Loi du 23 février 2005: La polémique prend de l’ampleur

Loi du 23 février 2005

La polémique prend de l’ampleur

El Watan, 11 décembre 2005

L’intervention du président français Jacques Chirac dans la polémique qui partage la classe politique de l’Hexagone autour de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 prévoyant d’insister dans les programmes scolaires sur « le rôle positif de la présence française en Outre-Mer et dans le Maghreb » semble vouloir partager la poire en deux comme on dit.

Une intervention qui veut rétablir « l’ordre dans la maison » après le rejet de l’amendement proposé par les socialistes demandant purement et simplement l’abrogation de l’article en question alors que le gouvernement de M. De Villepin et une partie de la droite à travers l’UMP étaient plutôt pour son maintien. Le vote de l’Assemblée française, le 29 novembre dernier, n’a pas suffi à faire taire toute polémique. Bien au contraire, le ministre UMP du Tourisme est monté au créneau contre l’avis de son parti pour demander l’abrogation de l’article 4. Une intervention qui vient quelques semaines après la crise des banlieues qui, pour beaucoup, n’est en fait que la crise de la société française. Et surtout à la suite de la proclamation de l’état d’urgence en France en vertu d’une loi proclamée en 1956 en pleine guerre d’Algérie, de dérives verbales et idéologiques justifiant, à partir de considérations ethnico-raciales, les émeutes qui ont fait trembler la France pendant trois semaines en novembre dernier. La récente tentative des socialistes appuyés par les députés communistes d’abroger l’article infamant, le 29 novembre dernier, par l’Assemblée nationale a échoué puisque la majorité de la droite, notamment l’UMP a voté pour son maintien. Les socialistes ont ainsi essayé de se rattraper après avoir laissé passer un texte lors du débat parlementaire avant son adoption parce qu’ils le reconnaissent aujourd’hui, ils avaient alors sous-estimé sa portée. Et ce n’est qu’après la réaction d’historiens français, d’associations des droits de l’homme et celle des officiels algériens et des associations locales que les députés du PS ont voulu rectifier le tir malheureusement sans résultats. En effet, la crise des banlieues et l’état d’urgence ont contribué à maintenir un climat de « nostalgie et d’esprit revanchard » qui a lourdement pesé dans le débat parlementaire. Et ce, jusqu’au sein de l’opinion publique « fortement travaillée » par un courant majoritaire de droite depuis les émeutes de banlieues, à en croire un sondage récent du journal Le Figaro- CSA qui signale que deux Français sur trois souhaitent que le « rôle positif de la colonisation » soit enseigné dans les écoles. La tentation sécuritaire et le repli sur soi semblent avoir fait leur œuvre et mis en exergue combien la fracture est grande dans l’Hexagone au point qu’une majorité de Français n’est pas encore prête à reconnaître certaines vérités historiques délibérément occultées face à une exaltation du nationalisme. Très peu d’entre eux reconnaissent, comme le souligne l’historien Benjamin Stora, que 30 000 Maghrébins sont morts pour la France durant la Première Guerre mondiale et 80 000 autres durant la seconde. Depuis le rejet de l’amendement socialiste, d’autres personnalités sont entrées en scène aussi bien à droite, comme Tokia Saifi députée européenne à l’occasion de l’anniversaire de la marche des beurs pour l’égalité qui a eu lieu le 2 décembre 1983, en annonçant la création d’un mouvement apolitique ou, plus « spectaculaire », l’appel du ministre UMP du Tourisme Léon Bertrand, originaire d’Outre-Mer, demandant l’abrogation au plus vite de l’article incriminé, qu’à gauche comme François Hollande, premier responsable du PS, demandant au Premier ministre Dominique de Villepin l’abrogation de l’article en question. Ce dernier, sans aller aussi loin que son ministre du Tourisme, a essayé, de l’avis de certains observateurs, de trouver une porte de sortie en déclarant : « Ce n’est pas au Parlement d’écrire l’histoire ou de dire la mémoire (…). Il n’y a pas d’histoire officielle. » Il sera rejoint dans ses propos par le président de la République sans doute embarrassé par cette polémique qui risque de diviser la droite alors qu’on s’apprête, aussi bien dans ce camp que dans celui de la gauche, à affûter ses armes en vue de la prochaine présidentielle.

Reda Bekkat