Fillon et tous les dossiers

Le chef du gouvernement français, aujourd’hui, à Alger

Fillon et tous les dossiers

par L’un de Nos Correspondants à Paris : S. Raouf, Le Quotidien d’Oran, 21 juin 2008

Nucléaire, défense, impôts, assurance et banques. Entre «accord» et «protocole d’accord» selon leur en-tête officiel, c’est pas moins de quatre documents que le Premier ministre français emportera dans son attaché-case, durant son voyage à Alger.

Programmé dans le sillage d’une multitude de visites croisées entre Paris et Alger, le voyage de François Fillon est le premier d’un patron du gouvernement hexagonal depuis vingt-deux ans. Le dernier représentant de Matignon à avoir gravi les marches du Palais du gouvernement et à être reçu à El-Mouradia, est le socialiste Laurent Fabius. C’était en 1986, à mi-chemin des quatorze années de «présidence Mitterand», dans un contexte de lune de miel algéro-française. Portées par l’entrée des socialistes à l’Elysée, les relations bilatérales étaient, alors, au très beau fixe par contraste saisissant avec le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981).

Pour sacrifier aux retrouvailles d’un locataire de Matignon avec l’Algérie, Paris n’a pas lésiné sur les effets d’annonce. Attendu aujourd’hui samedi, le Premier ministre de Nicolas Sarkozy y séjournera un peu plus de vingt-quatre heures. Le temps de s’entretenir avec son homologue algérien, Abdelaziz Belkhadem, d’aller à la rencontre du Président Bouteflika et de présider les cérémonies de signature de nouveaux outils de la coopération bilatérale. Fillon et Belkhadem apposeront leurs signatures respectives au bas d’un accord-cadre dans le domaine du nucléaire. Classé au rang des coopérations dites de «tendance lourde», cet instrument bilatéral porte sur l’«utilisation et le développement de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques». Souhaité par le candidat Sarkozy, en février 2007, lors d’une rencontre avec les correspondants de la presse étrangère à Paris, l’idée d’une coopération «nucléaire» avec des pays arabo-musulmans dont l’Algérie a été inscrite au premier rang des priorités «diplomatiques» du président élu.

De sujet de discours en axe d’échange, la question a rythmé bien des interventions méditerranéennes du chef de l’Elysée et nourri ses nombreuses discussions avec son homologue algérien. Evoqué d’abord par des experts à la faveur de la visite d’une «délégation nucléaire» française à Alger, le sujet a fini par trouver place dans l’agenda franco-algérien.

En visite automnale à Paris, le ministre de l’Energie Chakib Khelil en a longuement parlé avec le «super» ministre français en charge de l’Ecologie, de l’Energie, du Développement durable et de l’Aménagement du territoire, Jean-Louis Borloo.

Ce premier round de discussions ministérielle, conforté par l’échange exploratoire entre experts, a permis d’avancer au plus vite. Début décembre, Alger et Paris profitaient de la visite d’Etat de Nicolas Sarkozy à Alger pour annoncer la signature d’un protocole d’accord. La visite de Jean-Louis Borloo, fin mai, à Alger, a fait cheminer le dossier vers le haut au point d’en faire un accord-cadre.

Comme l’indique son intitulé, cet accord donne la part belle à une coopération, tous azimuts, en la matière, selon des indications rapportées de source française par l’agence Reuters. Nombreuses, les possibilités vont de la formation et de transfert de technologie à la recherche fondamentale, à la production d’électricité, à la prospection et à l’exploitation de l’uranium.

Lors de sa visite automnale à Paris, Chakib Khelil avait fait valoir, devant les correspondants de la presse algérienne, les avantages d’une coopération nucléaire avec la France.

Outre la diversification des partenaires de l’Algérie -Argentine, Chine-, un accord avec Paris permet à Alger de tisser une relation sectorielle avec un pays à l’expérience et à l’expertise nucléaires presque cinquantenaires. Aspect parmi d’autres qui suscite l’intérêt de la partie algérienne, la formation d’une ressource humaine adaptée aux techniques modernes de sûreté et de sécurité nucléaires.

Articulée de la sorte, une telle coopération est de nature à poser, en les confortant, les jalons d’une industrie nucléaire algérienne. De source médiatique à Paris, on estime que l’Algérie «pourrait se doter d’une centrale nucléaire à l’horizon 2020». En tout état de cause, fait-on remarquer de même source, l’accord-cadre, soumis aux paraphes de Fillon et de Belkhadem, fait de l’Algérie le premier pays arabo-musulman lié à Paris par une coopération nucléaire de cette dimension.

Autre volet «lourd» au programme du voyage de François Fillon, la signature d’un protocole d’accord dans le domaine de la Défense. Il sera paraphé, côté français, par le ministre de la Défense, Hervé Morin, et, selon toute vraisemblance, côté algérien, par le ministre délégué auprès du ministre de la Défense, Abdelmalek Guenaïzia.

Accord entre les «Tagarins» et la rue «Saint-Dominique»

Secret et confidentialité de la «diplomatie militaire» oblige, rien ne laissait entrevoir, ces derniers mois, l’annonce d’un tel cadre de coopération. Peu d’informations ont filtré sur le contenu de l’accord. Selon les quelques bribes dont ont eu connaissance les rédactions parisiennes, les «Tagarins» – quartier général du «MDN» algérien- et la «rue Saint-Dominique» – siège du «MDN» français- ont convenu, dans un premier temps, de coopérer dans le domaine de la formation et des échanges entre personnels.

A Paris, des sources médiatiques – sans doute briefées – n’excluent pas que ce cadre évolue, dans une seconde étape, vers des contrats d’armement. Paris le souhaite, si l’on en croit une confidence du «Figaro». Alger, croit savoir le journal, «pourrait être intéressé par l’achat d’une frégate ou d’hélicoptères».

Selon «Le Figaro»-journal de l’industriel en armement Serge Dassault-, une telle intention se lirait à travers la présence au sein de la délégation accompagnant François Fillon des patrons de DCNS, le groupe de construction navale militaire, et d’EADS, le consortium européen de l’aéronautique civile et militaire.

«Inédit» aux yeux des commentateurs parisiens, l’accord de défense franco-algérien l’est à l’évidence. Il scelle, désormais, une relation militaire entre deux anciens adversaires qui, voici à peine un demi-siècle, s’étaient opposés dans un conflit sanglant de sept ans. Dénoué sur le terrain par les accords d’Evian et le cessez-le-feu du 19 mars 1962, le conflit s’est poursuivi sur le terrain de la mémoire saignante.

Conséquence, les «MDN» des deux pays sont restés longtemps en marge de la visibilité «diplomatique» franco-algérienne. Si l’ANP a choisi, à partir des années soixante-dix, d’inscrire les écoles françaises au rang des lieux de formation de ses «fantassins», les deux armées ont mis du temps avant de déployer une relation publique.

En témoignent les visites croisées tardives des responsables des armées. Il aura fallu attendre juillet 2004 pour voir, en pleine allégresse sur le traité d’amitié, un ministre français de la Défense -Michèle Alliot-Marie en l’occurrence- effectuer une visite en Algérie. Il aura fallu attendre l’aube de cette décennie pour assister à des visites croisées des chefs d’Etat-major des deux armées. Publiquement en tout cas. Préparé en concertation avec l’Elysée, le voyage de François Fillon, à Alger, s’inscrit dans le cadre d’un agenda maghrébin de Matignon. Ayant déjà séjourné au Maroc à la mi-avril 2008, le Premier ministre français devrait enchaîner son séjour algérien par un déplacement ultérieur en Tunisie. Six mois après la visite d’Etat de Nicolas Sarkozy, le chef de l’exécutif hexagonal emboîte le pas au chef de l’Elysée et à plusieurs de ses ministres. Avec une mission dont les éléments de langage semblent visiblement avoir été mis en musique en collaboration avec les communicants de la présidence. Morceau choisi du briefing de presse: «conforter (à l’occasion) l’élan refondateur voulu par Sarkozy pour favoriser une relation franco-algérienne pragmatique et dépassionnée».