L’usine Renault de Tanger sème le doute sur la réalisation du projet de Bellara

Industrie automobile

L’usine Renault de Tanger sème le doute sur la réalisation du projet de Bellara

El Watan, 13 février 2012

C’est en compagnie du roi du Maroc, Mohammed VI, que le président de Renault, Carlos Ghosn, a inauguré la méga-usine de Tanger qui fabriquera une large gamme de véhicules «low cost» essentiellement destinés à l’Europe et à l’Afrique du Nord.

Ce complexe de véhicules à prix concurrentiels, qui doit livrer, d’ici la fin de l’année 2013, pas moins de 400 000 véhicules par an, est en mesure de satisfaire les besoins de l’ensemble des pays du Maghreb et une part non négligeable des marchés européens et moyen-orientaux.On se demande alors à quoi serviraient les 150 000 voitures qui devaient sortir de l’usine de Bellara, si elle venait à être réalisée. A moins que le gouvernement algérien ait promis à Renault, comme il le fit dans les années 1990 pour le groupe Fiat, de lui réserver l’exclusivité du marché algérien, s’il consentait à fabriquer à Tiaret la fameuse «Fatia». C’est une aventure dans laquelle l’Algérie ne peut évidemment pas se lancer aujourd’hui, du fait qu’elle a signé un accord de libre-échange avec l’Union européenne et, bientôt, avec l’OMC interdisant ce type de pratique.

Le gouvernement algérien ne peut donc s’en prendre qu’à lui-même, en prenant conscience qu’il avait dédaigné l’offre au début des années 2000, lorsque Renault cherchait à implanter une usine «Logan» dans un pays d’Afrique du Nord. Bien au contraire, toutes sortes de difficultés lui furent opposées comme pour le contraindre à choisir le Maroc où, semble-t-il, il a trouvé plus de facilités et de disponibilité.

6000 emplois directs

Le gouvernement marocain qui a accordé de nombreuses facilités au constructeur automobile français compte aujourd’hui sur les retombées positives de ce gigantesque investissement industriel pour créer près de 6000 emplois directs et 30 000 indirects, initier les ouvriers marocains aux mécanismes de la construction automobile et développer la sous-traitance, notamment dans la production de pièces de rechange et autres garnitures.

Exonéré d’impôts sur les sociétés pendant cinq ans et de taxes d’exportation, Renault a également bénéficié d’une subvention de 30 millions d’euros, d’un terrain de 300 hectares alloué par l’Etat à un prix symbolique et du concours d’un fonds de garantie marocain. L’Etat marocain a également participé au financement d’un important centre de formation qualifiant et mis à la disposition du constructeur français un ensemble d’infrastructures routières et ferroviaires destinées à approvisionner le complexe et à acheminer les voitures produites vers le nouveau port de Tanger situé à environ 30 km du site de production.

L’usine produira dans une première phase, entre 150.000 et 170.000 véhicules par an en faisant travailler trois équipes par jour. Une seconde ligne dont le démarrage est prévu en 2013 devrait porter la cadence de production annuelle à 340.000 unités, voire même 400.000 en mettant à profit la formule des week-ends œuvrés. L’usine de Tanger égalerait alors, voire même dépasserait les performances productives des sites emblématiques de Renault comme ceux des Yvelines et celui de Douai au nord de la France. Le premier modèle qui sortira du site de Tanger sera le «Lodgy», un monospace de 5 à 7 places. Il sera commercialisé au printemps sous la marque Dacia (filiale roumaine de Renault) en Europe et dans le pourtour méditerranéen. Sous d’autres cieux, il portera pour seul sigle le losange de Renault.

Suivront un petit utilitaire, puis un troisième modèle encore au stade de la conception au centre de recherche et développement du constructeur. Ces véhicules viendront compléter la gamme «low cost» du groupe, qui compte actuellement la petite berline Logan et ses dérivés, la Sandero et le 4×4 Duster. Actuellement fabriqués à Pitesti (Roumanie) pour l’Europe, ces véhicules pourront à l’horizon 2015 être assemblés sur le site de Tanger. Le constructeur compte asseoir sa position dominante sur le marché marocain, où il s’est vendu pas moins de 120 000 véhicules en 2011 et exporter des milliers d’autres vers l’Afrique du Nord, l’Europe et le Moyen- Orient.

Marche arrière

Il est bon de rappeler que l’usine de Tanger est un projet qui date de l’année 2002. Il a été initié par l’ex-président de Renault Louis Schweitzer à l’occasion du lancement de la Logan la première voiture « low cost » du groupe qui devait être produite en Roumanie, en Chine, en Iran et au Maroc. La possible implantation d’une usine en Algérie avait été évoquée, mais la direction de Renault s’était appuyée sur un certain nombre de raisons parmi lesquelles la nationalisation en 1973 de «Caral Renault» qui produisait, on s’en souvient des R4 et des R8 dans son usine d’ El Harrach, l’instabilité juridique, la faiblesse du réseau de sous-traitance et la non-disponibilité des autorités algériennes à lui accorder des facilités comparables à celles que lui avait promis le gouvernement marocain.

La France pouvait en ce temps là se permettre de construire quatre grandes usines, d’environ un milliard d’euros chacune, à travers le monde, car elle ne souffrait pas, comme c’est le cas aujourd’hui, de la crise financière. Le contexte a totalement changé depuis que l’hexagone est en récession, qu’il souffre de graves déséquilibres de sa balance commerciale (près de 70 milliards d’euros) et que les délocalisations sont mal perçues par une très large frange de la population qui souffre de chômage. Aussi voit-on mal le gouvernement français encourager, notamment en pleine période de campagne pour les présidentielles, Renault à implanter une usine en Algérie, quand bien même, le gouvernement algérien viendrait à lui accorder des facilités que la législation en vigueur (loi de finances complémentaire obligeant les investisseurs étrangers à ne détenir au maximum que 49% du capital de l’entreprise, ne permet pas).

Les tergiversations du constructeur français et les récents propos du président de Renault démentant toute décision définitive concernant la construction de cette usine et son implantation sur le site controversé de Bellara sonnent comme un refus poli de réaliser à brève échéance cette usine. La levée de boucliers des syndicats et de certains partis politiques français à l’encontre des délocalisations et, notamment, l’usine de Tanger qui va fortement concurrencer certains véhicules Renault, voitures produites en France, n’est évidemment pas faite pour arranger les choses.
Nordine Grim