Une fondation pour les harkis

Le premier ministre français l’a annoncé hier

Une fondation pour les harkis

La « fondation pour la mémoire de la Guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie » sera créée en 2008, a annoncé hier le Premier ministre, François Fillon, lors de la cérémonie nationale d’hommage aux harkis.

Paris. De notre bureau, El Watan, 26 septembre 2007

« Nous avons besoin d’une réconciliation sincère des mémoires, d’un apaisement véritable des esprits et des cœurs », a déclaré M. Fillon lors de la cérémonie dans la cour d’honneur des Invalides. Le Premier ministre a souhaité un « juste hommage » de la France aux harkis, « qui doit rejaillir sur leurs enfants et leurs petits-enfants ». « Trop longtemps la France a baissé les bras devant l’obligation contractée à l’égard des harkis. De son impuissance, elle a fait un abandon », a-t-il dit. La création de cette fondation était prévue par l’article 3 de loi du 23 février 2005 portant « reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ». Tout comme l’article 4 de la loi du 23 février 2005, l’article 3 de la même loi est le résultat d’un lobbying très actif des nostalgiques de l’Algérie française.

Les historiens auxquels se sont joints des associations comme la ligue des droits de l’homme, le MRAP, Harkis et Droits de l’homme, l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS (l’Anpromevo) qui regroupe les familles et les amis des civils et des militaires, français et algériens, assassinés par cette organisation, et d’autres associations n’ont eu de cesse de mettre en garde contre le dévoiement, la sélection et l’instrumentalisation des mémoires. « Cette institution échappera aux historiens pour être placée sous l’influence de lobbies mémoriels et d’associations nostalgiques de l’Algérie française, mesure contre laquelle de nombreux chercheurs et citoyens se sont pourtant déjà mobilisés. La loi étant votée, il suffira d’un simple décret au nouveau président de la République pour que cette institution existe », écrivait l’historien Claude Liauzu, un des plus grands spécialistes de la colonisation, (disparu le 23 mai 2007) dans un article publié à titre posthume par Le Monde diplomatique en juillet 2007. Feu Claude Liauzu ne croyait pas si bien dire, le Premier ministre vient d’annoncer l’ouverture de cette fondation pour 2008. Le même historien écrivait dans les colonnes d’El Watan quelques jours avant sa mort dans un article « L’histoire de la colonisation otage des présidentielles : et ensuite ? » qu’« il est temps d’en finir avec les manichéismes affrontés ! » Dans une lettre adressée le 16 avril 2007 au président du Comité de liaison des associations nationales de rapatriés, le futur chef de l’Etat français souhaitait que « les victimes françaises innocentes de cette guerre, jusqu’à l’indépendance, et tout particulièrement les victimes du 26 mars 1962, se voient reconnaître la qualité de ‘’morts pour la France’’ et que leurs noms figurent sur une stèle officielle afin que personne n’oublie ces épisodes douloureux ». Qu’en est-il des victimes de l’OAS, comme les instituteurs des centres sociaux Max Marchand, Mouloud Feraoun, Ould Aoudia et leurs compagnons, assassinés le 15 mars 1962 ? Pourquoi ce tri des mémoires ? Y a-t-il pour le pouvoir politique français de bonnes et de mauvaises victimes ? « Déclarer ‘’morts pour la France’’ les participants à une manifestation interdite par les autorités civiles et militaires – celle du 26 mars 1962, rue d’Isly, à Alger -, manifestation insurrectionnelle à l’appel de l’OAS, reviendrait à justifier cette organisation terroriste qui a tenté d’abattre la République, et contribué par son action criminelle au départ de la majorité des pieds-noirs », estimait la ligue des droits de l’homme, en réaction aux propos du candidat Sarkozy. « Il est arrogant de passer sous silence les autres victimes, qu’elles soient françaises ou algériennes, et notamment les 2400 victimes civiles et militaires attribuées à l’OAS » ; « revenir à la vision unilatérale et partiale de la Guerre d’Algérie… est une façon de réécrire l’histoire de notre pays, pour complaire à une poignée de nostalgiques et d’affirmer un réel mépris à l’égard de toutes les autres mémoires ». Dans le sillage de la « fondation pour la mémoire de la Guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie », trois projets de musées, consacrés à la réhabilitation de l’entreprise coloniale en Algérie, ont été lancés dans le Sud par des élus et des associations pieds-noires d’extrême droite dont le Cercle algérianiste. A Perpignan, ce sera un Centre de la France en Algérie. A Montpellier, un Musée de l’histoire de la France en Algérie. Et à Marseille, un Mémorial national de la France d’outre-mer. Le 25 novembre prochain, à l’occasion du congrès annuel des Cercles algérianistes qui se tiendra à Perpignan, la municipalité inaugurera un « Mur des disparus ». La fondation pour la mémoire telle qu’elle est envisagée par le pouvoir politique ne plaide pas pour l’apaisement, l’équité et la réconciliation des mémoires françaises, encore moins entre les mémoires française et algérienne, du fait que la démarche retenue par le gouvernement de François Fillon, suivant en cela les orientations du président Sarkozy formulées pendant la campagne électorale, est plus dictée par un parti pris politique que par un souci de vérité historique. Ce dernier travail est du reste du ressort des historiens dont c’est le métier et non du pouvoir politique ou d’un quelconque lobby.

Nadjia Bouzeghrane