour bien s’intégrer, ils aident la population en lui donnant de la nourriture et en finançant la mise à leur disposition de l’eau. Du côté social, ils ont épousé des filles de notables pour renforcer leurs liens avec les tribus, de manière à gagner l’immunité. Ils ont tissé un réseau assez solide, qui a supplanté les Etats.

De cette manière, ce sont aujourd’hui ces tribus qui les protègent et les informent. C’est vrai, qu’ils avaient également des armes, mais les actions antiterroristes sur le terrain avaient réduit leur capacité de frappe. Il a suffi que la crise libyenne éclate pour que ces groupes renforcent leurs moyens militaires, logistiques et de transport. C’est là où la guerre en Libye a influé sur la situation. Maintenant, les groupes terroristes possèdent des missiles sol-air, et des DCA (défense contre aérienne), capables de faire exploser des avions en l’air, qu’ils ont ramenés de Libye.

C’est extrêmement grave. Mais il est certain que la lutte antiterroriste ne peut être menée uniquement sur le volet militaire. Elle doit être engagée en même temps que les actions de développement à même d’extirper la population de sa misère et de son dénuement. On ne peut pas demander aux populations de ne plus aider les terroristes qui les nourrissent si, en parallèle, on ne leur donne pas la possibilité de gagner leur vie. Les partenaires doivent prendre conscience de cet aspect assez important dans la lutte contre Al Qaîda. La Conférence d’Alger a été bénéfique. En entendant les interventions de tous les partenaires, j ai ressenti de l’optimisme parce que tous partagent nos préoccupations et se sont déclarés prêts à prêter main-forte à la lutte, à travers la formation, les équipements et le partage du renseignement. Nous savons que dans cette région, le renseignement ne peut être obtenu que grâce aux moyens satellitaires.

Salima Tlemçani