«Porteurs de valise» et «porteurs de mémoire»

Marcel Péju et Jacques Charby tirent leur révérence en pleine polémique sur l’article 4

«Porteurs de valise» et «porteurs de mémoire»

De Notre Correspondant A Paris : S. Raouf, Le Quotidien d’Oran, 8 janvier 2006

Ils sont partis sans faire de bruit, emportant avec eux un important pan mémoriel du mouvement national algérien. A une vingtaine de jours d’intervalle, deux symboles forts de l’engagement français en faveur de l’indépendance algérienne ont tiré leur révérence.

Marcel Péju et Jacques Charby se sont définitivement éclipsés. Le premier, 83 ans, a rendu l’âme début décembre, trahi par une santé irrémédiablement déclinante. Le second, 76 ans, a vécu sa fin de parcours le 1er janvier 2006. N’était-ce deux papiers nécrologiques, les deux «porteurs de valise» – selon la formule de Jean-Paul Sartre – auraient pris congé du monde dans la clandestinité. Une clandestinité dont ils avaient fait un réflexe de survie au plus fort de leur engagement algérien.

Jacques Charby s’est éteint un peu contre toute attente. Pas plus tard que le mois dernier, il était toujours au centre du débat sans cesse recommencé sur les rapports de la gauche française à la guerre d’Algérie. Par tribunes libres interposées, le «comédien-militant» avait polémiqué avec Henri Alleg, l’ex-patron d’Alger Républicain, autour du rôle du Parti communiste français pendant les «évènements».

Né d’un père natif d’Algérie etmaillée de références.

En 1954, rattrapé par l’embrasement des «trois départements d’Algérie», il choisit l’engagement militant au détriment d’une «carrière prometteuse» comme le reconnaît Mohamed Harbi. «Jacques Charby estime qu’il revient aux citoyens de défendre les valeurs de liberté et d’égalité dont l’Etat se réclame tout en les déniant aux Algériens», rappelle l’historien algérien dont la trajectoire militante s’est croisée avec celle de nombreux «porteurs de valise».

Les premières initiatives de soutien réalisées, le «comédien-militant» prend la mesure d’autres formes de soutien. Avec l’avènement des pouvoirs spéciaux et le regain répressif qui s’en suit, Jacques Charby fait sienne la conviction de Francis Jeanson dont il rallie un des réseaux. Désormais, l’heure n’est plus à la rédaction de communiqués ou à la participation de meetings de soutien mais à l’accueil de militants de la Fédération de France du FLN pourchassés par la police, au transport de fonds et de documents confidentiels à l’intérieur de la «métropole» et entre la France et les autres bases du mouvement révolutionnaire : Belgique, Allemagne et Suisse.

Fort de l’estime dont il jouit dans sa corporation, Jacques Charby s’efforce d’en faire bon usage au profit des réseaux Jeanson. Il «y entraîne dans son sillage comédiens et artistes», rappelle Mohamed Harbi en signant un papier nécrologique dans Le Monde daté d’hier. La pression sécuritaire contre le réseau Jeanson s’amplifiant de jour en jour, le «comédien-militant» tombe dans les mailles de la police en 1960. Incarcéré à la prison de Fresnes, un des principaux lieux d’internement des militants algériens, il «simule la folie», subterfuge qui lui vaut d’être transféré dans un asile psychiatrique d’où il parviendra à s’évader pour la Tunisie puis, l’indépendance acquise, l’Algérie.

Entre 1962 et 1966, date de l’amnistie des «porteurs de valise» et autres déserteurs par le général De Gaulle, il poursuit sous d’autres formes son action de solidarité en faveur des algériens. Il apporte sa contribution dans la mise en oeuvre des centres d’accueil pour orphelins de guerre et en adopte deux. Cette expérience lui inspire la rédaction en 1962 de «Les enfants d’Algérie», l’un des trois livres sur sa vie algérienne avec «L’Algérie en prison» (1962) et «Les porteurs de valise».

Publié en 2004 chez La Découverte au terme d’un pénible parcours du combattant -bien des maisons se sont gardées de l’éditer- le dernier titre lègue, pour l’histoire, un document à forte valeur ajoutée. Sous forme d’entretiens, Charby restitue les expériences de 63 «porteurs de valise», salués comme les «porteurs d’espoirs» d’un peuple en lutte. Son engagement lui a valu jusqu’à sa mort l’agressivité des milieux nostalgiques de l’Algérie française. En octobre 2003, Charby revisitait aux côtés de Hocine Ait-Ahmed les pages des «porteurs d’espoir» lorsque une fausse alerte à la bombe avortait une conférence à l’Institut du monde arabe.

Tout aussi décisif est l’engagement de Marcel Péju, secrétaire général des «Temps modernes» de Jean-Paul Sartre et, confiance oblige, secrétaire de l’auteur de l’existentialisme. Résistant, militant de toutes les causes justes qui ont émaillées la seconde moitié du XXe siècle, l’intellectuel lyonnais restera, pour l’histoire, comme l’homme du «Manifeste des 121» pour le droit à l’insoumission et contre la guerre d’Algérie. Peju ne s’est pas contenté de le signer. En l’absence de Sartre, alors en tournée de «campagne algérienne» en Amérique Latine, il a joué, avec Jean-Claude Lanzmann (autre historique des «Temps modernes»), un rôle de premier plan dans la préparation du texte et la collecte des signatures.

Pleinement engagé dans les réseaux de soutien au FLN, Marcel Péju a eu un vécu familial pleinement dédié à l’indépendance algérienne. Journaliste, sa première femme, la défunte Paulette, est l’auteur d’un remarquable livre sur la répression sanglante du 17 octobre 1961. Rédigé à chaud chez Maspero, le livre a été réédité en 2002 chez La Découverte de Marcel. Fruit d’un travail de terrain, il reste plus que jamais un document exclusif, un témoignage poignant sur l’enclenchement des faits. Très attaché au devoir d’histoire, Marcel Péju a également oeuvré à la réédition du «Procès Jeanson» publié au moment des faits chez Maspéro avant de faire l’objet d’une saisie sans autre forme de procès.

Passionné du journalisme, Marcel Péju a collaboré jusqu’au bout avec l’hebdomadaire Jeune Afrique L’Intelligent, seul média parisien à avoir annoncé sa disparition. Condamné au même titre que les membres des réseaux de soutien, il a choisi, à l’indépendance, de poursuivre autrement son militantisme au service de l’Algérie indépendante. Ami de Ahmed Ben Bella dont il a fait la connaissance lors d’une visite au Château d’Aulnois, il en a été le collaborateur.

Le 19 juin 1965, il s’est rangé du coté des opposants au putsch et exprimé de vive voix son inimitié pour Boumédiène. La mort dans l’âme, il quitte alors l’Algérie mécontent de la «débenbellisation» ambiante et les «espoirs déçus» de la révolution. Mais sans regretter le mois du monde de son engagement algérien. «Si c’était à refaire, je le referai sans hésiter mais avec un esprit un peu plus exigeant», nous avait-il déclaré, en octobre 2004, à la veille du cinquantenaire de Novembre 1954. coté des opposants au putsch et exprimé de vive voix son inimitié pour Boumédiène. La mort dans l’âme, il quitte alors l’Algérie mécontent de la «débenbellisation» ambiante et les «espoirs déçus» de la révolution. Mais sans regretter le mois du monde de son engagement algérien. «Si c’était à refaire, je le referai sans hésiter mais avec un esprit un peu plus exigeant», nous avait-il déclaré, en octobre 2004, à la veille du cinquantenaire de Novembre 1954.