Etat d’urgence en France

Après près de deux semaines d’émeutes

Etat d’urgence en France

El Watan, 9 novembre 2005

La France a connu hier, à minuit, son premier couvre-feu depuis 50 ans. Devant un hémicycle bondé, Dominique de Villepin a longuement justifié hier devant les députés l’instauration de l’état d’urgence face aux violences dans les banlieues. Le Conseil des ministres a institué dans la matinée un état d’urgence, qui autorisera notamment l’instauration du couvre-feu dans des zones définies et des perquisitions en cas de « suspicion » de détention d’armes.

Le Conseil des ministres avait pris un décret d’application de la loi du 3 avril 1955, instituée pendant la guerre d’Algérie. Le rétablissement de l’ordre public est un préalable. Notre responsabilité collective est de faire de ces quartiers sensibles des territoires comme les autres de la République », remarque le Premier ministre qui précise que le décret « exclut tout contrôle des médias ». Si la droite et l’extrême droite se réjouissent de l’instauration de l’état d’urgence, Philippe de Villiers allant même jusqu’à demander l’intervention de l’armée, l’opposition est dubitative, voire hostile. Le Parti socialiste se refuse à polémiquer sur la sécurité, mais se donne la liberté de critiquer ouvertement la gestion répressive des banlieues. Vincent Peillon, cofondateur du courant Nouveau parti socialiste, juge le gouvernement « incompétent, indécent et indigent ». Attaquant frontalement le locataire de la Place Beauvau, le leader du NPS déclare : « Avec Sarkozy, c’est la chienlit », paraphrasant ainsi ce qu’avait dit le général de Gaulle en 1968. « Voilà le ministre qui échoue sur tous les sujets qu’on lui confie. » Plus remonté contre le ministre de l’Intérieur, le député Vert Noël Mamère fait acte de désobéissance. « En tant que maire de Bègles, je désobéirai et je refuserai d’appliquer l’état d’urgence Le Premier ministre, en déclarant l’état d’urgence, a envoyé le pire signe aux banlieues, donnant l’idée aux Français que les populations des banlieues sont des populations de relégués, auxquelles on applique un traitement d’exception.. » L’état d’urgence suscite beaucoup de critiques, notamment de la part des organisations non gouvernementales, comme la Ligue des droits de l’homme, mais aussi des médias. « Exhumer une loi de 1955, c’est envoyer aux jeunes des banlieues un message d’une sidérante brutalité : à cinquante ans de distance, la France entend les traiter comme leurs grands-parents. Le Premier ministre devrait se rappeler que cet engrenage d’incompréhension, de fébrilité martiale et d’impuissance avait alors conduit la République aux pires déboires », diagnostique Jean-Marie Colombanie, le directeur du Monde. Nicolas Sarkozy, a posé hier à l’Assemblée nationale la question de la suppression des allocations familiales pour les parents qui « n’exercent plus leur autorité sur leurs enfants ». « La famille n’est pas simplement un lieu pour obtenir des allocations, c’est aussi un endroit où on exerce une autorité. Il faudra bien poser un jour clairement la question : quand on n’exerce pas son autorité, doit-on bénéficier de toutes les allocations ? » Pour lui, la réponse est tranchée. « La fermeté », encore et toujours.

Rémi Yacine

 

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Face au climat insurrectionnel des banlieues en France

Le gouvernement français perd son sang-froid

El Watan, 9 novembre 2005

En quelques jours d’émeutes qui ont ébranlé les banlieues françaises, l’Hexagone occupe l’actualité internationale et fait courir les grands networks de la planète, à leur tête les chaînes de télévision américaines.

Les banlieues parisiennes de Clichy-sous-Bois, Aulnay-sous-Bois, Asnières, Seine-Saint-Denis sont brusquement et violemment sorties de l’anonymat pour être projetées au devant de la scène, s’offrant tristement le luxe de s’inviter dans les grands médias américains et européens où les nouveaux jeunes Jean Valgean des cités populaires sont devenus des vedettes d’un tragique feuilleton qui s’égrenne depuis treize jours déjà. Parti de certaines banlieues parisiennes pour protester contre la mort par électrocution des deux jeunes de Clichy-sous-Bois alors qu’ils avaient trouvé refuge dans un poste électrique pour tenter d’échapper à la police qui était à leurs trousses, le mouvement de rébellion a gagné rapidement la province. Le nombre de communes qui ont basculé dans la spirale de la violence ne se compte plus. Près de trois cents foyers de tension et le chiffre est éligible à la hausse quotidiennement comme si aucune banlieue défavorisée de France ne voulait rater cette occasion de faire parler d’elle et de crier sa colère à la face du gouvernement français et du monde qui découvre toute l’étendue de la fracture sociale qui caractérise la société française. Les chiffres que l’on a sortis des tiroirs sur le chômage dans les banlieues, qui touche dans certaines régions presque un habitant des banlieues sur deux, ont mis à nu des réalités et des injustices sociales que l’on s’est obstiné jusqu’ici à régler par la voie répressive quelle que soit la majorité au pouvoir. Les hommes politiques français de la majorité tentent de trouver un sens et une explication à cette flambée de violence qui se propage comme une traînée de poudre. On cible les réseaux de l’informel qui tirent, assure-t-on, les ficelles dans l’ombre pour sauvegarder leur situation de rente ou encore la piste islamiste qui, dit-on, a toutes les raisons de rejoindre le mouvement si elle n’a pas sa part du feu dans l’organisation des émeutes. On n’a pas entendu ou très rarement ce mea culpa officiel que les jeunes et les moins jeunes des banlieues attendaient du gouvernement sur les discriminations à l’emploi, au logement, sur l’inégalité des chances devant l’accès à l’éducation et au savoir qui font des immigrés des citoyens de seconde catégorie, des « Français musulmans ».

Résultat d’une politique

Le Premier ministre français Dominique de Villepin vient implicitement de reconnaître ce déni de citoyenneté dont sont victimes les immigrés qui ont la nationalité française en appelant à la création d’une « grande agence de la cohésion sociale et de l’égalité des chances » qui jouera le rôle d’observatoire et de régulateur de la justice sociale dans la société française au niveau des communes. Le ton de la fermeté prôné par le gouvernement français pour mater les émeutiers et qui s’est traduit sur le terrain par le renforcement des effectifs de police et de la gendarmerie n’a pas réussi à ramener le calme et à rétablir l’ordre dans les banlieues rebelles. Alors que le péril est dans la demeure, le débat s’éternise cyniquement autour de la question philosophique de savoir quel est le mode opératoire le plus efficace pour arrêter la violence : s’il faut rétablir d’abord l’ordre pour dialoguer ensuite avec les insurgés ou le contraire. C’est la première ligne de conduite qu’a adoptée le gouvernement qui a affiché sa détermination à ne pas céder à « l’ordre des délinquants » mais de faire respecter « l’ordre de la République », comme l’a déclaré le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, à Evreux, sur le théâtre des opérations. On a vu sur le terrain les résultats de cette politique qui ignore les relais sociaux en tant qu’acteurs indispensables dans les situations de crise dans la recherche de solutions aux convulsions des banlieues françaises à travers les canaux traditionnels de la société civile et des médiateurs. « Les imams et les associations n’ont pas pour vocation de rétablir l’ordre public, c’est le travail de la police », s’est insurgé le ministre de l’Intérieur, partisan du tout- sécuritaire. Les dernières décisions prises hier par le Conseil des ministres et visant à décréter le couvre-feu et l’état d’urgence dans les municipalités en proie à la violence en autorisant des perquisitions de jour comme de nuit dans les domiciles, sans mandat de la justice, reflètent un sentiment de panique qui commence à s’emparer du gouvernement français devant un phénomène qu’il n’arrive pas ou plus à contrôler par le recours à la force de police conventionnelle qui a l’habitude de traquer les petits dealers et amateurs de rodéos de voitures volées dans les banlieues. Ce genre de méthodes inspirées de la loi sur l’état d’urgence de 1955 décrétée par la France coloniale pour l’Algérie avec ce que cela sous-entend comme « casse » et dépassements inévitables installe la France carrément dans un état de guerre. Et dans tout conflit de ce genre qui confine à la guerre civile, on sait quand commencent les hostilités, mais on ne sait jamais quand elles s’arrêtent.

Bensalem Sofiane