Algérie française, le retour

Algérie française, le retour

Par Hadj Ahmed Bey, Le Quotidien d’Oran, 3 janvier 2006

Face à l’«oeuvre positive de la colonisation», on peut se lancer dans une polémique improbable et stérile. Précisément, ce que recherchent ceux qui ont mis le débat sur la table: refaire le procès de l’irrévocable et reconquérir l’Algérie dans les prétoires et les Assemblées dévoyées.

Face à cette rancœur inextinguible, il en est qui ruminent une rage sourde ou un indifférent mépris.

En 1962, «l’Algérie de papa» avait le choix entre la résipiscence digne et l’amnésie contenue. Elle a choisi la fuite en avant. Coûte que coûte, le roturier devait trôner au bout d’un noble lignage. Et le bagnard exilé, à qui ses juges avaient confié la civilisation des marches de l’Empire, a engendré une multitude de Dupont-Lajoie qui se croient aujourd’hui fondés à revendiquer le fauteuil du Roi Soleil. Certains ont pris pour argent comptant la mise en scène de Michel Debré, dramatisant le débarquement de prétoriens séditieux sur Paris.

Certes, il prend quelques fois à la soldatesque immature d’ambitionner des destins politiques, confondant l’honneur de leur charge – qu’ils ont inlassablement à la bouche – avec celui de la République. De ces errements sans lendemain, les livres d’histoire en débordent. Le «Tigre» l’avait rappelé au Maréchal Foch, à qui Rethondes était monté à la tête, croyant que le Chemin des Dames menait à la présidence du Conseil.

Ces guerriers ambitieux oublient que leur seul et unique honneur est de servir.

Plus de deux millénaires séparent ces pantalonnades de Brutus. Même Washington a fini par renoncer aux coups d’Etat militaires et aux Pinochet pour gouverner l’Amérique Latine où le vent de la liberté emporte, l’un après l’autre, les ultimes scories de la Doctrine Monroe. Les centurions de la première puissance mondiale se trompant d’époque découvrent en Mésopotamie la résistance entêtée d’un peuple de 23 millions d’habitants qui ne renonce pas à la verticalité et qui dit «non !»

Comment interpréter autrement la sortie facétieuse d’Aussaresses, premier prix de version latine au concours général, licencié en grec-latin-philologie, lecteur de Cicéron et de Lenau, finissant docteur ès supplices, Torquemada de la gégène, kapo de bonne foi, sinon comme une vaste ironie d’abord adressée à ses compagnons d’infortune. Les procureurs ont cru sauver précipitamment l’essentiel en le condamnant – non pour la révélation des abominations que l’on avait bien pris soin de gracier pour les escamoter discrètement -, mais pour s’en être glorifié. Il exalte ce que la phase tactique imposait de contourner.

Son crime ? Avoir anticipé la loi du 23 février 2005. Aussaresses fut un vicaire illuminé, brûlé pour avoir éventé.

Après la défaite, la honte.

Après la honte l’amnésie.

Après l’amnésie, l’amnistie.

Et après l’amnistie, la gloriole d’un passé recomposé, l’arrogance et la morgue des bourreaux réclamant la reconnaissance de la nation.

Demain, c’est Hitler qui exigera la Légion d’honneur ou la Victoria Cross, à titre posthume. Avec des Pétain, des Papon, des Touvier, des Salan, des Jouhaud… des Quisling, pour lui tenir la chandelle !

Vaincus et fiers de l’être: d’Azincourt à Trafalgar, d’Aboukir à Mers El-Kébir, de Dien Bien Phu à Suez et d’Arris à Alger.

Décidément, l’indépendance algérienne n’a pas rendu service à la France: un million de rapatriés et de supplétifs, fait de bric et de broc, ce n’est vraiment pas un cadeau. Un demi-siècle de noyautages après, la voilà face à une génération de «Little Big Man» ambitieux, alliage tératologique de Sharon et de Le Pen. Avec toujours un territoire de retard et des casseroles malodorantes à traîner. Lorsque dans Le Monde du 24 décembre, à propos de l’origine de la loi du 23 février, on lit: « … sans le dire, les députés visaient avant tout l’électorat rapatrié, important dans les régions du Sud». C’est bien évidemment l’inverse qu’il faudrait comprendre. L’Algérie française fait le siège des lieux de pouvoir métropolitain depuis si longtemps qu’elle y a ses clients, ses commissionnaires, ses palefreniers et ses courroies de transmission, dans tous les partis et syndicats d’intérêts.

Jadis à partir d’Alger, désormais l’Algérie française gouverne la France à partir du Palais Bourbon. En attendant de le faire à partir de l’Elysée.

Après tout n’était-ce pas à cela que devait aboutir la «Journée des Barricades» ? Les factieux s’étaient juste trompés de général. Qu’à cela ne tienne ! 2007 fera oublier la méprise de 1958.

Les moins amnésiques des Français constateront alors à quel point la Ve finissante achèvera de leur rappeler la IVe dans toute la splendeur de ses confusions.

On n’inscrit pas sa raison historique sur les déraisons de son adversaire.

Dans ce contexte, les Algériens seraient tentés de participer à des désordres où ils auraient tout à perdre. La plus élémentaire prudence recommande de ne surtout pas reproduire les dévoiements qui ont inspiré un général à la retraite et un ancien Premier ministre algériens piégés dans le «sale procès» d’une «sale guerre» en juillet 2002: le peuple algérien suivait alors, la mort dans l’âme, son histoire, ses institutions et ses hommes d’Etat réifiés, abaissés, instrumentalisés dans les procédures d’un tribunal parisien.

Mais puisque l’époque est à la «franchise», ce serait rendre un bien mauvais service aux relations algéro-françaises futures que de s’impliquer dans une computation vaine, une partition inopportune des «bons» et des «mauvais», des «pragmatiques» et des «doctrinaires», des «amendables» et des «irrécupérables»… Depuis la chute du «Mur», la démonétisation de leur «force de frappe», la disparition de leur Banque Centrale, la délocalisation de leurs centres de décision (à Bruxelles, à Francfort et à Washington), la dissolution de leur influence par l’élargissement de l’Union sans approfondissement, c’est-à-dire sans précaution, la privatisation de leurs moyens d’action, en un mot: la déréglementation de leurs systèmes de défense (militaire, politiques, monétaires, financiers, sociaux…), les Français sont désormais sans système de référence.

Ils changent de majorité à chaque élection. Et chaque élection leur renvoie la même classe politique qui a fait ses classes dans les mêmes machines à penser. Ils votent «contre», mais ils ne savent plus voter «pour», s’épuisant à la sauvegarde d’un «modèle» qui n’existe plus.

Bientôt, à ce jeu, les Français n’auront plus besoin d’ennemis. Régulièrement dans leur histoire, en effet, ils s’appliquent à faire le bonheur de leurs adversaires à s’infliger une minutieuse et efficace autodestruction. Au point que dans l’histoire de ce glorieux pays, il est des actes de bravoure qui ne se fêtent pas: le 27 novembre 1942, par exemple.

Les attaques contre l’étranger, sa «violence», ses racines et son histoire ne sont que les derniers reflets de la fin d’une époque et le désarroi d’une société en mal d’utopie.

Aussi, l’Algérie n’a rien à gagner à l’immixtion dans les affaires intérieures d’un pays voisin. Ni celui-ci, ni celui-là. Aussi tentante soit l’occasion. Aussi légitime paraît la cause. Laissons aux amateurs de romans de politique fiction le soin d’ourdir d’illusoires cinquièmes colonnes ou des Mata Hari de pacotille. En une stratégie puérile.

Faut-il rappeler que les gouvernants algériens ont «découvert» cette loi scélérate un an après sa confection qui date en fait de juillet 2004 (1). Que faisaient donc pendant ce temps-là les services diplomatiques algériens et leur ministère de tutelle ?

Le ministre délégué aux Anciens combattants, qui a beaucoup d’amis à Alger (cf. sa visite en compagnie de Chirac en mars 2003, (2)), défendait sa loi en ces termes, dès le 10 février, au vu et au su de tous: «Après quarante années de débats, de polémiques, parfois d’insultes ou de calomnies, la loi, expression de la volonté générale, manifeste la reconnaissance de la France pour ce qu’ils ont bâti sur tous les continents, notamment en Indochine et en Afrique du Nord. Une oeuvre aussi bien matérielle que culturelle.» (Reuters, J. 10 février 2005, 19h41). Pas moins !

En avril 2003, le gouvernement français avait installé un Haut conseil aux rapatriés et avait pérennisé la date du 25 septembre pour célébrer la Journée nationale d’hommage aux harkis, déjà commémorée en 2001 et 2002 sans existence officielle. Depuis longtemps, d’amnisties en commémorations, les projets étaient clairs et transparents.

Dans ces conditions, chacun conviendra sagement que la défense du pays doit d’abord être assurée sur et à partir du sol national. Et cela commence par l’enseignement lucide d’une histoire complexe à des générations sans repères. Sûrement pas dans les tribunaux étrangers.

A la poursuite de chimères d’une France désemparée face à un monde en profondes et rapides mutations.

La France n’est pas encore prête à l’écriture commune d’une histoire partagée ? Un rendez-vous perdu ? Soit !

Ce n’est évidemment pas une raison pour se tromper de combat. Laissons au peuple français le soin de composer avec les ectoplasmes qui hantent ses placards. Souvenons-nous des De Bollardière, des Sanguinetti et des très nombreux amis de l’Algérie – qui sont avant tout les serviteurs d’une idée élevée de leur propre nation.

Ne confondons pas la France et les Français !

Ainsi, tous ceux qui ont imaginé leur deuil définitivement fait et leur honneur à l’abri d’une dignité irréversible, rêvant d’une amitié à l’évidence prématurée, découvrent le format de leurs illusions. Si l’Algérie n’est plus à libérer. S’il n’y a plus de guerre à finir. Si l’histoire a rendu son verdict. Le passé demeure intrinsèquement «imprévisible» et la liberté, comme la dignité et la justice, toujours à conquérir.

Toute la question est de savoir ce que l’Algérie a à opposer à l’offense. Un Etat respectable et conscient de ce qui lui a été légué ou un désert de fatuité opportuniste parcouru de courants d’air ? Une vision politique sérieuse, conforme à ses valeurs et à ses intérêts, ou de la communication égotique et éphémère pour les boîtes à images ?

Le peuple algérien devra-t-il se résoudre à aller réveiller les Hommes à El-Alia ?

L’histoire enseigne pourtant avec constance que le respect de soi, ça ne se capitalise pas !

Notes

(1) Le Projet De Cette Loi Vient En Première Lecture Devant l’Assemblée Le 11 Juin 2004.

(2) Lors D’un Entretien A La Veille De Son Départ Pour Alger, Il Confie:

«Je Vais D’ailleurs Retrouver A Alger Des Camarades. Chacun A Suivi Son Parcours: L’un Est Président De La Fondation De L’émir Abdelkader, Un Autre Préside La Commission De La Défense Du Sénat Algérien Et Le Troisième Est Ancien Ministre Des PTT.» (Le Parisien, S. 01 Mars 2003).