Si c’est pour le rôle positif, nous avions déjà payé dès juillet 1830

Si c’est pour le rôle positif, nous avions déjà payé dès juillet 1830

Par Abdelkader Kelkel : Administrateur Principal B.B.A., Le Quotidien d’Oran, 3 janvier 2006

Oui, puisqu’il est maintenant avéré et de notoriété publique que, durant les premières semaines de la conquête de l’Algérie par l’armée coloniale française, les Français en campagne guerrière avaient volé et rapatrié pour plus de 500 milliards de francs de l’époque, soit l’équivalent de près de 4 milliards d’euros.

Et pour donner un ordre de grandeur indicatif, la Grande-Bretagne, présidente de la présidence tournante de l’Union européenne, propose pour le budget de l’année 2006 des 25 pays européens 846 milliards d’euros. Le pillage des richesses de l’Algérie durera jusqu’au 3 juillet 1962.

L’aveu étant la reine des preuves, des officiers colonialistes, à l’enseigne du général Berthezene, qui déclarait qu’»On n’était venus que pour piller les fortunes publiques et particulières», reconnaissaient ouvertement les faits. Aussi la commission Afrique, mandatée par le roi Charles X pour recueillir sur place des informations propres à éclairer le gouvernement sur la situation réelle des colonies, concluait son rapport en 1833 ainsi: «Nous avons débordé en barbarie, les barbares que nous venions civiliser et nous nous plaignons de n’avoir pas réussi auprès d’eux». Le général Savary, duc de Rovigo, en expédition punitive contre une tribu habitant les abords de oued El-Harrach, avait ordonné à sa soldatesque de commettre des crimes abominables, sur des enfants et des femmes dont les oreilles furent tout bonnement coupées, pour récupérer les anneaux qui y étaient accrochés. Et cet autre Pelissier, alors colonel en 1845, qui enfuma des hommes, des femmes et des enfants dans le Dahra, qui s’étaient réfugiés dans une grotte, sur ordre de Bugeaud lui indiquant la conduite à tenir. «Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac, fumez-les à outrance comme des renards». C’est ce qu’il fit. Un témoin de cet horrible acte raconte: «Parmi les animaux entassés sur eux, on trouvait des hommes, des femmes et des enfants. J’ai vu un homme mort, le genou à terre, la main crispée sur la corne d’un boeuf. Devant lui était une femme tenant son enfant dans ses bras. Cet homme avait été asphyxié au moment où il cherchait à préserver sa famille de la rage de cet animal. On a compté 760 cadavres».

Plus maniaque autant que cruel, fera plus atroce le général De Saint-Arnaud qui raconte dans ses «Lettres du maréchal De Saint-Arnaud» comment il s’était pris avec 500 Algériens qui refusaient de se rendre, s’abritant depuis le 8 août 1845 dans une grotte près de Ténès: «Je fais boucher hermétiquement toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. Personne que moi ne sait qu’il y a dessous 500 brigands qui n’égorgeront plus de Français. Ma conscience ne me reproche rien. J’ai fait mon devoir».

Dans ses «Lettres d’un soldat», Montagnac, inhumain, relatant ses faits de guerre, avouait: «Pour chasser les idées noires qui m’assiègent quelquefois, je fais couper des têtes. Non pas des têtes d’artichauts, mais des têtes d’hommes». Et poursuivant, il proclamait: «Voilà comment il faut faire la guerre aux Arabes: tuer les hommes jusqu’à l’âge de 15 ans, prendre toutes les femmes et les enfants, garder quelques femmes en otage, échanger les autres contre des chevaux, et le reste vendu à l’enchère comme des bêtes de somme».

Les crimes des officiers nazis feraient pâle figure devant ces prouesses.

Qu’y a-t-il de positif dans la dépossession des propriétaires terriens dans l’application de la loi pénale française aux Algériens, dans la suppression de l’inaliénabilité des biens habous pour se les accaparer, dans l’institution du séquestre sur les terres des Algériens, dans le code de l’indigénat, dans le code forestier, dans les centres de regroupement des populations, dans le deuxième collège, dans le certificat d’études à titre indigène, dans les SAS, sections administratives et sociales, en fait des centres de l’action psychologique de l’armée coloniale, dans les DOP, détachements opérationnels de protection, réellement des centres de torture, dans les essais nucléaires dans l’ouest du Sahara algérien, sans informer ni protéger les populations autochtones. L’inventaire macabre est si long, mais pour faire une pause, je rappellerai que sur les 1.750.000 Algériens à la fleur de l’âge qui avaient été mobilisés durant la guerre 14-18, 25.000 périrent en défendant la France dans une guerre qui ne les concernait pas. Ils furent dans la même proportion à mourir pour libérer la France durant la guerre 39-45 et défaire le nazisme.

Le taux de scolarisation dans le primaire était inférieur à 10% des enfants en âge d’être scolarisés avant 1914, il passa à 15% au milieu des années 50 pour atteindre péniblement 30% en 1961, alors que, selon des officiers de l’armée coloniale française, l’instruction élémentaire était en 1830 «au moins aussi répandue qu’en France».

Après une déperdition démesurée du nombre d’étudiants et du nombre des écoles entre 1845 et 1848, Charles de Tocqueville recommandait de «ne pas forcer les indigènes à venir dans nos écoles, mais de les aider à relever les leurs et à multiplier ceux qui y enseignent». A la suite de tout cela, comment peut-on, toute honte bue, qualifier de positif le rôle de la France dans les colonies notamment en Afrique du Nord quand le peuple colonisé n’était tout simplement ni libre ni indépendant.

Messieurs de l’UMP, convenez-en que ce peuple est brave. Parce que, malgré tout cela et depuis, les Algériens cherchent, par tous les moyens humains et civilisés, de dépasser sans occulter leur histoire, d’entretenir et de consolider l’amitié entre les deux peuples retrouvée. Le peuple algérien est un peuple libre et décidé à le demeurer, comme l’est le peuple français, il n’acceptera jamais que l’on révise ou dénature son histoire au détriment de la vérité.

D’ailleurs pourquoi une loi censée rendre hommage et reconnaissance aux harkis en particulier contiendrait-elle en sa teneur un article 4 glorifiant et soulignant le positif de la colonisation française dans le monde. Avec de surcroît, une obligation faite à l’école de l’intégrer dans ses programmes, et une autre faite aux enseignants dans leur diversité de l’évoquer en cours pour leurs élèves. De quel droit les députés majoritaires à l’Assemblée nationale française se font-ils historiens pour dicter une histoire officielle ? Mais depuis quand l’histoire est-elle du domaine de la loi ? De quel droit ces députés se font-ils pédagogues et didacticiens aux lieux et places des professionnels ? Au pays de Montesquieu ne s’agit-il pas là d’une hérésie de fouler aux pieds le sacro-saint principe de la séparation des pouvoirs. Dans le forum même où ce principe est quotidiennement pratiqué et religieusement respecté. De qui se moque-t-on au Palais Bourbon ? De plus, pourquoi un hommage rendu à une frange de la population devrait-il s’imposer à toute la population française ? Voire déborder le cadre national français pour aller rappeler d’une manière éhontée aux hommes et femmes des anciennes colonies ce rôle prétendument positif. C’est un hégémonisme sur l’histoire imposé aux Français, et une ingérence impudique par effraction dans la mémoire des hommes et femmes des anciennes colonies. La majorité UMP devrait écouter l’élite française, les historiens, les intellectuels, les hommes de culture, etc. Pourquoi cette minorité du peuple français, quand bien même élue, s’accroche-t-elle mordicus à ne rien changer des dispositions de cette loi du 23/02/2005, quand l’occasion s’est présentée le 29/11/2005, en rejetant en bloc l’amendement de l’article 4, parce que proposé par des députes socialistes ? Se sont-ils posé la question de savoir si cette proposition d’amendement aurait existé si justement l’article 4 de la loi n’avait pas été formulé comme il l’est ? Les députés de l’UMP devraient élargir et repousser l’horizon de leur perspective pour s’apercevoir que leur position en plus d’être mensongère, narcissique franchouillarde et chauvine, constitue la pierre d’achoppement pour l’aboutissement du traité d’amitié voulu par les deux présidents algérien et français. L’attitude de ces élus du peuple français participe à la privation des deux peuples à l’aube du 21e siècle, de rater encore une occasion pour repartir sur le chemin d’une relation durable d’amitié, d’entente et de bon voisinage. Ceci est un acte anti-humaniste, c’est une dénégation à l’homme d’être la valeur nodale. C’est un déni fait à l’homme d’être libre une fois pour toutes à l’égard des autres hommes fussent-il les chantres du rôle positif de la colonisation.

La bêtise humaine n’est d’aucun bord. Lorsque l’ancien maire socialiste de Montpellier chante en public et à tue-tête: «C’est nous les Africains qui revenons de loin», par nostalgie maladive et en état dépressif d’avoir été évincé. Il devrait plutôt réviser ses classiques de parlementaire et méditer l’exemple de certains de ses prédécesseurs du même bord tels que Jean-Jaurès face au fait colonial. La raison n’est également d’aucun bord. Tous les peuples du monde épris de paix avaient approuvé à l’unisson la position de la France vaillamment défendue par son ministre des Affaires étrangères, applaudi – fait rarissime – au Conseil de sécurité de l’ONU, soutenant qu’il n’y avait aucune raison valable justifiant l’intervention militaire en Irak et qu’il fallait tout faire pour éviter à ce pays, à son peuple et au monde entier une guerre.

Oui messieurs les Députés de l’UMP, nous respectons et encourageons cette France-là: généreuse, juste et mesurée, mais indocile, qui oppose la raison, quand les droits des faibles sont bafoués et contre le bellicisme effréné de certains. Un adage français, dit qu’»il n’y a que les cons qui ne changent pas». Messieurs, ce sont de pareilles situations et d’autres qui font que la France est aujourd’hui supplantée même dans ses propres banlieues. Des centaines de soldats du 7e Régiment de tirailleurs algériens, cantonné à Sétif, avaient combattu entre 39 et 45, selon l’expression de Henri Alleg, de l’Italie au Rhin l’armée allemande du Reich nazi et l’avaient farouchement battue dans 100 combats, inscrivant à leur palmarès faits d’armes glorieux et citations. Le 17 mai 1945, ils défilaient après leur retour au pays sous les ovations de la ville d’Alger avant de rejoindre leurs foyers dans la région de Sétif dont plusieurs étaient originaires. Ils ne trouvèrent alors que deuil, désolation, ruines, morts sans sépultures et femmes humiliées, errantes et de chagrin ayant perdu la raison. Les habitants de Kherrata dans le Sétifois avaient été interdits par les légionnaires français d’enterrer leurs morts des mois durant. Tout cela parce que les Sétifiens, autorisés, défilaient le mardi 8 mai 1945 pacifiquement – ils avaient déposé leurs cannes et leurs bâtons sur invitation des organisateurs à la nouvelle mosquée – pour célébrer, comme tous les hommes et les femmes libres du monde, la victoire sur la bête immonde; ils furent accueillis par les balles des policiers. Ils avaient osé ce jour-là déployer le drapeau algérien. Ce n’est pas de la fiction, cela s’est réellement passé. Des dépouilles avaient été abandonnées dans le lit d’un oued des semaines, durant lesquelles leurs ossements avaient été blanchis par la pluie, les vents et les chacals. Au mois de mai 2005, Son Excellence l’Ambassadeur de France avait fleuri la stèle érigée à la mémoire des combattants de la liberté, et s’était recueilli un court moment mais moment intemporel. Ce geste a été apprécié par le peuple algérien à sa juste valeur. Ce peuple qui entretiendra toujours le travail de mémoire, contre l’amnésie, pour que cela ne se reproduise plus jamais, est capable du pardon serein, humain et fraternel. Alors, Messieurs de l’UMP, soyez courageux et abrogez l’article 4 de cette loi comme gage de votre volonté de vivre désormais avec votre histoire et aussi avec tous les autres hommes du monde en paix.