L’étrange message de De Villepin

Appelant Alger à faire un geste: De Villepin veut des visas pour les pieds-noirs et les harkis

par Z. Mehdaoui, Le Quotidien d’Oran, 29 mars 2018

  L’ancien Premier ministre sous Jacques Chirac a défendu, dans la soirée de mardi, les positions de l’Algérie par rapport à ce qui se passe en Libye, le Sahel, la Syrie, non sans préciser que la voix de l’Algérie doit revenir sur la scène mondiale.

Intervenant à l’occasion d’une conférence animée à l’Ecole supérieure algérienne des affaires (ESAA) sous le thème «Réconcilier les silences : donner sa parole pour la paix», De Villepin a assuré que l’Algérie doit jouer un «rôle-pivot» dans la région et en Afrique.

«Nous devons tous soutenir l’Algérie dans sa position contre l’ingérence et l’interventionnisme étrangers», a déclaré l’ancien ministre français des Affaires étrangères qui a eu pour rappel, en 2003, le courage, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, de dire clairement non aux Etats-Unis d’Amérique qui s’apprêtaient à intervenir militairement en Irak, avec toutes les conséquences que nous connaissons aujourd’hui.

Pour Dominique De Villepin, les interventions militaires, au lieu de régler des problèmes ou les conflits, ont au contraire provoqué des désastres en radicalisant les populations autochtones.

Les exemples sont légion à travers l’histoire, atteste M. De Villepin qui a consacré un ouvrage en 2016 intitulé «Mémoire de paix pour temps de guerre».

«Mon intervention à l’ONU en 2003 était une parole contre l’unanimisme», a-t-il encore déclaré en soulignant que «nous devons aux générations futures d’apporter la paix».

Algérie – France : «il faut se regarder en face»

L’ancien Premier ministre a par ailleurs évoqué la question de la mémoire, sans ambages, affirmant que l’instrumentalisation de la question en France doit cesser tout comme les «conflits» en Algérie pour s’approprier la révolution doivent également connaître un terme pour laisser place à la réconciliation.

«Il faut se regarder en face, agir côte à côte pour sortir des silences et nous avons besoin aujourd’hui de donner la parole à ceux qui ont vécu la période du colonialisme», a déclaré Dominique De Villepin qui a rappelé une déclaration du défunt président Boumediene, à savoir que «les relations entre l’Algérie et la France peuvent être bonnes ou mauvaises mais en aucun cas ordinaires».

Pour l’ancien ministre des Affaires étrangères, qui était sur la tribune aux côtés de l’ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt ainsi que le président de la chambre de commerce et d’industrie, Amor Benamor, ce qui rassemble Algériens et Français est plus important aujourd’hui que ce qui les sépare.

«La violence de la séparation, nous en souffrons souvent, il ne faut pas se leurrer mais il faut aller de l’avant ensemble», a encore fait savoir De Villepin qui salue la démarche du président Macron qui va, selon lui, dans le sens de l’apaisement et de la réconciliation et qui a été affichée clairement lors de sa visite à Alger.

Dominique De Villepin a appelé solennellement les autorités algériennes à «faire un geste» et à donner des «visas aux pieds-noirs et aux harkis pour leur permettre de visiter l’Algérie qu’ils aiment encore tendrement, avant de disparaître de cette terre».

«Le silence des pères devient le tabou des enfants», a déclaré le conférencier qui suggère de se doter d’une institution accueillant les témoignages de ceux qui ont vécu cette époque afin de permettre à «une génération qui est en train de disparaître et d’emporter avec elle la part vivante de cette mémoire».

«Aujourd’hui, nous avons besoin de donner la parole aux acteurs de la période coloniale», dira De Villepin pour qui sans ce travail de mémoire, l’Algérie et la France continueront à se regarder en chiens de faïence.

Evoquant le partenariat économique, l’ex-Premier ministre a plaidé pour une coopération entre l’Europe, le Maghreb et l’Afrique.

«Le non Maghreb coûte deux milliards d’euros annuellement au Maroc et à l’Algérie», a déclaré De Villepin qui appelle la France et l’Espagne à s’impliquer pour régler le conflit au Sahara Occidental.

«Il y a un risque de radicalisation des jeunes Sahraouis qui vivent dans les camps», a averti l’ex-Premier ministre qui craint un risque pour toute la région si le conflit ne trouve pas de solution.


L’étrange message de De Villepin

Publié par Abla Chérif, Le Soir d’Algérie, 29 mars 2018

Dominique De Villepin a adressé à l’Algérie un message étrange, ou peut-être incomplet qui soulève, pour une raison ou une autre, un certain nombre d’interrogations. En visite à Alger, à l’invitation de l’ambassadeur de France en Algérie, l’ancien ministre des Affaires étrangères français a appelé le pays à s’exprimer, ou d’une certaine manière à se positionner sur des questions de haute importance qui font l’actualité internationale. «Il faut que la voix de l’Algérie, dit-il, cette voix singulière du refus de la guerre et du refus de l’ingérence, porte de nouveau dans le monde arabe. On a besoin d’entendre l’Algérie sur la Libye, sur le Yémen mais aussi sur la question syrienne.
Aujourd’hui et demain, son expérience pourrait être primordiale, elle qui a su surmonter les épreuves d’une nation et d’un tissu social déchirés par la guerre civile.» Sur le même sujet, il poursuit encore : «Nous devons pouvoir compter sur l’Algérie dans le refus de l’appel systématique aux armes, ce pays ayant toujours défendu la non-ingérence et rejeté l’interventionnisme.» De Villepin s’exprimait ainsi dans le cadre d’une conférence animée à l’Ecole supérieure algérienne des affaires (ESAA).
Le message est ainsi transmis hors du cadre officiel, mais son contenu demeure tout de même étrange et surtout en déphasage total avec le discours des autorités françaises. Depuis son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron multiplie, comme on le sait, les déclarations dans lesquelles il fait savoir que l’Algérie est «considérée comme un partenaire incontournable dans la gestion du dossier du Sahel et tout particulièrement encore du conflit malien».
Des échanges téléphoniques avec son homologue algérien ont eu lieu à trois reprises. Un haut responsable militaire a tenu, il y a un peu plus d’un mois, des propos similaires repris par la presse française.
Dominique De Villepin l’ignorerait-il ? Le fait paraît très improbable. L’ancien ministre des Affaires étrangères est aujourd’hui à la tête d’un bureau d’affaires notamment versé dans des missions de lobbying. Certaines de ses missions (groupe de liaison Afrique-Europe) ont d’ailleurs déclenché de grosses polémiques en France et dans les pays africains concernés. Il avait été particulièrement accusé d’avoir mis les pieds dans le plat au Congo (en 2017) en semant, là aussi, la confusion après le passage d’une délégation parlementaire française. De la confusion, il y en a également ici. Durant sa conférence, De Villepin a également surpris en invitant l’Algérie à «retrouver sa voix sur la scène internationale» sachant qu’il venait là d’attenter à la sacro-sainte devise que brandit le président de la République depuis son arrivée au pouvoir.
De Villepin ne s’est pas arrêté là : d’autres messages sensibles ont été lancés sous forme d’appels. Le premier concerne «la réconciliation entre l’Algérie et le Maroc, en relançant notamment l’Union pour le Maghreb arabe» ou, en d’autres termes, la réouverture des frontières car, dit-il, «le manque à gagner pour les pays du Maghreb du fait de l’absence d’union économique est estimé à au moins deux milliards de dollars par an pour la région».
Le conférencier va plus loin encore, suggérant cette fois la création d’un forum méditerranéen resserré de type 2+2 réunissant l’Algérie et le Maroc d’un côté, la France et l’Espagne de l’autre, afin de contribuer à «désamorcer les tensions au Sahara occidental». «L’enracinement d’un conflit politique, ajoute-t-il, pourrait laisser le champ libre à la radicalisation d’une nouvelle génération sahraouie ayant grandi dans les camps de réfugiés, ce qui constituerait à terme un risque terroriste accru au niveau régional.»
Engagée en qualité d’observateur dans le processus de paix UA-ONU, l’Algérie (comme la Mauritanie, d’ailleurs) a, quant à elle, toujours refusé de s’impliquer dans les négociations entre Sahraouis et Marocains estimant que les deux parties se devaient de régler directement le différend.
Son invitation à l’implication de l’Algérie interpelle et laisse de nombreux observateurs douter de l’existence «d’une feuille de route dont on vient de nous livrer un aperçu». Bizarrement, aucune réaction ne s’est fait entendre du côté algérien. Dominique De Villepin a été reçu par plusieurs membres du gouvernement qui lui ont souhaité la bienvenue.
Abla Chérif


Dominique De Villepin à Alger

Un plaidoyer pour la paix dans le monde

El Watan, 29 mars 2018

Il est l’une des voix rares dans le concert de la diplomatie internationale à poursuivre inlassablement le combat pour la paix dans un monde propulsé dans la spirale des guerres permanentes. L’ancien Premier ministre français, Dominique de Villepin, ne se résigne pas à la fatalité meurtrière des guerres.

A Alger où il est en visite, il a plaidé pour la reprise de la parole de la paix et sortir des silences qui nourrissent les ressentiments. Dans un discours qu’il a prononcé avant-hier à l’Ecole supérieure algérienne des affaires (Alger), il a passé au crible les principales zones de tensions et de conflits qui agitent le monde, portant la «parole» dans les plaies béantes de l’humanité pour mieux dire le drame des guerres et les traumatismes qu’elles charrient.

C’est un combat contre les résignations paralysantes et contre la fatalité de la guerre. Debout, il brandit le drapeau blanc de la paix dans un monde assourdi par le bruit des bottes. Mêlant références culturelles et réflexions philosophiques aux formulations politiques, l’ancien chef de la diplomatie française rappelle combien «nous sommes plus que jamais rongés par le poison de la violence».

«Cette violence est l’héritière d’un monde inégal. La colonisation a introduit un vice originel et un déséquilibre dans les relations entre les peuples, marquées d’emblée par le sceau de l’inégalité», dit-il. Portant le fer contre les logiques de domination et d’humiliations des peuples par les puissants, Dominique de Villepin plaide pour la «réconciliation». «Matrices d’un monde ébranlé et de ses blessures, l’inégalité, la force et l’humiliation nous ont conduit à une impasse.

Aux silences marqués par le fer rouge de la violence, nous devons opposer la parole, la seule qui soit capable de nous montrer le chemin de la paix et de la réconciliation», soutient-il. Mais cela suggère un préalable : briser les silences «sans quoi nous n’entrerons jamais dans le temps des pardons». Un clin d’œil évident aux relations algéro-françaises qu’il aborde avec courage en appuyant sur les silences et les non-dits qui les plombent. «Notre relation actuelle est encore faite de silences, alors que nos deux pays continuent de se regarder en chiens de faïence.

La France et l’Algérie entretiennent des rapports complexes et passionnels, faits de déchirements et de rapprochements…» Mettant en évidence ce que les deux pays ont en partage – «une terre commune dans le monde de Babel» – pour empêcher la rupture mais surtout renforcer ce qui unit.

Quoi de mieux que la culture pour labourer ce champ de réconciliation. Evoquant les Dib, Djaout, Daoud, Dominique de Villepin assure que l’Algérie et la France sont «deux pays de culture, avec un même amour de la littérature, un même amour de l’art, et nous savons que la culture est un message de paix. La diffusion de ce message et de cet amour partagés repose donc sur nos efforts communs, et doit nous engager à la promotion de la culture à travers le monde, là où nos voix peuvent porter».

Et c’est dans cet esprit qu’il appelle l’Algérie à une triple réconciliation ; avec «elle-même, avec la France et avec le Maroc». Cela mènerait «au retour de la parole algérienne, à la sortie progressive du silence».

L’homme de refus de la guerre contre l’Irak en 2003 dit combien il est important que l’Algérie puisse retrouver sa voix, «cette voix singulière du refus de la guerre et du refus de l’ingérence, porte de nouveau dans le monde arabe». Le mot réconciliation a fortement imprégné le discours d’un Dominique de Villepin. Elle est plus que jamais nécessaire dans un Moyen-Orient en déconfiture.

La persistance du conflit en Palestine demeure sans doute l’une des plus grandes frustrations du diplomate français. Il n’a pas hésité à affirmer que «la paix au Moyen-Orient n’est pas souhaitée par beaucoup de monde». Comme si dans cette région, le danger viendrait de la paix. La «réconciliation entre Israël et la Palestine, sans laquelle aucune stabilité ne saurait voir le jour au Moyen-Orient.

Ceci suppose une main tendue de la part du plus fort vers le plus faible, dans un esprit de responsabilité de la part des autorités israéliennes et de prise de risque politique. Une telle paix asymétrique reposerait sur la solution à deux Etats, la seule susceptible d’être une base de discussion acceptable par tous», défend M. de Villepin.
Hacen Ouali